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sur l'auteur

Je m'appelle Frédéric Faravel. Je suis né le 11 février 1974 à Sarcelles dans le Val-d'Oise. Je vis à Bezons dans le Val-d'Oise. Militant socialiste au sein de la Gauche Républicaine & Socialiste. Vous pouvez aussi consulter ma chaîne YouTube.
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Gauche Républicaine & Socialiste

23 août 2009 7 23 /08 /août /2009 09:40
Retour sur la question sociale

Article publié le samedi 22/08/2009 - 18:37, par - Mediapart.fr - Pap N'Diaye est historien à l'EHESS, spécialiste des Etats-Unis.

«Dans son éloquent plaidoyer, «Une juste colère sociale», Edwy Plenel regrette que la gauche française ne défende plus les intérêts du monde du travail. Il écrit: «Défendre les moins fortunés, les moins protégés, les moins armés, les plus exposés, les plus fragiles: il n'y a pas d'autre levier d'action pour la gauche politique.» Il conviendrait donc que la gauche se saisisse à nouveau, et fortement, de la «question sociale», c’est-à-dire qu’elle s’attaque clairement aux inégalités de classe (et à leur approfondissement) générées par l’économie capitaliste.

Plenel appelle ainsi la gauche à un retour à ses origines historiques, c’est-à-dire à la défense des classes sociales opprimées par une bourgeoisie d’affaires que la crise actuelle n’a pas rendue moins arrogante ou moins égoïste. Je partage en bonne partie ce point de vue, à une sérieuse nuance près. Je vais m’en expliquer en revenant sur la fameuse «question sociale».

Historiquement, à gauche, la «question sociale» renvoie à la question du prolétariat, c’est-à-dire aux inégalités intrinsèquement produites par le capitalisme, et à ses contradictions, telles qu’analysées par Marx. C’est bien la question sociale qui a fondé des priorités intellectuelles et politiques à gauche et aussi dans les sciences sociales françaises : l’étude des rapports de classe est centrale en sociologie et en histoire depuis un siècle. Ce faisant, la gauche a négligé l’existence d’agents subissant des torts irréductibles aux rapports de classe.

L’analyse de l’exploitation de classe ne suffit pas, à elle seule, à rendre compte de toutes les formes de domination, même si ces rapports d’exploitation se trouvent imbriqués de telle manière qu'il serait inconséquent de jeter un voile d'oubli sur eux. La question des femmes a longtemps fait l’objet d’un dédain marqué (il s’agissait au mieux d’un «front secondaire» quand ce n’était pas tout bonnement le résultat d’une «fausse conscience»), et il fallut une mobilisation politique des femmes pour que l’irréductible de la condition féminine (au sens de non-réductible à la position de classe) fasse l’objet d’un minimum de reconnaissance intellectuelle et politique.

Il est est allé de même avec les minorités ethno-raciales: à gauche, elles ont été non seulement négligées, mais également suspectées de participer de la démobilisation et de la «désaffiliation» de la classe ouvrière. De tels soupçons ont eu un effet paralysant sur les sciences sociales et les politiques publiques de reconnaissance et de correction des discriminations. Le Parti socialiste a préféré amuser la galerie avec les concerts et les mains jaunes de SOS racisme, son association-lige. Le niveau de désintérêt et d’incompétence des responsables socialistes sur les questions relatives à ces minorités est tout simplement vertigineux.

Fondamentalement, la question qui se pose à la gauche consiste à prendre au sérieux le racisme et les formes de domination raciale, sans les dissoudre dans les rapports de classe, et sans considérer celles et ceux qui en font état comme «aliénés», c'est-à-dire comme incapables de reconnaître la vraie nature des processus matériels et idéologiques par lesquels la classe dominante maintient son pouvoir. Il convient de penser à la fois l'irréductibilité de certaines questions (les questions de genre et de «race», en particulier) et leur lien indissoluble aux rapports de classe. Justement, du côté de la gauche française, le problème a été de penser cette irréductibilité, et donc de secouer le carcan du réductionnisme de classe.

Il est donc question d’éviter le réductionnisme par lequel la question sociale s’est trouvée confondue avec la question de classe. Les plus «fragiles» qu’évoque Edwy Plenel ne sont pas seulement les moins fortunés. Ils cumulent une série de désavantages, parmi lesquels la position de classe, certainement, mais aussi la position juridique (étrangers en situation irrégulière par exemple, ou bien prisonniers aux droits bafoués), la position culturelle (celles et ceux dont les cultures d’origines sont, au mieux, perçues comme un inconvénient momentané en attendant que la fameuse intégration les efface), la position ethno-raciale (les non-Blancs), le genre, etc. Réfléchir sur ces questions suppose de ne pas les hiérarchiser a priori selon leur importance supposée: c’est l’objet de l’enquête de sciences sociales que de montrer comment ces positions interagissent et s’organisent selon les situations et les points de vue des acteurs.

L’enjeu, pour le Parti socialiste et la gauche en général, est de prendre au sérieux les points de vue que j’appelle «minoritaires» (non point au sens démographique mais politique : ils font état de torts qui ne sont pas historiquement représentés par la société civile et la grammaire politique françaises). Cela suppose donc, en ces moments de crise, de ne pas revenir à une conception trop réduite de la question sociale, par laquelle la situation du monde du travail redeviendrait l’alpha et l’oméga d’une politique de gauche.

Une anecdote: un élu local socialiste (un homme admirable à bien des égards, c’est pour cela que j’en parle) me fait part de ses soupçons, après avoir visité une exposition de photographies à Arles, montrant des lynchages de Noirs aux Etats-Unis: il s’agit sans doute d’une manière habile d’acclimater l’idée de diversité en France, m’explique-t-il. Pour lui, c’est la question de l’exploitation du monde du travail qui prime, et elle ne doit pas être détournée par des thèmes à la mode manipulés par la droite, dans la foulée de l’élection d’Obama. Il était donc sorti mécontent de l’exposition.

A cet élu je dirais ceci: pas plus à l’étranger qu’en France, le racisme ne procède simplement des agissements calculateurs des élites et la lutte antiraciste ne se résume à celle contre les inégalités de classe. Votre antiracisme de principe ne suffit pas, et il s’avère même incapable de penser les discriminations, à commencer par celles qui existent au sein même de votre parti, sous vos yeux.

Qu’est-ce alors qu’une politique de diversité, puisque c’est de cela dont il est question? Il ne s’agit pas d’une politique d’affichage à la Sarkozy (le tokenism bien connu des Américains, par lequel on donne l’illusion de la diversité, sans rien faire en profondeur). Il est plutôt question de démocratiser la vie politique française, ce qui passe notamment par son ouverture à des groupes peu ou pas présents et aux situations sociales qu'ils représentent.

Cela suppose des changements profonds dans le mode de fonctionnement des partis et les règles électorales (l’interdiction du cumul des mandats est un minimum). Bien entendu, cela suppose aussi une politique d’accueil aux minorités dans les partis en question, afin qu’elles puissent faire part de leurs situations, exprimer des demandes et accéder à des postes de responsabilité (sans avoir dû, au passage, abdiquer de leur spécificité et subir une violence symbolique qui les transforme en porte-paroles intransigeants du système politique).

Or les témoignages que j’ai entendus vont dans un sens bien différent: celui d’un accueil circonspect, voire hostile, délimitant une frontière entre le «nous» (les militants chevronnés) et le «eux» (les nouveaux, celles et ceux qui ne parlent pas l’idiome, qui sont hors-sujet). Je rêve donc qu’un jour le Parti socialiste ne soit plus le parti du «nous» et du «eux», mais un parti ouvert, multiculturel et en pointe contre les discriminations ; qu’une femme noire ou beure le dirige, et que les hommes blancs âgés soient minoritaires dans ses instances supérieures ; qu’il soit bien le parti de la «question sociale», dame oui, mais d’une question sociale qui ne laisse dans l’ombre aucune de ses facettes multiples, parce que, voyez-vous, comme l’écrivait jadis Martin Luther King du fond de la prison de Birmingham: «Nous en avons assez d’attendre ».


Liens:
[1] http://www.mediapart.fr/journal/france/090809/une-juste-colere-sociale

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