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sur l'auteur

Je m'appelle Frédéric Faravel. Je suis né le 11 février 1974 à Sarcelles dans le Val-d'Oise. Je vis à Bezons dans le Val-d'Oise. Militant socialiste au sein de la Gauche Républicaine & Socialiste. Vous pouvez aussi consulter ma chaîne YouTube.
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Gauche Républicaine & Socialiste

25 mars 2016 5 25 /03 /mars /2016 15:00

LE MONDE DES LIVRES | 23.03.2016 à 18h06 • Mis à jour le 24.03.2016 à 10h36 | Par Serge Audier

Quand la gauche se réinventait. Le PSU, histoire d’un parti visionnaire, 1960-1989, de Bernard Ravenel, La Découverte, 384 p., 24,50  €.

La gauche française traverse l’une des plus profondes crises identitaires de son histoire. Si, pour les uns, il faut accélérer la fin du socialisme et assumer un libéralisme économique décomplexé, d’autres cherchent des alternatives du côté des expériences anticapitalistes comme celle du Chiapas, Etat du sud-est du Mexique et berceau du mouvement zapatiste,ou des mouvements démocratiques comme Podemos en Espagne.
Une approche différente consiste à se retourner sur l’histoire de la gauche française, en examinant ses courants qui, minoritaires ou vaincus, ouvraient de précieux « possibles ». C’est ce que suggère le beau travail historique que publie Bernard Ravenel sur le Parti socialiste unifié (PSU) : son titre, Quand la gauche se réinventait, sonne comme une invitation à réactiver le geste de ce parti politique qui pesa plus que ses faibles résultats électoraux.

Né en avril 1960, autodissous en 1989, le PSU a été le foyer d’un sursaut éthique et démocratique. Porté par des figures politiques et intellectuelles – comme Claude Bourdet, Alain Savary, Gilles Martinet, Pierre Mendès France –, il incarne une « nouvelle gauche » qui se cherche alors un peu partout dans le monde. Mais le PSU répond aussi au contexte français, celui d’une guerre d’Algérie interminable qui viole le principe d’autodétermination des peuples. Devant l’impuissance du Parti communiste et la grave compromission du Parti socialiste – la SFIO de Guy Mollet – dans la sanglante répression algérienne, le PSU veut éviter à la gauche sa déchéance morale.

L’internationalisme restera une des constantes du PSU. Au-delà, il voulait inventer un socialisme dans la liberté, adapté au nouveau capitalisme, qui évite l’autoritarisme stalinien du Parti communiste, mais aussi le pâle réformisme d’une SFIO sous influence atlantiste. Comme son nom l’indique, le PSU visait à réunifier le mouvement ouvrier, scindé depuis le congrès de Tour de 1920 entre socialistes et communistes, sur des bases nouvelles. Issu de trois microformations – le Parti socialiste autonome (PSA), l’Union de la gauche socialiste (UGS) et Tribune du communisme –, il prônait un « réformisme révolutionnaire » original.

« Modifier radicalement les rapports sociaux »

Selon sa charte d’unification, le PSU souhaitait grouper travailleurs manuels et intellectuels pour conquérir le pouvoir et créer une société socialiste. Celle-ci consisterait en une organisation rationnelle de l’économie satisfaisant les besoins de tous, grâce à la collectivisation des principaux moyens de production et d’échange, et par la planification de l’investissement et de la production. Son originalité venait de son aspiration à « modifier radicalement les rapports sociaux » et à « introduire, en même temps qu’une réelle démocratie économique à tous les échelons de la production, la plus complète démocratie politique dans tous les rouages administratifs de la société ». Ce qui supposait une décentralisation des pouvoirs, depuis les régions jusqu’à l’entreprise – on appellera bientôt cela l’« autogestion ».

Cependant, l’unification sera bien difficile, même dans cette modeste formation. Née d’un « mariage de raison », selon la formule du mathématicien Laurent Schwartz, elle avait été cimentée par la guerre d’Algérie. Mais, très vite, bien des clivages, dans des congrès souvent houleux, allaient surgir, sur fond de divergences culturelles, notamment entre, d’un côté, laïcs et athées intransigeants, et, de l’autre, chrétiens de gauche.

Le PSU n’en garde pas moins son identité, y compris vis-à-vis de la stratégie plus classique de la Fédération de la gauche démocrate et socialiste (FGDS) de François Mitterrand – d’ailleurs peu apprécié à cause, notamment, de son rôle durant la guerre d’Algérie. Le PSU présente en effet la particularité de rester en contact étroit avec les luttes syndicales dans les entreprises, mais aussi avec les luttes étudiantes et les manifestations anti-impérialistes contre la guerre du Vietnam. Nombre de militants syndicaux de la CFDT et d’étudiants de l’UNEF y sont aussi encartés…

Donner une dynamique politique à la rébellion

Aussi comprend-on le rôle-clé que joue ce parti dans le mouvement de Mai 68 – le jeune Michel Rocard s’imposant comme un des organisateurs des manifestations. Alors que le PSU porte des slogans comme « L’université aux étudiants ! L’usine aux travailleurs ! », il entend donner une dynamique politique à la rébellion. Selon les mots du bureau national du 17 mai, celle-ci doit être prolongée vers une union entre ouvriers, paysans et étudiants, autour de « la contestation de l’autorité et la revendication du pouvoir, du contrôle direct des étudiants, des travailleurs, des citoyens sur les décisions qui les concernent ». Si Mai 68 a été une explosion se diffusant de la révolte étudiante au mouvement ouvrier, le PSU n’y fut pas pour rien.

Reste qu’il peine à traduire son implantation sociale en réussite électorale, atteignant après l’échec de Mai 68 un peu moins de 4 % des voix aux élections législatives, tout comme Michel Rocard à l’élection présidentielle de 1969. En outre, après avoir été un des moteurs du PSU, celui-ci deviendra un protagoniste de sa crise interne. Lui et ses amis rejoignent en effet le Parti socialiste lors des Assises du socialisme en 1974, qui arriment au parti refondé par Mitterrand des forces de la CFDT et du PSU, sans que le projet autogestionnaire soit solidement intégré.

Aussi le PSU estime-t-il garder sa raison d’être. Dans l’effervescence post-68, alors qu’un pôle maoïste s’affirme, le parti accompagne les nouvelles luttes dans les entreprises et l’armée, ainsi que les « nouveaux mouvements sociaux » – féminisme, régionalisme, écologie, antinucléaire. Dans les années 1970, il sera au cœur des combats autogestionnaires pour la reprise de l’entreprise Lip de Besançon – Charles Piaget, l’animateur du mouvement, étant du PSU – et des résistances du Larzac. Là encore, il s’agit d’articuler dynamique politique et mouvements sociaux ou sociétaux.

Ainsi, en 1973, le PSU anime le Groupe pour la liberté de l’avortement et de la contraception stéphanois (Glacs), qui pratique des avortements dans les milieux populaires. Un autre combat pionnier portera sur les droits des travailleurs immigrés, victimes de conditions de vie et de travail exécrables. L’une des plus grandes originalités du PSU concerne, enfin, dès les années 1960, le thème de l’urbanisme et, bientôt, de l’écologie – une idée chère au successeur de Rocard à la tête du parti, Michel Mousel. Le PSU mena ainsi campagne sur « la ville livrée au capitalisme », prônant là encore le contrôle par les habitants de leur « cadre de vie ».

Après la victoire de la gauche en 1981, Huguette Bouchardeau, la candidate PSU, devient, en 1983, secrétaire d’Etat, puis ministre de l’environnement. Mais la rigueur et la conversion à l’économie de marché irritent le PSU, tandis que certains de ses anciens membres ou alliés de la CFDT sont des acteurs de ce tournant… Devant cette ironie de l’histoire, Bernard Ravenel, qui resta jusqu’au bout un responsable du PSU, préfère exhumer les « graines de l’avenir » plantées par ce parti démocratique, anti-impérialiste et écologique.

En construisant « un pont entre une génération et une autre », il espère contribuer à revivifier la pensée critique, et suggère que la gauche perd sa raison d’être si elle renonce à démocratiser radicalement la société et l’économie. N’est-ce pas là l’idéal toujours vivant du socialisme ?

Michel Rocard et Pierre Mendès France, lors d’un rassemblement de la gauche, à Paris, le 27 mai 1968. FONDATION GILLES CARON/GAMMA

Michel Rocard et Pierre Mendès France, lors d’un rassemblement de la gauche, à Paris, le 27 mai 1968. FONDATION GILLES CARON/GAMMA

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2 mars 2016 3 02 /03 /mars /2016 14:44

Je vous recommande de lire ci-dessous l'excellent article d'analyse paru dans La Tribune lundi 29 février sous la plume de Romaric Godin. En effet, la République d'Irlande loin d'être un finisterre de l'Europe est un Etat totalement partie prenante de la construction européenne et membre de la zone euro, à la différence de son grand voisin et ancienne métropole coloniale britannique.

Longtemps structurée par les seules rivalités entre partis issus du nationalisme irlandais (alternance entre Fianna Fail et Fine Gael qui s'étaient séparés en 1922 sur la question de savoir à quel degré d'autonomie et/ou d'indépendance pouvait accéder l'Irlande alors que la Grande Bretagne la menaçait d'une guerre totale si les Républicains n'acceptaient pas la partition de l'île et le traité qu'elle voulait leur imposer), les effets de la dérive de la construction européenne et de l'austérité imposée à tous changent désormais profondément la structure du paysage politique de la République d'Irlande.

Le Sinn Féin - républicains irlandais de gauche - apparaît à nouveau comme une force politique majeure grâce à l'implication récente de ses dirigeants nordistes (branche politique de l'IRA) dans les affaires du sud ; il a engagé depuis plusieurs années une campagne politique contre l'austérité, sur des fondements socialistes démocratiques, sans abandonner l'espoir d'une réunification républicaine de l'Irlande. Ces élections générales sonnent cependant comme une déception pour les Républicains irlandais : portés par leur lutte contre l'abrogation de la gratuité de l'eau, ils auraient pu espérer devenir le 2e parti de la République avec près de 20% des intentions de vote ; ils arrivent en quatrième position derrière le Fine Gael (du premier ministre sortant Enda Kenny), le Fianna Fail et les candidats indépendants en termes de suffrages avec 13,85%, mais ont obtenu quelques 23 sièges dans le nouveau Dail. Leur campagne a fait les frais de quelques erreurs de communication mais aussi dans les dernières semaines d'une véritable campagne de haine comparable à la menace d'un défilé de chars soviétiques sur les Champs Elysées en cas de victoire de la gauche française en 1981. Cependant, les deux grands partis irlandais ne peuvent plus prétendre dominer seuls la politique irlandais ; ils ne peuvent plus compter non plus sur le petit parti travailliste irlandais (6,6% des voix - 6 sièges : autant qu'un petit parti de gauche anti-austérité) qui leur servait de force d'appoint et à perdu 13% des suffrages en 5 ans pour avoir mené aux côtés du Fine Gael la politique ultra-libérale imposée par la commission européenne.

La leçon est implacable pour la gauche européenne qui ferait bien d'observer de plus près la recomposition en cours en République d'Irlande.

Frédéric FARAVEL

Elections en Irlande : les trois leçons pour l'Europe

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La lourde défaite de la coalition sortante en Irlande est aussi une défaite pour la stratégie économique des autorités européennes à l'oeuvre depuis 2010. Quels enseignements tirer du scrutin irlandais ?

Les élections irlandaises du 26 février n'étaient pas qu'un test pour le gouvernement sortant du Taoiseach (premier ministre) Enda Kenny, c'était aussi une épreuve électorale pour les politiques imposées par les autorités européennes à partir de 2010 à ce pays comme au quasi-reste de la zone euro. Car la politique de la coalition sortante, qui regroupait le Fine Gael du premier ministre et les Travaillistes du Labour, n'est pas celle du programme de ces partis lors des précédentes élections, c'est celle qui a été imposée par la troïka (BCE, FMI, Commission européenne). Lorsque, en avril 2011, le nouvel exécutif a tenté, comme il s'y était engagé, de faire payer les créanciers des banques plutôt que les contribuables, la BCE, alors dirigée par Jean-Claude Trichet, l'a forcé à faire marche arrière, menaçant de « lancer une bombe sur Dublin », autrement dit, de sortir "manu militari" l'Irlande de la zone euro si elle désobéissait.

« Élève modèle »

A partir de 2013, l'Irlande a eu le statut « d'élève modèle » de cette politique : premier pays à sortir du « programme » de la troïka, premier à revenir sur les marchés, premier à retrouver une croissance entretemps devenue très rapide. En mars 2014, le Parti populaire européen (PPE) avait choisi Dublin pour lancer sa campagne pour les élections européennes, laquelle avait abouti à la nomination de Jean-Claude Juncker, le candidat soutenu par Angela Merkel, à la présidence de la Commission. La chancelière n'avait alors pas assez de louanges pour Enda Kenny. Un an plus tard, alors que l'Eurogroupe tentait de briser la volonté de changement du nouveau gouvernement grec, Wolfgang Schäuble, Jeroen Dijsselbloem et ce même Jean-Claude Juncker n'en finissaient pas de se référer, inlassablement, à l'exemple de l'Irlande, pour justifier le prétendu succès des « réformes ».

Échec cuisant pour Enda Kenny... et les dirigeants de la zone euro

C'est dire si le bilan d'Enda Kenny doit être identifié à celui des dirigeants de la zone euro. Et donc, si son échec est aussi le leur. Or, cet échec est cinglant. Sur les « premières préférences » (les Irlandais établissent des votes par ordre de préférence), le Fine Gael et le Labour obtiennent respectivement 25,52% et 6,61 %. Ces 32,13% des voix représentent un recul de 23,6 points. 43% de l'électorat de la coalition en 2011 l'ont abandonné vendredi dernier. Certes, le Fine Gael demeure la première force d'Irlande, mais c'est une bien piètre consolation : il revient sous son score de 2007, à un niveau assez traditionnel. Bref, il retrouve son électorat habituel alors que la crise lui donnait l'opportunité de remplacer le Fianna Fáil comme parti dominant de la politique irlandaise. Surtout, Enda Kenny aura bien du mal à constituer une nouvelle coalition.

Cette défaite est donc aussi la défaite des autorités européennes. Aussi, ces dernières seraient-elles bien inspirées de retenir quelques leçons de ce scrutin irlandais de 2016.

1ère leçon : la croissance ne suffit pas

Le premier enseignement de l'élection est que la croissance du PIB ne suffit pas à effacer les effets négatifs de l'austérité et des « réformes ». Cet enseignement était déjà apparu clairement après les élections espagnoles du 20 décembre. Les taux de croissance, dont se félicitent les autorités européennes, ne représentent en effet qu'une partie de la réalité. Mais c'est oublier que cette prospérité est forcément très inégale car elle est fondée sur un abaissement du coût du travail. Ainsi, les ménages les plus fragiles sont encore plus fragilisés par une précarisation accrue de l'emploi, des salaires faibles, des transferts sociaux réduits et des services publics dégradés.

> L'erreur d'Enda Kenny

Enda Kenny a donc commis une erreur fondamentale en niant cette situation et en centrant son discours sur la « poursuite de la reprise », alors que la majorité des Irlandais vivent encore un quotidien marqué par les mesures d'austérité. Dès lors, la crédibilité de son discours a fondu comme neige au soleil. En deux semaines, son parti a perdu cinq points dans les sondages. Les électeurs ont compris, non sans raison, son slogan sur la reprise comme un simple déni de réalité.

> Une croissance malgré l'austérité, pas grâce à l'austérité

L'autre élément, plus propre à l'Irlande, est que la croissance du pays n'est, en réalité, pas le fruit de l'austérité. Elle est le fruit de la stratégie d'attractivité du pays pour les grandes multinationales, stratégie centrée sur la faiblesse des impôts sur les sociétés. Or, là encore, les électeurs irlandais n'ont pas été dupes. Ils savent que la croissance « à la chinoise » du pays ne leur profite pas parce qu'elle est dopée artificiellement par les transactions de ces groupes mondiaux dont la présence n'améliore que très partiellement la vie quotidienne des Irlandais. Le discours d'Enda Kenny - soutenu implicitement par les Européens -, qui consistait à lier la croissance du pays à la politique d'austérité, est donc apparu à la fois déconnecté du terrain et mensonger. Les Irlandais savent que la croissance est revenue en dépit de la politique de la coalition, non grâce à elle. Ils n'ont donc pas été « ingrats » ou « irréfléchis », mais bien logiques et réfléchis en sanctionnant le gouvernement sortant.

> Un modèle « non inclusif »

La leçon à retenir pour l'Europe est qu'il convient de remettre en question cette logique de « réformes » visant à abaisser le coût du travail. Cette stratégie est économiquement discutable et conduit à des croissances « non inclusives », pour reprendre les mots des grands instituts économiques européens. S'extasier sur des chiffres est donc inutile et contre-productif : la zone euro, pour survivre, doit promouvoir un modèle de croissance « inclusif ».

2e leçon : la destruction des systèmes politiques

La deuxième leçon est politique. Comme en Grèce et en Espagne - et dans une moindre mesure au Portugal -, les « réformes » et l'austérité ont fait exploser le système politique traditionnel. La cause en est évidente. En Irlande, lorsque la deuxième phase de la crise a débuté, en novembre 2010, le gouvernement Fianna Fáil de Bertie Ahern a tenté de réduire l'ajustement en faisant participer les créanciers au sauvetage des banques, seule source du déficit public. Mais la BCE a menacé le gouvernement, lequel gouvernement a finalement reculé, acceptant le « programme » de la troïka. En avril 2011, le nouveau gouvernement d'Enda Kenny a fait la même tentative - c'était sa promesse - mais comme la BCE a réagi de même, le gouvernement a, de nouveau, fait machine arrière. L'électorat a tiré de ces événements une conclusion très simple: les trois partis traditionnels du pays mènent la même politique et sont incapables d'imposer leurs vues à la zone euro - ils sont donc inutiles. Certes, en Irlande, l'alternance a toujours été rare et peu signifiante, les deux partis étant de centre-droit. Jusqu'en 2011, cette alternance de forme permettait au système politique de fonctionner. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Les Irlandais ont besoin d'une vraie alternance et le caractère factice du système politique traditionnel apparaît au grand jour. Ceci a conduit à un pays difficilement gouvernable.

> Fianna Fáil en hausse, mais pas assez pour sauver les partis traditionnels

Certes, Fianna Fáil obtient un beau score au regard de ses espérances de début de campagne : 24,35 % des voix, soit 6,8 points de plus qu'en 2011. Mais compte tenu du mécontentement général, cette hausse demeure bien réduite. L'ancien parti dominant de l'Irlande qui, jadis, était capable de rassembler dans toutes les classes de la société n'a pu récupérer que moins d'un tiers des déçus de la coalition. Pour se convaincre que ce score du Fianna Fáil est médiocre, il faut se souvenir qu'il s'agit du deuxième plus mauvais score depuis 1927... après celui de 2011. Bref, le Fianna Fáil n'apparaît pas vraiment comme une alternative. Les deux grands partis ensemble ne cumulent, du reste, que 49,9 % des voix, un record historique de faiblesse. Jamais Fine Gael et Fianna Fáil n'avaient mobilisé moins de la moitié de l'électorat. En 2007, par exemple, ils cumulaient 69 % des voix.

> Poussée de la gauche radicale

Les déçus de la politique d'austérité sont donc allés ailleurs. Mais les Irlandais sont désemparés. Ils n'ont pas su choisir une direction claire et se sont dispersés dans trois directions. Première direction, la gauche radicale qui, avec le Sinn Féin, les Verts et l'Alliance contre l'austérité, obtient le plus haut score de son histoire dans ce pays très conservateur qu'est l'Irlande :  20,52 % des voix contre 14 % en 2011. Le caractère très particulier du Sinn Féin, longtemps vitrine de l'IRA, mais aussi une campagne électorale médiocre, ont cependant joué contre lui et son score, 13,85 %, est au final, très décevant pour lui. L'Alliance contre l'Austérité (3,95 %) en a profité, mais elle reste un mouvement marginal, quand bien même elle aura 5 sièges.

> Le succès des indépendants et de l'abstention est celui du non-choix

La deuxième direction empruntée par les électeurs a été celle des indépendants, lesquels recueillent 17,83 % des voix, contre 12,1 % en 2011. Les Irlandais, faute de mieux, ont donc souvent fait le choix de personnalités qu'ils jugent honnêtes et compétentes, en dehors des grands partis. Mais ce choix reflète en vérité surtout un désarroi : celui de ne pouvoir choisir sa politique car il existe des indépendants de tous bords, d'extrême-gauche, ultraconservateurs, libéraux ou sociaux-démocrates. Faute de pouvoir choisir sa politique, on a donc choisi des hommes. Cela ressemble en fait à un non-choix. Comme l'est le "choix" de l'abstention -la troisième direction -, en hausse de 5 points ce 26 février.

> Le désarroi des opinions publiques fabrique l'instabilité politique

La deuxième leçon pour l'Europe est donc celle-ci : en abandonnant l'idée de pouvoir proposer de vraies alternatives pour complaire aux autorités européennes, les partis traditionnels ont perdu leur capacité de mobilisation. Il s'ensuit un désarroi de l'électorat, cherchant où il peut des alternatives et de l'espoir, avec comme conséquence une dispersion des voix qui rend les pays difficilement gouvernables. Les élections portugaises du 4 octobre et espagnoles du 20 décembre ont confirmé cette leçon. Les « réformes » promues par tous les grands partis sont des machines à détruire les systèmes politiques. Ce sont des machines à créer de l'instabilité politique et à porter des partis radicaux au pouvoir. Ce sont donc des sources potentielles de crises nouvelles, non de prospérité, comme on le croit souvent. Ces dissolution des systèmes politiques se voient aujourd'hui sur tout le continent.

3e leçon : la leçon à la social-démocratie européenne

La dernière leçon est pour la social-démocratie européenne. Le Labour irlandais a subi ce 26 février une débâcle historique. Avec 6,67 %, les Travaillistes réalisent le troisième plus mauvais score de son histoire, le pire depuis 1987. Il perd près de 13 points en cinq ans et n'aura que 6 élus, un seul de plus que l'Alliance contre l'Austérité. Certes, le Labour irlandais n'a jamais vraiment percé dans le pays, bloqué par un Fianna Fáil qui était perçu comme le parti de la classe ouvrière. Il a toujours été très « centriste » et un allié traditionnel du Fine Gael. Mais 2011 et l'éclatement de ce dernier parti avait donné une chance historique au Labour. Avec 19,5 %, il réalisait alors son meilleur score depuis 1922 et parvenait à séduire les déçus du Fianna Fáil sur un programme anti-austéritaire. Mais il a bradé cette chance en s'alliant avec Enda Kenny. Pour beaucoup de ses électeurs, le Labour n'a pas su jouer son rôle d'amortisseur de la politique d'austérité du gouvernement. En réalité, soucieux de « bien faire », le Labour a été solidaire de cette politique et actif dans sa mise en œuvre, ne cessant d'insister sur le caractère « nécessaire » des réformes. Or, on l'a vu, ce caractère était loin d'être évident.

> La déroute du parti de "l'absence d'alternative"

Le Labour s'est alors enfermé dans une logique d'absence d'alternative, il est devenu le « parti TINA ("there is no alternative", il n'y a pas d'alternative) ». Durant la campagne, il l'a confirmé en ne se dissociant guère du Taoiseach et en publiant une publicité très parlante dans les journaux : les opposants au gouvernement sous forme de groupe de rock baptisé « no direction ». Histoire de dire que seul le gouvernement sortant avait une direction. Mais comme cette direction n'était pas celle que souhaitait l'électorat, le Labour est apparu comme un parti d'opportunistes sans foi ni loi, inutile politiquement, et subissant logiquement les conséquences de la volonté de changement des électeurs. Une grande partie de ses électeurs de 2011 sont retournés au Fianna Fáil, qui s'est engouffré dans l'espace laissé au centre-gauche, d'autres sont allés à sa gauche. Désormais, les électeurs des partis qui se situent sur sa gauche représentent plus de trois fois ceux du Labour. On voit mal comment le Labour pourra se remettre d'un tel désastre politique et idéologique.

> Le choix de la social-démocratie européenne

L'histoire du Labour irlandais doit être une leçon pour la social-démocratie européenne. Lorsque cette dernière refuse d'incarner une alternative aux politiques de centre-droit, mais au contraire, se fait son bras armé et son allié, son sort est souvent scellé. Les travaillistes néerlandais de Jeroen Dijsselbloem pourraient connaître un score similaire : le dernier sondage le fait passer de 38 à... 9 sièges ! C'est ce qu'a compris le PS portugais, pourtant très réformiste, qui tente de porter une alternative au centre-droit en s'alliant avec la gauche radicale. C'est ce que refuse de comprendre un PS français pressé de couper l'herbe sous le pied du centre-droit, réduisant ainsi encore son utilité politique. Bref, les élections de la lointaine Irlande sont une nouvelle preuve de l'impasse des politiques d'austérité. Mais la leçon risque encore une fois d'être très rapidement oubliée.

Les résultats complets des élections irlandaises sur le site de l'Irish Times (en anglais).

Gerry Adams, président de Sinn Féin, et député au Dail Eireann, durant la campagne électorale (février 2016)

Gerry Adams, président de Sinn Féin, et député au Dail Eireann, durant la campagne électorale (février 2016)

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14 février 2016 7 14 /02 /février /2016 14:58

Je me permets de publier ici l'analyse extrêmement intéressante de Roger Martelli parue dans Regards.fr le mercredi 10 février 2016 sur l'état de la construction européenne et les questions posées par ses dérives.

Frédéric FARAVEL

Sortie de l’euro et de l’Europe, "européisme", "réalisme", souverainisme, nationalisme… Roger Martelli répond à Frédéric Lordon sur le type de rupture que la gauche doit opposer à un projet européen dévoyé.

Delenda Carthago, « Carthage doit être détruite », s’exclamait Caton l’Ancien à chacun de ses discours, au temps de la rivalité de Rome et de Carthage. « La zone euro doit être abandonnée », réclame inlassablement Frédéric Lordon. Il faut lui reconnaître que Carthage fut effectivement détruite. Les litanies opiniâtres du vieux conservateur romain n’en furent toutefois pas la cause, mais le fait que Rome, alors puissance montante de la Méditerranée, avait les moyens de terrasser son adversaire.

Or, à ce jour, hors de l’euro ou dans l’euro, le problème est que les forces de transformation sociale n’ont pas les ressources capables de les faire gagner.

Dans ces conditions, promettre la victoire par la sortie de l’euro a, au mieux, la vertu mobilisatrice de Paul Reynaud – futur dernier chef de gouvernement de la IIIe République – affirmant en septembre 1939 : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts ».

Quelle rupture avec l’Europe ?

Ceux qui disent que la question de l’Europe devrait être un élément structurant des controverses à venir, et donc un thème majeur de la présidentielle de 2017, ceux-là ont raison.

Tout consensus factice, qui ignorerait les divergences réelles sur ce point, serait source de désastres futurs. Il y a pour l’instant une ligne de fracture, à court terme insurmontable, entre ceux qui considèrent que le cadre actuel de l’Union est aménageable en l’état et ceux qui pensent que seule une rupture du cadre lui-même rend possible une ultérieure avancée démocratique et sociale.

Une fois ce constat admis, inutile de se cacher que, à l’intérieur d’un parti pris de rupture, les désaccords sont profonds et que les toutes dernières années les ont avivés. Reste à savoir si ces désaccords sont à ce point fondamentaux qu’ils nécessitent d’installer des barrières à l’intérieur d’une gauche bien à gauche.

En 2005, après la victoire du "non" contre le projet de Traité constitutionnel européen, la Ligue communiste révolutionnaire expliqua qu’un clivage décisif opposait désormais les "antilibéraux" et les "anticapitalistes". Je continue de penser que la LCR avait tort, qu’elle en a payé l’addition, mais que nous l’avons tous payée avec elle. Je ne voudrais pas qu’une semblable dispute nous paralyse aujourd’hui.

J’ai commencé par une pique à l’encontre de Lordon. Cela ne m’empêche pas de juger qu’il exprime avec force une cohérence que je récuse dans sa trame, mais que je ne méprise pas. Dans ses livres récents, Lordon se réclame en permanence de Spinoza pour plaider en faveur d’une vision "réaliste" des rapports internationaux. Le "mondialisme", nous dit-il, est une belle idée, mais une parfaite utopie dans un monde où règne le rapport des forces. Il n’y a pas de mobilisation sociale ou civique sans "affect", ajoute-t-il. Or, depuis deux siècles, les "affects" politiques se construisent dans un cadre national. Tout parti pris subversif doit donc s’enraciner avant tout dans un cadre national.

C’est sur cette base-là, et sur elle seulement, que des rapports solidaires peuvent se nouer entre les nations.

En ce sens, "l’européisme" qu’il exècre est au mieux un enfant perverti de l’internationalisme. Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup y ramène, expliquait Jaurès. Lordon se rêve-t-il en nouveau Jaurès ? En tout cas, son propos est clair ; c’est en redonnant à chaque nation la base de sa souveraineté économique et donc en lui restituant sa monnaie nationale, que l’on créera, mais ultérieurement, les bases d’une coopération continentale équilibrée.

Des motifs solides m’éloignent de ce cadre de pensée.

1. Tout d’abord, le "réalisme" est un piège à mes yeux.

En matière d’analyse des relations internationales, il existe une théorie dite "réaliste", qui a été formalisée aux États-Unis il y a plus d’un demi-siècle. Elle repose sur un postulat simple : « La politique internationale, comme toute politique, est une lutte pour la puissance » (Hans Morgenthau, 1948). Lordon nous propose une version "de gauche" du paradigme réaliste. La lutte des classes se confond avec la guerre, or la guerre récuse "l’angélisme". Dès lors, toute lutte oppose dans chaque camp les faibles et les forts, les durs et les mous, les déterminés et les indécis, les radicaux et les capitulards. Qui veut la guerre doit se doter des armes pour la mener. D’abord la fougue d’Achille et l’ordre militaire d’Agamemnon ; la prudence du vieux Nestor et la ruse d’Ulysse ne viennent qu’après…

Cette façon de voir, qui n’échappe pas à un certain virilisme, n’est rien d’autre que celle de la guerre froide, même si elle est vue de gauche. Il y aurait toujours deux classes (aujourd’hui le "peuple" et la "caste" ou les "élites") et donc deux camps. On ne dit plus "classe contre classe" – l’histoire communiste fait que la formule est mal vue. Mais il y aurait le système et l’anti-système, eux et nous, camp contre camp. L’histoire pourtant devrait faire réfléchir. Le communisme d’après 1945 a voulu "choisir son camp" et lui donner toutes les ressources de la puissance. À l’arrivée, il a perdu. Pas seulement parce que ses forces étaient inférieures, mais parce que pour gagner il en est arrivé à pousser si loin les logiques de la puissance (discipline, étatisme, coercition) qu’il est devenu le contraire de ce pour quoi des millions d’individus s’étaient reconnus en lui. La vérité du "réalisme", hélas, ce fut le stalinisme. La Russie soviétique crut qu’elle avait ainsi assis définitivement sa puissance ; elle ne vit pas qu’elle créait en fait les conditions de sa paralysie, puis de sa nécrose.

Aujourd’hui, où l’on nous explique à longueur de temps que nous sommes en état de guerre, la logique ne devrait pas être de s’adapter à la guerre mais de s’en sortir. Le réalisme supposé de la puissance est toujours un leurre, quel que soit le "camp" qui en use. Dans le cas du mouvement critique (dont le mouvement ouvrier a été longtemps la figure historique majeure), il conduit au désastre. En ce sens, ce qui s’est produit hier se reproduira demain.

2. À sa manière, Lordon n’affirme curieusement rien d’autre que ce que prônait… le PCF jusqu’aux années 1980.

Que disaient alors les communistes ? Que la crise était « avant tout nationale », que la lutte contre le capitalisme l’était tout autant et que le socialisme ne pouvait être qu’aux « couleurs de la France ». Cette conception avait sa force et je l’ai longtemps partagée, avec passion. Elle n’est plus la mienne aujourd’hui, même si je n’ai aucune envie de seulement lui tourner le dos.

Nous vivons dans un monde qui n’est plus seulement la juxtaposition des nations. Ce n’est pas que la nation se soit évanouie, comme le pensaient certains, ni que l’État national ait perdu toute possibilité d’agir sur l’ordre des choses. Mais l’interdépendance des sociétés humaines fait que la structuration du social se fait dans un cadre qui n’est plus uniquement celui de "l’inter-national", mais qui est fait tout autant de "supra-national". Le communisme ou le socialisme "dans un seul pays" a toujours été une illusion ; ce l’est plus que jamais aujourd’hui.

Le problème de notre temps n’est pas que la mondialisation ait imposé comme figure dominante celle du supranational, mais qu’elle ait totalement superposé mondialité et capitalisme, efficacité et concurrence, gestion supranationale et gouvernance. Qu’on le veuille ou non, que cela soit facile ou difficile, nous sommes devant un dilemme, que l’on ne peut nier et que l’on doit assumer. Si nous quittons le terrain du supranational, nous le laissons aux forces dominantes et, ce faisant, nous leur abandonnons le monopole d’énonciation de ce qui est raisonnable et de ce qui ne l’est pas, de ce qui est légitime ou illégitime, de ce qui est possible et de ce qui est impossible. Mais si nous occupons le terrain du supranational, nous devons le faire d’une manière qui ne nous englue pas dans la forme aujourd’hui imposée (concurrence et gouvernance) de la supranationalité. Dans un cas, nous nous isolerions ; dans l’autre cas, nous nous enliserions.

3. Il se trouve que la superposition savamment construite par les forces dominantes ne vaut pas que pour le cadre supranational.

Elle ne concerne pas que l’UE. Elle s’est tissée à l’intérieur de chaque territoire, du local au planétaire, jusqu’à devenir partout une évidence incontournable, celle du "TINA" (There is no alternative). Les défaites, "nos" défaites ont été enregistrées partout, et la plupart du temps elles ne l’ont pas été d’abord dans le cadre européen. Celui-ci n’est pas plus voué par nature à "l’ordolibéralisme", que le cadre national ne l’est au "post-capitalisme". En fait, mieux vaut nous débarrasser des explications commodes en termes de "d’abord" ou "d’avant tout".

Ni "avant tout européenne" ni "avant tout nationale" : c’est dans chaque territoire que se mène la lutte pour un autre modèle de développement et une autre architecture démocratique. On peut même ajouter : c’est dans la mesure où les transformations sont pensées de façon cohérente à toutes les échelles, du haut en bas ou de la cave au grenier, que l’action transformatrice puise sa puissance de conviction pour gagner et sa force de réalisation pour construire une rupture avec l’ordre dominant.

Contrairement à ce que sous-entend Lordon, toute pensée transformatrice dans le cadre européen n’est pas un "européisme" ; en sens inverse, toute prise en compte du fait national et des capacités d’action de l’État national n’est pas un "souverainisme". Mais "l’européisme" et le "souverainisme" sont les deux pièces d’un étau qui étouffe la dynamique démocratique. Je ne vois pas en quoi proposer d’agir dans les institutions européennes pour les contester est européiste ; en revanche, je ne vois pas pour l’instant en quoi Lordon nous évite le piège du souverainisme.

4. Pour réfléchir sur l’enjeu européen, l’expérience grecque n’est pas secondaire.

Mais en faire l’opérateur par excellence d’une pensée renouvelée est à mes yeux une impasse. Je crains que, sur la question grecque, les désillusions ne soient à l’aune d’un excès d’espérance. Dans la gauche de gauche, on a trop vu, dans la victoire de Syriza, le nouveau "maillon faible", celui qui, après tant d’expériences malheureuses, allait enfin créer la faille par laquelle finirait par s’engouffrer l’urgence de révolution.

S’il y a pour moi une leçon à tirer, c’est précisément que le maillon faible n’existe pas, qu’il n’y a pas de moment magique à partir duquel s’enclenchent les cycles vertueux. L’action transformatrice, l’imposition de logiques de rupture ne peuvent se penser que comme un processus étalé dans le temps, fait d’avancées et de reculs, où seule compte la cohérence des efforts accomplis dans chaque territoire. D’une manière ou d’une autre, toute avancée dans un territoire, local, régional ou national, qui ne s’appuie pas sur une mobilisation correspondante ailleurs est potentiellement vouée à une inefficacité au mieux relative, quand ce n’est pas à un échec final.

Au début des années 1980, la victoire en France de l’union de la gauche dans une Europe en voie de néo-libéralisation, c’était en germe la possibilité du renoncement social-démocrate. Des centaines de milliers de manifestants et d’électeurs en Grèce et une opinion publique européenne qui regarde, fût-ce avec sympathie, mais qui n’agit pas pour soutenir, cela limite d’emblée le champ de manœuvre pour l’État d’un pays peu puissant, dont la société est éclatée. Un "non" majoritaire en France sans mouvement politique européen pour en imposer une vision continentale, et sans construction politique nationale pour y aider, cela crée la possibilité d’une reprise en main par les dominants, en France comme ailleurs. De puissants mouvements d’indignés, ici ou là, qui ne peuvent se raccorder à une contestation continentale coordonnée, cela donne de l’air frais mais n’offre pas nécessairement une force propulsive généralisée sur la durée.

Le constat de départ est tout simple : il n’existe pas encore, à l’échelle continentale, de mouvement social et politique assez fort pour contester l’hégémonie des forces dominantes de la finance et de la rationalité technocratique. Bien des raisons expliquent ce fait ; mais force est de constater que cette carence de longue durée est un lourd handicap. La surmonter est une rude tâche ; s’en détourner est une faute. De plus, c’est un leurre : il n’est pas plus commode de vaincre le "système" dans le cadre national que dans le cadre européen.

5. À bien des égards, il n’y a pas plus de projet "européen" de transformation qu’il n’y a de projet "national".

Les forces de critique doivent formuler un projet cohérent de rupture avec les logiques dominantes. Ce projet a des dimensions territoriales particulières, mais dont l’efficace ne vaut que si ces dimensions s’articulent entre elles. On peut donc énoncer de façon spécifique le niveau territorial particulier du projet transformateur ; cela n’en fait pas pour autant un projet régional, national ou européen par nature.

De ce point de vue, je mettrais pour ma part en garde contre des formules qui me paraissent relever davantage de la rhétorique que de la pensée stratégique. Pour tenir compte de l’expérience grecque, on trouve par exemple (je pense aux réflexions stimulantes de Coutrot et Khalfa) les idées suivantes : une France de gauche ne devrait pas proposer une sortie de l’euro, mais engager unilatéralement des mesures en rupture avec la logique de fonctionnement des traités et, sur cette base, en assumer les conséquences, jusqu’à une possible exclusion de l’euro.

Je comprends l’intention qui sous-tend la proposition, mais je n’en vois pas très bien les implications. Un "Grexit" aurait fragilisé l’euro, mais ne l’aurait pas remis en cause ; un "Franxit", lui, affecterait dans ses structures fondamentales un dispositif certes dominé dès le départ par l’Allemagne, mais qui est l’expression d’un couple central, face à un Royaume-Uni resté monétairement en marge. Une exclusion de la France signifierait, de facto, une fin de l’euro et donc une remise à plat globale. Et si, malgré tout, on est convaincu qu’une logique anti-austérité conduisait nécessairement à la rupture avec l’Union, autant l’envisager sans attendre. Mais auquel cas, se pose la question de l’alternative. La France seule dans la "mondialisation" ? Impossible. Des alliances, mais avec qui ? Des États plus faibles ? Il faut en trouver qui veuillent bien d’un tel accord et il faut que ledit accord soit à la fois équilibré (pas de rapport déguisés de domination, du type "Françafrique") et efficace dans la jungle internationale. Des relations privilégiées avec la Russie ou la Chine, plutôt qu’avec l’Allemagne ? Pas sûr qu’on ne tombe pas de Charybde en Scylla…

Auquel cas, la position qui consiste à dire que l’on rompt et que l’on n’a peur d’aucune conséquence risque de n’être guère qu’une posture un peu incantatoire du "même pas peur !"… Ce fut au départ la posture des socialistes après 1981. Elle n’a pas duré très longtemps. Bien sûr parce que… les socialistes sont les socialistes. Mais il ne faut pas sous-estimer un autre problème, qui ne tient pas seulement à une propension socialiste au compromis. Si la radicalité moderne est un processus long de passage d’une dominante à une autre et si la conception que nous avons de la sphère publique s’écarte de la logique étatiste, qui garantit qu’une accélération trop rapide du processus de rupture ne débouchera pas, une fois de plus, par commodité, sur une étatisation de fait des secteurs décisifs ? Nous aurions alors fait reculer l’appropriation privée, pas nécessairement progresser l’appropriation sociale. Ce qui poserait à la fois des problèmes de construction politique (il faut des majorités pour accepter l’accélération et ses conséquences) et des problèmes d’éthique politique (il faut de l’émancipation et pas de la collectivisation). Se contenter de dire que l’on va vers la rupture et qu’on verra ensuite les conséquences me semble manquer un peu trop d’esprit de suite.

Mieux vaut alors s’en tenir à l’idée que l’on ira le plus loin possible dans la tension entre l’exigence émancipatrice et un cadre européen qui en nie pour l’instant la pertinence. En ajoutant bien sûr que, à chaque moment, un débat public national, sur la base d’une information permanente, permettra au peuple (ici l’ensemble des citoyens) d’exercer dans les meilleures conditions sa souveraineté, c’est-à-dire d’être informé, de délibérer, de décider et d’évaluer, le plus souvent possible par voie directe.

6. Je termine par un retour sur "l’européisme".

Communiste, je viens d’une culture française qui a été radicalement critique à l’égard de la construction européenne entreprise après 1945. Je n’ai pas varié dans l’intensité critique et "l’européisme" n’est décidément pas mon horizon. Mais j’ai fini par me convaincre qu’il y avait un piège meurtrier, quelle que soit la logique historique de l’Union européenne, à identifier l’Europe telle qu’elle est à l’Europe telle qu’elle doit être.

Je suis même étonné qu’une pensée qui se veut "non utopique" et "réaliste" n’aille pas plus loin. Nous vivons dans un monde inégal et instable, de plus en plus polarisé et de plus en plus incertain. Par-là ce monde, qui regorge de potentialités, est en même temps un monde dangereux, non pas parce qu’il est menacé par la "guerre des civilisations", mais parce qu’il est gangrené par la concurrence et la gouvernance. Au moment où le nationalisme de rétraction, du "eux et nous" et du "chacun chez soi" est en train de prospérer, le jeu de la puissance (économique, militaire, politique) est plus que jamais le régulateur par excellence.

Se plier à la loi de la puissance est un leurre ; en ignorer les effets est un enfantillage. Or, si l’on excepte quelques États continentaux, le niveau qui détermine l’influence échappe pour l’essentiel aux États nations. En Europe, en tout cas, aucun État n’atteint ce seuil de crédibilité, pas même l’Allemagne. D’une manière ou d’une autre, c’est l’Europe qui, quelle qu’en soit l’extension, constitue une force qui compte vraiment. La question clé n’est pas alors de discuter de la pertinence du cadre (il l’est à l’échelle mondiale) mais de son orientation.

L’Europe dans la mondialisation sera-t-elle une Europe-marché, une Europe-puissance ou une Europe-société ? L’Europe a-t-elle ou non, par son histoire et sa configuration, des ressources pour peser en faveur d’une autre mode de développement, d’une autre dynamique citoyenne, d’une autre conception du caractère structurant des droits, d’une autre manière d’articuler le social et le politique ?

Pour une souveraineté… populaire

Si ces ressources existent, comment les mobiliser ? Comment faire en sorte que l’orientation générale des choix ne soit pas fixée par les marchés, les lobbies et les technostructures, mais par les populations, toutes les populations sans exception ? Comment faire en sorte que les peuples d’Europe, sans pour autant se définir comme un « peuple européen », apprennent à se considérer comme un acteur commun d’un destin continental transcendant celui de chacun de leurs États ?

Dès l’instant où ces questions occupent le devant de la scène, la controverse du fédéralisme et du souverainisme n’a plus de sens. Le cadre européen est stratégique pour l’avenir de chaque peuple européen et pour l’équilibre du monde, mais il n’a pas encore l’épaisseur d’un cadre unanimement reconnu de citoyenneté. Le cadre national, même affaibli, reste un cadre de politisation, mais il n’a plus la force propulsive qui en faisait le lieu où se déterminaient "avant tout" les rapports de force. L’Europe n’a pas la centralité suffisante et la nation ne l’a plus. Inutile de pleurer les bonheurs nationaux d’hier ou de rêver du bonheur européen de demain : les deux affirmations précédentes sont vraies en même temps. Il n’y a donc pas d’autre choix que de les accepter en même temps.

Disons-le en un mot : la souveraineté reste une question centrale, mais il s’agit surtout de dire si elle est populaire ou non. Locale, régionale, nationale, continentale ou planétaire, peu importe le territoire : l’essentiel est de se convaincre et de convaincre que la souveraineté sera populaire ou qu’elle ne sera pas.

Roger Martelli

Que faire de l'Union Européenne ?

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27 janvier 2016 3 27 /01 /janvier /2016 20:22
François Hollande : du droit de vote des étrangers aux élections locales à la déchéance de nationalité, il aura fallu moins de 4 ans...

François Hollande : du droit de vote des étrangers aux élections locales à la déchéance de nationalité, il aura fallu moins de 4 ans...

 

Alors que Christiane Taubira venait de démissionner et que François Hollande nommait à sa place Jean-Jacques Urvoas qui s'est surtout illustré jusque là par des positions qui ne favorisaient pas l'idée de justice, Manuel Valls présentait devant la commission de lois de l'Assemblée Nationale le "compromis" dont l'élaboration avait été confiée à Dominique Raimbourg et ... Urvoas.
 

Selon lui, il était de nature à rassurer ceux qui s'étaient émus de la première version du texte. Qu'en est-il ?

Le seul point positif c'est la ratification de la convention internationale pour limiter l'apatridie, sauf que de fait cela implique que la déchéance de nationalité s'adresse ... aux binationaux nés Français ! Donc rien de nouveau sous le soleil sauf pour ceux qui aiment être pris pour des imbéciles... Enfin le nouveau texte élargirait la déchéance aux délits alors qu'elle n'était prévue par le projet de loi uniquement pour les crimes : ces propositions aggravent donc le texte précédent !!!

 

Or sur son blog, le premier secrétaire souhaite accréditer l'idée farfelue que les socialistes auraient été entendus : une telle présentation est une insulte à l'intelligence. Le texte est plus que jamais contraire aux principes socialistes ! Le PS devra se prononcer contre. Il faudra donc que les membres du bureau national fasse preuve de détermination et de courage lundi prochain lors de leur réunion pour couper court à une odieuse pirouette supplémentaire qui sinon mettrait à bas ce qu'il reste du peu de crédibilité de la direction de ce parti.

Frédéric FARAVEL
membre du bureau du Bureau National des Adhésions du PS
membre du bureau fédéral du PS Val-d'Oise

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27 janvier 2016 3 27 /01 /janvier /2016 13:54

Suite au travail réalisé avec plusieurs collaborateurs de sénateurs socialistes, nous publions une tribune dans Le Plus de l'Obersateur afin d'illustrer l'inefficacité et le caractère inapproprié de l'article 2 du projet de loi de révision constitutionnelle.

Déchéance de nationalité : le PS tourne le dos à ses valeurs. Une expérience traumatisante

LE PLUS. La déchéance de nationalité divisent les socialistes. Alors que l'examen de la révision constitutionnelle doit débuter le 5 février prochain, Naza Mokhtary, secrétaire de la section PS d’entreprise du Sénat, et d'autres collaborateurs parlementaires auprès de sénateurs socialistes, dénoncent dans une tribune le revirement d'une partie importante de leur famille politique sur ce sujet.

Édité par Sébastien Billard 

François Hollande et Manuel Valls place de la République, le 10 janvier 2016 (D. ALLARD/SIPA).

Contre toute attente, car au regard de nos positions pas si anciennes que cela, au regard de la place de l’égalité dans nos valeurs constitutives, on aurait pu s’attendre à ce que les militants, unanimement, fassent obstacle à cette mesure. On assiste au contraire à la décrédibilisation de la parole des militants qui y sont opposés.

 

Une inversion complète de nos repères et de nos valeurs

 

Pourquoi cette aphasie ? Parce que la majeure partie des militants socialistes est constituée d’élus, de collaborateurs d’élus et d’aspirants à être l’un ou l’autre.

 

Les auteurs de cette tribune n’y font pas exception : militants socialistes mais aussi salariés de parlementaires. La pérennité de notre contrat ne repose que sur la loyauté ; et c’est cette loyauté qui, entre autre, nous permet de payer nos loyers à la fin de chaque mois.

 

Nous nous sommes engagés dans cette voie professionnelle avec l’idée et la volonté de défendre les valeurs d’égalité, de liberté et de solidarité. Ces mots ne sont pas vains dans notre quotidien professionnel : ils représentent notre boussole. Aussi, nous ne pouvons nous résoudre à ce qu’un nombre significatif de parlementaires socialistes, sous le regard gourmand de la droite, s’accommodent d’une mesure qu’ils combattaient hier.

 

Nous faisons l’expérience traumatisante d’une inversion complète de nos repères et de nos valeurs, sans pouvoir exprimer haut et fort notre désaccord. Notre silence "public" n’exprime pas tant une crainte personnelle que le souci de mettre notre parlementaire dans l’embarras vis-à-vis de l’exécutif.

 

Une mesure inefficace dans la lutte contre le terrorisme

 

Pourtant, à ce jour, 21 fédérations départementales du PS ont d’ores et déjà pris position contre la constitutionnalisation de la déchéance de nationalité.

 

Parmi elles, le 15 janvier dernier, la fédération de Paris s’est explicitement prononcée contre, proposant, faute de mieux, l’indignité nationale ; certains de nos camarades et de nos élus n’ont pas manqué de disqualifier nos convictions en taxant nos arguments de "boboïtude parisienne" aveugle aux réalités de la France.

 

À ces camarades, on rappelle humblement et sans gloire que les Parisiens ont vécu au plus près la tragédie ; qu'ils connaissent tous – a minima – quelqu’un qui a perdu un proche. Ce n’est donc pas par irresponsabilité ou cécité que nous sommes opposés à la constitutionnalisation de la déchéance de nationalité.

 

Cette mesure, que tous s’accordent à reconnaître comme inefficace dans la lutte contre le terrorisme, n’a de symbolique que la ségrégation qu’elle opère entre mono et binationaux. L’argument, répété comme un mantra, que la déchéance de nationalité vise les terroristes et pas les binationaux, relève, à ce jour, de la fable.

 

Une réponse inappropriée aux attentats de 2015

 

Nous avons réalisé un tableau portant sur la nationalité des auteurs des attentats de 2015. Aucun d’eux n’auraient pu faire l’objet d’une déchéance à l’exception d’un Franco-belge !

 

Statuts administratifs des terroristes ou ayant été reconnus comme tels, car ayant commis les attentats de janvier et de novembre 2015

 

 

Chacun appliquera à ce tableau sa propre grille de lecture, mais, sans préjuger de la suite, personne ne peut plus dire que la déchéance étendue aux binationaux nés français est une réponse appropriée aux attentats de 2015.

 

Il semblerait que des compromis soient en cours de rédaction. Quelqu’en soit l’issue, on ne peut ignorer que réviser notre Constitution en la matière donnerait toute compétence au législateur – actuel et futur – de déchoir, en fonction de l’émotion du moment.

 

Dans toutes les hypothèses, y compris celle où la droite sénatoriale, majoritaire, envisagerait de jouer la surenchère constitutionnelle et la division, nous tenons à la disposition de nos camarades une note faisant la synthèse des arguments contre l’inscription de la déchéance de nationalité dans notre Constitution.

 

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11 janvier 2016 1 11 /01 /janvier /2016 13:51
La "une" de Libération, édition du lundi 11 janvier 2016

La "une" de Libération, édition du lundi 11 janvier 2016

En "une" de Libération s'étale désormais un appel d'intellectuels et de quelques rares responsables politiques à une primaire à gauche. "Nous n’acceptons pas que la menace du FN, le risque terroriste et l’état d’urgence permanent servent de prétexte pour refuser de débattre des défis auxquels notre société est confrontée. Il n’y a pas de fatalité à l’impuissance politique."

a publicité pour une fois réussie autour de cette initiative - qui subit cependant la concurrence médiatique du décès impromptu de David Bowie - tient par ailleurs au fait qu'elle n'émane pas de dirigeants politiques dont ceux qui veulent à tout prix éviter le débat à gauche auraient tôt de dénoncer l'opération égotique. L'initiative ne réussira peut-être pas mais il me paraît indispensable de la soutenir, alors qu'une large partie de la gauche institutionnelle était empêtrée par les servitudes des appareils et de la vie parlementaire [signer ici].

Car des primaires de la gauche sont la condition sine qua none pour conjurer l'irréparable. La voie suivie jusqu'ici nous a conduit à l'échec collectif et au bord d'une défaite qui pourrait être plus violente encore qu'en 1993. Il convient désormais de tout faire pour créer les conditions du rassemblement de la gauche - socialiste (au sens large), démocratique et écologiste - pour 2017, afin que notre camp soit en position de l'emporter lors des élections présidentielle et législatives et d'écarter le spectre de l'extrême droite nationaliste, xénophobe et anti-sociale. Il est urgent d'entamer les discussions collectives pour définir une plateforme programmatique commune simple et intelligible pour nos concitoyens qui soient en mesure de répondre à leurs attentes, à leurs angoisses et à leurs aspirations :

- retrouver le chemin de la croissance et de l'emploi par un redressement productif durable, en enclenchant solidement une véritable transition écologique ;

- refonder notre système de solidarité et de protection sur la base de la justice sociale ;

- assurer une présence réelle et concrète de la République pour nos concitoyens au travers de services publics forts, de libertés publiques garanties et protégées, du respect des droits des salariés ;

- restaurer les conditions de la souveraineté populaire et d'une démocratie réelle, par une réforme de nos institutions et un combat déterminé pour la réorientation de la construction européenne...

Dans ce cadre commun, l'ensemble des sensibilités de la gauche française peut alors donner rendez-vous et remobiliser le peuple de gauche, ceux qui ne veulent pas désespérer, ceux qui attendent plus de progrès et de justice sociale. Sur cette base, nous devons organiser des primaires ouvertes à toute la gauche – sans exclusive – pour désigner un ou une candidat(e) commun(e), qui pourra alors défendre devant les Français un véritable projet d'avenir, de justice sociale et de concorde républicaine.

Cependant, il faut être lucide le Président de la République sortant peut évidemment tuer dans l'oeuf toutes chances de relèvement en se présentant hors de tout cadre collectif sur le mode d'une candidature de "droit divin" - considérant qu'il y aurait une légitimité automatique pour le sortant à se représenter -, ou même en participant à une primaire à gauche. Dans le premier cas, aucun socialiste ne pourrait se sentir tenu d'avaliser cette candidature : les statuts du Parti Socialiste indiquent clairement que le candidat soutenu par le PS doit être désigné dans le cadre de primaires citoyennes ouvertes ; si tel n'était pas le cas le président sortant ne pourrait prétendre que nous faisions sa campagne, il pourrait également provoquer l'implosion de la famille socialiste (que tout ce qu'il avait fait jusqu'ici n'avait pas encore obtenu).

Mais, au-delà, soyons honnêtes avec la dyarchie exécutive française : François Hollande et Manuel Valls se sont totalement discrédités pour des raisons de confiance (reniement des engagements économiques, sociaux et européens du candidat Hollande), d'efficacité de la politique menée et fondée sur des choix contestables d'un point de vue de gauche (hausse du chômage, aucun redressement financier, régression des conditions de vie et de protection des salariés) et de valeurs (déchéance de nationalité, régression des libértés publiques) et qu'ils ne peuvent prétendre aujourd'hui rassembler la gauche qui est la seule manière qu'elle soit présente au second tour de la présidentielle.

François Hollande a érigé le cynisme comme un mode de gouvernement et de conservation du pouvoir à un point que peut-être même François Mitterrand n'avait pas imaginé. Il a failli, il a trahi les engagements pris devant ses électeurs, il a nié les intérêts de ceux pour qui la gauche est censée agir, il a diminué la souveraineté populaire et les intérêts de la République française en s'opposant pas à la dérive ordo-libérale d'une construction européenne devenue post-démocratique.

Aussi, si le Président sortant ou son premier ministre étaient candidats, les primaires à gauche, le débat sur l'inventaire de la politique conduite depuis juin 2012, l'élaboration d'une plateforme programmatique de rassemblement de la gauche n'auront tout simplement pas lieu : la gauche sera divisée donc battue et éliminée.

C'est donc une condition de salubrité publique que l'un comme l'autre se retire après un bilan aussi piteux. Il est temps d'entamer une campagne résolue pour exiger qu'ils s'écartent dans l'intérêt de la gauche, des catégories sociales qu'elle a pour mission de défendre et même de la République.

Frédéric FARAVEL

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4 janvier 2016 1 04 /01 /janvier /2016 22:07
Présidence déchue

Ainsi, le mercredi 23 décembre 2015, les deux têtes de l'exécutif annonçaient à leur gouvernement, leur majorité parlementaire et aux Français que l'inscription de la déchéance de nationalité pour les binationaux nés Français était maintenu comme article 2 du Projet de loi de révision constitutionnelle.

La déception et les émotions violentes et légitimes que cette annonce a soulevées étaient à la hauteur des espoirs nourris par les « rumeurs » largement entretenues de retrait de cette mesure « discutable » les jours précédents, et notamment les 21 et 22 décembre, avec comme point d'orgue les informations données par la Garde de Sceaux, ministre de la Justice, Christiane Taubira à des médias algériens lors d'un déplacement de l'autre côté de la mer méditerranée. Pour imprudente et peu respectueuse des us et coutumes du pouvoir (on dit qu'on ne parle pas de politique intérieure à l'étranger, mais de si nombreux dirigeants du pays avaient déjà enfreint cette règle auparavant), il n'était pourtant pas étonnant, que la locataire de la Place Vendôme réponde aux questions posées par la presse algérienne, au regard de l'importance de la question de la bi-nationalité franco-algérienne. Il est fort probable qu'elle ait d'ailleurs répondu de bonne foi au moment où la question était posée, car les espoirs de retour à la raison du couple exécutif ne semblaient pas vains.

Les éternels zélotes de l'Elysée diront que nous nous bercions d'illusions, le Président de la République ayant été très clair lors de son intervention solennelle devant le congrès à Versailles. Il ne pouvait revenir en arrière et d'ailleurs, personne dans la représentation parlementaire n'avaient alors songé à dénoncer cette annonce. Il est vrai que sous l'effet de la sidération générale, trois jours à peine après les attentats, les critiques violentes n'étaient pas de mise le lundi 16 novembre ; pourtant déjà des voix s'étaient faites entendre une fois le congrès clôt pour contester la pertinence de cette mesure, sans que l'on sache très bien si elle serait dans le projet de loi de révision constitutionnelle ou l'objet d'une loi simple. Les débats étaient montés quand avait bruissé l'idée de constitutionnaliser la mesure et le soulagement avait point en début de semaine.

En effet, quelques jours plus tôt, le Premier Ministre n'avait-il pas convoqué à Matignon plusieurs journalistes pour prendre un verre et faire entendre que cette mesure n'était peut-être pas nécessaire et posait sans doute plus de problèmes qu'elle n'en réglait ? Les ministres n'avaient-ils pas défilé sur les plateaux pour dire que rien n'était tranché et que son maintien en tant que partie prenante de la révision constitutionnelle n'était pas pertinente ? Le Président de la République lui-même n'avait-il pas fait fuité que les arguments de Patrick Weill avaient fini par le convaincre.

La surprise fut donc totale et violente lorsque l'immense majorité des ministres découvrirent sur la table du conseil que le projet de loi de révision constitutionnelle comportait la mesure contestée. Il se dit que George Pau-Langevin découvrant le texte avec effarement aurait rappelé « Mais ce ne sont pas nos valeurs » ; le Président de la République aurait alors assumé le constat et exigé la solidarité sans faille des membres du gouvernement pour garantir l'autorité de sa parole.

De quoi s'agit-il ?

En effet, tout ou presque a été écrit sur cette mesure. Je reprendrai quelques arguments :

1- Cette mesure n’a strictement aucune efficacité, et c’est admis par ses propres promoteurs
On ne voit pas comment la déchéance de nationalité pourrait faire peur à des terroristes qui ne craignent pas de se faire exploser ou mourir. En matière de lutte contre le terrorisme, ça n’a aucun sens et c’est même contre-productif au niveau international, car on va renvoyer des gens vers d’autres pays où ils pourront tout autant poursuivre leurs activités dangereuses.

2- cette mesure n’est en pratique pas ou peu applicable
Le Premier Ministre a précisé que les personnes frappées par cette déchéance seraient jugées et condamnées en France et purgeraient leur peine de prison en France ; ce ne serait donc qu’à l’issue de leur peine qu’ayant été déchues de la nationalité française, elles seraient expulsées. Un tel dispositif n’est pas pertinent et même contre-productif, car il implique de perdre la maîtrise et la surveillance sur des individus qui resteraient potentiellement dangereux. Dans certains cas, notamment pour l’Algérie, les personnes concernées par une telle procédure ne pourraient pas être expulsées car menacées de la peine de mort. C’est le cas d’Algériens condamnés pour faits de terrorismes et toujours en France ; la déchéance de nationalité perd alors tout sens si elle en avait un.
Enfin le projet de loi ne prend pas en compte l’idée de nationalité effective. Certains États donnent leur nationalité sans qu’on le demande, comme le Maroc pour les descendants de Marocains ou, d’une autre manière, Israël avec la Loi du retour pour les Juifs. Il faudrait donc introduire la notion de lien effectif, par exemple la demande d’un passeport. Or le projet de loi ne comporte pas cette distinction et l’on peut se demander quel serait le sens de la déchéance d’un individu né français et possédant une autre nationalité d’un pays dont il ne connaît absolument rien. Par ailleurs si l’autre pays décide aussi sa déchéance de nationalité, il deviendra apatride sauf a chercher quel est le pays qui a prononcé sa déchéance le premier. On imagine les imbroglios juridiques…

3- L’adoption de cette mesure serait une victoire de l’extrême droite, divisant la gauche, mettant à mal l’unité nationale et ouvrant la porte à des nouvelles extensions. 
Pourquoi reprendre à notre compte une proposition de toujours de Jean-Marie Le Pen et du FN que toute la gauche et le PS ont toujours combattu. Pourquoi reprendre une proposition de Nicolas Sarkozy dans son fameux discours de Grenoble que nous avons fustigé ?
Rappelons que lorsque Nicolas Sarkozy avait prononcé en août 2010 ce discours abject, dont les annonces avaient été qualifiées par Michel Rocard comme étant inégalées depuis Vichy ou les Nazis (petit rappel pour tous ceux qui expliquent qu'on réduirait le débat depuis le 23 décembre à son point Godwin), les propositions portaient uniquement sur les binationaux nés étrangers qui se seraient rendus coupables de polygamie, d'excision ou d'atteintes à la vie de policiers ou de gendarmes ; seule cette dernière logique fut retenue, sans que cela diminue d'ailleurs son caractère indéfendable et qui fut dénoncée alors avec vigueur par toute la gauche, François Hollande compris.
Pourtant, Nicolas Sarkozy lui-même s'était dispensé de toucher à la constitution.

4- sans efficacité, inapplicable, le gouvernement veut donc agir sur les symboles. C’est à mauvais escient, car ils enfreignent la tradition républicaine.
La première préoccupation des autorités devrait être la cohésion nationale, la cohésion entre tous les Français quelles que soient leur origines. Or, Si cette réforme constitutionnelle était adoptée, elle inscrirait la marque dans notre loi fondamentale d’une différence entre deux catégories de Français, la marque de divisions parfaitement artificielles. Cela aura des effets très négatifs sur la cohésion que nous devons rechercher et probablement aucun effet réel contre le terrorisme. Un binational est un Français à part entière aux droits strictement identiques aux autres. Commencer fusse pour des exceptions à rompre avec cette notion laisse entrevoir la possibilité de le faire pour d’autres si l’intérêt national était en jeu. C’est à haut risque 
L’idée que des enfants nés Français ne rentreraient pas tous strictement dans le même cadre constitutionnel est une entorse aux principes du droit du sol, principe datant de la Révolution française et que l’extrême droite a toujours contesté. Car il suffirait d'inscrire dans la loi courante une telle réforme pour qu'elle fut possible – sans qu'elle fut pour cela pour autant plus défendable politiquement –, et de nombreux juristes ont rappelé que le décret-loi Daladier de 1938 restait actif si ce n'est utilisé et qu'il aurait suffit de l'amender pour le même résultat. L'intégrer dans la Constitution n'est pas de la même nature et c'est apporter une conséquence et une efficacité terrible aux agressions des djihadistes que de leur avoir donner ainsi le pouvoir d'avoir instillé une notion de division dans la Constitution de la République.
Certes la mesure ne doit viser que les terroristes mais une fois constitutionnalisée, la mesure peut «évoluer» au cours du temps et la notion de terrorisme, de crime contre le pays aussi. Évidemment en temps normal, quand la démocratie fonctionne bien, les risques sont plus que limités. Mais la constitution est aussi là pour nous garantir quand le pays, ses gouvernants sont tentés de dériver, de s’écarter de nos fondamentaux.
Enfin, il nous parait utile de préciser – puisque ceux qui à gauche défendent soudainement une position que nous avons toujours combattue saluent le respect de l’avis du Conseil d’État par l’exécutif – que le Conseil d’État ne s’est absolument pas prononcé sur le fond du débat laissant à l’exécutif l’entière responsabilité de ses choix. Il n’est donc pas possible de se cacher derrière cet avis pour y trouver une quelconque onction juridique et républicaine.

La fuite en avant de la « déchéance pour tous »

Les arguments des défenseurs de gauche de cette mesure ont vite fait long feu quand l'ampleur de la réprobation politique s'est faite sentir. En quelques heures, Christophe Caresche et Jean-Marie Le Guen déchantaient, car la contestation dépassait plus que largement ceux qu'ils avait désignés avec mépris comme « les indignés habituels ».

Manuel Valls dans le Journal du Dimanche dénonçait une gauche qui s'égare au nom de grandes valeurs, puis se fendait d'une longue publication sur FaceBook pour tenter d'argumenter plus solidement contre les opposants ; la « modernité » du procédé ne suffit pas à masquer les erreurs manifestes qui s'étaient nichés dans son texte et qui durent être corrigées à plusieurs reprises, notamment dans ses comparaisons européennes et internationales sur la bi-nationalité. Ces diverses déclarations publiques jetèrent d'ailleurs plus d'huile sur le feu et motivèrent la saisie par plus de deux cents militants socialistes de la Haute Autorité Éthique du Parti Socialiste, non pas au regard des décisions gouvernementales qui ne sont effectivement pas de sa compétence mais pour les propos publics tenus comme responsable socialiste en défense de ce projet qui entrent évidemment en contradiction totale avec la déclaration de principes du PS.

Point de trêve des confiseurs, la polémique enflait, et seuls Jean-Christophe Cambadélis – rebaptisé Cambaoutai par Libération – et la direction du PS trouvaient le moyen de n'en jamais rien dire, jusque dans les vœux du Premier Secrétaire du parti gouvernementale ou dans le communiqué de presse faisant suite aux vœux télévisuels présidentiels.

Ceux-ci semblaient d'ailleurs offrir une porte de sortie odieuse face à l'accusation de créer deux catégories de Français, pourtant totalement réfutée jusque là par le pouvoir et ses soutiens. Le Président n'a pas parlé de binationaux le 31 décembre 2015. Ainsi l'idée fut-elle développée de manière feutrée ce week-end puis affirmée ce lundi matin par Jean-Marie Le Guen, secrétaire d'Etat aux relations avec le Parlement, et Jean-Christophe Cambadélis que la déchéance de nationalité pourrait donc s'appliquer à tous les Français qu'ils aient ou non une autre nationalité. Ainsi le Premier secrétaire du PS, dont on disait qu'il s'était opposé jusqu'à la dernière minute dans les discussions avec la dyarchie exécutive, promeut désormais une solution qui vise à créer des apatrides !?! Fantastique avancée...

Deux textes internationaux sont évoqués pour rappeler les engagements internationaux de la France :

Ces considérations juridiques ouvriraient selon certains la possibilité d'engager la France sur cette voix, malgré les difficultés internationales relatives (qui nous en voudraient de réagir après avoir été si violemment frappés ?) ; cependant, cela reviendrait à revenir sur un des acquis moraux et politiques issus de la fin de la seconde guerre mondiale qui était de ne plus tolérer que des Êtres humains soient apatrides, c'est d'ailleurs clairement indiqué dans l'article 15 de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme : « Article 15
1. Tout individu a droit à une nationalité. 
2. Nul ne peut être arbitrairement privé de sa nationalité, ni du droit de changer de nationalité.
 »

Quel magnifique message adresserait ainsi à la Communauté internationale la patrie des Droits de l'Homme et c'est le premier secrétaire du PS qui s'en fait le porte-voix ! J'ai un peu de mal à ne pas me laisser submerger par la nausée ! Qui ne voit d'ailleurs qu'une fois cette borne franchie plus aucune objection politique et morale ne sera possible contre une extension du principe de déchéance apatride à d'autres facteurs (sans compter que l'atteinte à la Nation pourrait être interprétée de différentes manières), et que cette extension viendra de la droite (je ne parle même pas du FN) et pourrait également venir de ceux qui aujourd'hui usurpent moralement l'étiquette socialiste.

Défendre la République sans tomber dans les calculs politiciens ?

Nous avons découverts dans Le Journal du Dimanche du 3 janvier 2016 que pour 14 parlementaires socialistes ce débat ne serait le fruit que de « postures sujouées et surannées » de gens qui n'auraient pas compris que le gouvernement protégeait les valeurs de la Nation, incapables de sortir des calculs et de la politique politiciennes.

Outre le fait que cette argumentation est en contradiction avec celle du Premier Ministre qui reconnaissait au moins que nous nous égarions au noms de grandes valeurs (et sans doute donc pas pour de petites raisons politiciennes), il faut s'interroger aussi sur les moyens donnés pour défendre la Nation : au-delà de ses principes et de ses valeurs dont nous avons parlé plus haut, personne ne doute que nous devions défendre la République et la France contre des agressions djihadistes. Mais la question justement est de savoir les moyens dont on se dote pour y arriver : où sont les efforts budgétaires nécessaires pour renforcer nos moyens d'investigations, de renseignements et d'instructions judiciaires puisqu'ils n'ont pas été pris en compte dans le budget 2016 qui vient d'être voté ? Où en est la nécessaire réorganisation de nos services de renseignement dont chacun s'accorde à constater qu'ils ont été perturbés par les réformes et fusions sarkozistes ? C'est sur ces deux champs prioritaires, plus que sur le renforcement douteux tant du point de vue des valeurs que de l'efficacité d'un arsenal juridique passé et à venir que nous devrions agir... Que devient l'inventaire de nos choix diplomatiques en faveur de monarchies pétrolières archaïques qui ont financé directement ou indirectement le monstre qui nous frappe aujourd'hui ? Rien, ce sont toujours nos meilleurs amis...

Quant aux calculs politiciens, il serait temps de regarder du côté de François Hollande qui n'a donc jamais su rien faire d'autre que des « coups » politiques. De plus en plus, l'intégration dès le 16 novembre 2015 de cette mesure de déchéance de la nationalité apparaît comme l'équilibre marchandé avec une partie de la droite pour faire adopter une révision constitutionnelle qui nécessite une majorité des trois cinquièmes au Congrès. Tout indique que son maintien dans le projet de loi présenté le 23 décembre n'a pour seule justification qu'une fois cette idée avancée devant le Congrès, le Président de la République cédant aux injonctions de la droite s'est convaincu qu'il avait plus à perdre en la retirant qu'en brisant le peu de majorité parlementaire qui lui restait, les arguments d'autorité ou catastrophistes étant déjà sortis pour faire plier suffisamment de parlementaires PS : rendez vous compte, François Hollande s'il n'avait pas la majorité suffisante au Congrès ne serait plus en mesure de se représenter ?! Voilà bien des calculs odieux et dans cette présidence, tout n'aura été que calculs et petite politique !

Sur le plan stratégique, le Président de la République est par ailleurs convaincu que la querelle sur ce thème sert ses intérêts. Au lieu d'être critiqué sur sa politique économique et sociale de droite, il est critiqué sur une mesure hors-sol, qui pour être inefficace et absconse a cependant le soutien des électeurs. Il pense ainsi qu'il remettra à nouveau le couteau sous la gorge d'une gauche qu'il aura à nouveau rendu exsangue pour que personne ne puisse lui contester la gloire de challenger Marine Le Pen au second tour de l'élection de 2017.

Mais Hollande se trompe : jamais la droite ne lui saura gré d'avoir fait avaler à la gauche un boa constrictor ; la course à l'échalotte sécuritaire est déjà lancée, et même un Alain Juppé qui s'oppose à la déchéance vient de publier un projet sécuritaire très réactionnaire. François Hollande vient de placer le débat politique sur le terrain de la droite et de l'extrême droite, cela lui sera fatal à lui comme à toute la gauche.

François Hollande a failli !

Pourtant, tout semblait lui sourire (?!) ; au soir du premier tour des régionales, certains de ses amis qui aujourd'hui le contestent dansaient sur les bords du volcan, argumentant que l'élection présidentielle était pliée en faveur du Président sortant, plus personne à gauche n'oserait « prendre la responsabilité devant l'Histoire » de faire à nouveau éliminer le mieux placé des candidats de gauche au soir du premier tour de la présidentielle. Et si par bêtise Mélechon s'entêtait à aller jusqu'au bout, il subirait le sort de la gauche alternative aux régionales en s'effondrant durant la campagne. À leurs yeux, Hollande était déjà réélu en 2017 face au FN. Calculs monstrueux qui avaient été mis à bas par l'annonce du 23 décembre, la contestation à gauche redonnant des raisons fortes à ceux qui s'opposent à lui de se présenter contre François Hollande. Jouer l'opinion contre ce qu'il reste de la gauche est donc le dernier atout dans les mains du Président sortant ; il n'a eu de cesse durant son quinquennat de la violer et de la mépriser, de l'avouer à François Fressoz dans Le stage est fini, tant sur les questions européennes que sur sa politique économique. François Hollande a érigé le cynisme comme un mode de gouvernement et de conservation du pouvoir à un point que peut-être même François Mitterrand n'avait pas imaginé.

De cette gauche usée, violée et méprisée doit maintenir sortir les ferments du renouveau : François Hollande a failli, il a trahi les engagements pris devant ses électeurs, il a nié les intérêts de ceux pour qui la gauche est censée agir, il a diminué la souveraineté populaire et les intérêts de la République française en s'opposant pas à la dérive ordo-libérale d'une construction européenne devenue post-démocratique. Il doit être écarté par tous les moyens civils.

La gauche qui a encore conscience d'elle-même, qu'elle se reconnaisse dans les aspiration du socialisme démocratique ou de l'écologie politique, avec des tonalités plus ou moins radicales, celle qui veut encore transformer radicalement la société, améliorer la vie quotidienne concrète de nos concitoyens doit s'accorder sur les moyens de proposer une autre voie, un vrai projet et un ou une candidat(e) de rassemblement pour 2017, afin que tout ne soit pas perdu.

Frédéric FARAVEL

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16 décembre 2015 3 16 /12 /décembre /2015 23:30

Le second tour des élections régionales s'achève sur des résultats ambivalents.

Après un premier tour cataclysmique, qui avait porté le Front National à 30% et aux marches du pouvoir régional en régions Nord-Pas-de-Calais/Picardie et PACA, il est heureux que dans ces deux régions l'élection de Marine Le Pen et Marion Maréchal-Le Pen ait été évitée ; mais c'est au prix de la disparition de la gauche des assemblées régionales et, dans le cas de PACA, cela signe parfois la quasi disparition des élus locaux de gauche.

Pour certains, cela démontrerait la pertinence de la stratégie du Front Républicain ; pourtant le maintien de la liste socialiste conduite par Jean-Pierre Masseret – qui ne méritait pas les avanies et les insultes publiques dont ses colistiers et lui-même ont été l'objet – dans le Grand Est doit nous faire relativiser cette option. Rien n'indique que le retrait pur et simple, qu'un « Front Républicain », qui s'apparente avant tout à un hara-kiri pur et simple de la gauche au profit d'une droite qui n'a souvent de « républicaine » que le nom que Sarkozy a donné à son parti, soit forcément la solution adaptée à toutes les situations. Le sursaut « républicain » des électeurs, et notamment d'une partie des abstentionnistes du 1er tour, que chacun salue aujourd'hui aurait peut-être pu se produire malgré le maintien de la gauche ; en tous les cas, personne ne peut aujourd'hui asséner de certitudes dans un sens ou dans l'autre.

* * *

Le « c’est moins pire » que ce que prédisaient les sondages est fallacieux. On ne devait avoir que trois régions et on en a cinq ! N'oublions pas que dans la région Centre/Val-de-Loire et dans la région Bourgogne/Franche-Comté nous ne l'emportons que de quelques milliers de voix. Partout le FN reste à des niveaux élevés, voire inquiétants (cf. Midi-Pyrénées/Languedoc-Roussillon), sauf en Île-de-France.

N'oublions pas que le total des voix de gauche au 2nd tour des régionales est de 32,12% des suffrages exprimés, moins qu'au 1er tour de la présidentielle de 1969.

La réalité est que la gauche préside désormais seulement cinq régions représentant 20 millions d’habitants, tandis que la droite en dirige sept avec 42,8 millions d'habitants soit plus du double. La gauche n’est par ailleurs plus représentée dans deux régions comptant 10,9 millions d'habitants soit 15 à 16% de la population française ! Et même sans compter ces deux régions, la droite dirige donc cinq régions de 31,9 habitants, bien plus que celles de gauche.

Le cas de la Corse est à part et la situation dans les DOM a débouché sur la défaite des candidats soutenus pas le PS.

* * *

Si l'on s'attarde sur l'Île-de-France, oui il y a eu un vote utile des électeurs du FN du 1er tour en faveur de Valérie Pécresse ; mais si l'on se préoccupe de la gauche, notons que les reports de voix ont été bons (près de 70%, ce qui n'était pas gagné d'avance et qui ne se reproduira peut-être plus demain, ils sont cependant en baisse par rapport à 2010 qui avait connu des reports de plus de 90% du Front de Gauche et de près de 80% d'Europe-Ecologie vers le PS) et que nous avons bénéficié comme la droite de la baisse de l'abstention entre les deux tours.

La gauche totalisait quelque 1.300.600 voix (LO comprise) au 1er tour et en a rassemblé 1.569.262 au 2nd tour. Il faut pour mesurer les évolutions et faire la comparaison avec 2010 (alors qu'il y a 5 ans l'abstention était plus forte) :

  • Voix obtenues par la gauche en 2010 en IdF : 1.720.993 ;

  • Voix obtenues par la gauche en 2015 en IdF : 1.569.262 avec une plus forte participation.

Il manque 150.000 voix à la louche, ce qui est largement supérieur aux 60.000 qui nous séparent de Valérie Pécresse. C'est le même problème que celui que nous avons subit aux municipales et aux départementales : l'abstention différentielle importante de notre électorat (Bartolone maintient le score PS du 1er tour avec probablement le retour au bercail d'électeurs ayant voté EELV en 2010, ce qui compense "artificiellement" la désertion de l'électorat populaire). L'abstention de l'électorat populaire motivée par la déception vis-à-vis de la politique gouvernementale jugée insuffisamment à gauche, en tout cas insuffisamment favorable aux catégories populaires (toutes origines confondues cf. Jérôme Fourquet et FJJ : Janvier 2015 : le catalyseur ; Karim vote à gauche et son voisin vote FN - concernant les considérations relatives à l'électorat d'origine immigrée, cet essai a l'intérêt de démontrer que cette catégorie réduite et très spécifique de l'électorat n'exprime pas de vote communautariste ; ses motivations électorales ou abstentionnistes ne sont pas motivées comme certains l'ont répété ad nauseum par des considérations sociétales, par une réaction au mariage pour tous, mais par des conditions de vie quotidienne concrètes et des attentes déçues quant à la prise en charge de la question sociale par la gauche au pouvoir) nous coûtent considérablement bien plus que les conneries de Ensemble et Clémentine Autain (pas pires que les sorties inopportunes de Bartolone entre deux tours)... Ces électeurs ont envie de gauche mais préfèrent l'abstention : ils considèrent que la gauche est un bloc qui paie de la même manière les reproches faits au gouvernement socialistes et le discours de Mélenchon, seul émetteur réellement visible à gauche du PS, n'est pas compris par les classes populaires...

Si l'on regarde l'évolution des voix pour la gauche par département au 2nd tour entre 2010 et 2015 en Île-de-France : on gagne ou on perd moins à Paris et le 92... on perd fortement partout ailleurs du fait des catégories populaires qui s'abstiennent alors même que la participation augmente ; sans oublier la question de l'éloignement de l'agglomération, du sentiment d'abandon par rapport à la puissance publique et aux services publics. Le pass navigo est arrivé trop tard pour contrebalancer et par ailleurs ne couvre pas toutes les attentes des habitants de la grande couronne qui ont pu avoir le sentiment d'être délaissés dans cette campagne.

  Huchon 2010 % abstention Bartolone 2015 % abstention Huchon-Bartolone participation
Paris 342761 49,90% 354117 40,50% 11356 9,40%
Seine-et-Marne 190846 58,50% 151427 47,20% -39419 11,30%
Yvelines 210466 51,20% 179275 43,76% -31191 7,44%
Essonne 202316 51,70% 171669 44,40% -30647 7,30%
Hauts-de-Seine 222359 50,20% 210107 43,02% -12252 7,18%
Seine-Saint-Denis 182376 59,70% 175247 54,10% -7129 5,60%
Val-de-Marne 203453 54,00% 183838 46,80% -19615 7,20%
Val-d'Oise 166108 55,50% 143582 48,75% -22526 6,75%
  1720685   1569262   -151423  

 

N'oublions pas non plus que le FN compte désormais 354 conseillers régionaux et que les socialistes n'en compteront que 320 à 340. N'oublions pas qu'avec les résultats des régionales transposées dans des législatives, plus rien n'empêche désormais le FN, dans un mode de scrutin majoritaire à deux tours, d'avoir un groupe parlementaire puissant (Le Monde a publié une carte démontrant qu'en transposant les résultats du 2nd tour des régionales sur les législatives, 46 députés FN auraient été élus ; c'est sans compter sur la dynamique de ce parti et il faudra regarder dans le détail là où ses listes arrivent deuxième ou troisième avec un écart de voix très faible pour mesurer la gravité de la menace). N'oublions pas que le FN a dépassé lors de ce second tour le nombre de suffrages obtenus par Marine Le Pen lors de la présidentielle de 2012, battant son propre record : il n'y a pas de plafond de verre pour le FN et faire vivre cette illusion serait politiquement irresponsable.

* * *

Je suis effrayé d'entendre en aparté certains de nos responsables nationaux compter sur ce haut niveau de vote pour l'extrême droite en espérant que la droite se divise ou soit pénalisée encore un peu plus par sa progression pour permettre la qualification in extremis d'un candidat socialiste pour le second tour de l'élection présidentielle.

Cette stratégie est non seulement hasardeuse, elle est cynique donc destructrice.

D'aucuns regardent un sondage qui donnait dimanche soir François Hollande à 21% à égalité avec Sarkozy si la présidentielle avait lieu demain, avec une Marine Le Pen à 27%, c'est la preuve pour eux que la présidentielle peut se gagner en affrontant l'extrême droite. Cela fait l'impasse sur l'incapacité à se rassembler à gauche au 1er tour, cela fait également l'impasse sur la réalité des résultats de la politique économique et sociale qui percute directement ceux dont nous recherchons les suffrages :

  • 42.000 chômeurs en plus,
  • baisse de la consommation populaire de 0,7%,
  • baisse de la production manufacturière de 0,7% tout cela en octobre 2015.

Cela rappelle à quel point le choix non équilibré de la seule politique de l'offre depuis l'automne 2012 est inefficace, mais en plus en contradiction avec nos engagements de campagne et nourrit chez nos électeurs l'idée du déséquilibre et de l'injustice économique et sociale qui leur est faite. Combien de temps croyez-vous une fois que la période des attentats et de l'état d'urgence ce sera éloignée (espérons que de nouveaux attentats n'auront pas lieu, car les conséquences politiques tout autant qu'humaine seraient désastreuses), que la remontée du Président de la République dans les sondages tiendra ? Une fois que la réalité économique reprendra le dessus l'embellie de popularité prendra fin et douchera les illusions des apprentis sorciers politiques.

* * *

Ces élections sont et restent une défaite de la gauche et une sanction de la politique menée depuis 2012, qui échoue et qui est contradictoire avec nos engagements de campagne. La réalité politique du pays a été donnée par les résultats du 1er tour.

Il y a un désaccord majeur à gauche sur l’ampleur des changements nécessaires à la société française, à l’Europe :

  • Ceux qui souhaitent ce bloc central, ce fameux « front républicain » estiment au fond que le libéralisme et la logique dominante du système vont dans le bon sens et qu’il convient au mieux d’en corriger les excès, les aspects les plus insupportables ;

  • et ceux qui pensent qu’il est urgent de s’attaquer aux racines des profondes déstabilisations induites par le système et engager, certes par la voie de réformes, de transformations radicales pour imposer plus de justice sociale, une reconquête de la souveraineté démocratique et nationale/populaire, une nouvelle étape dans l’affirmation du modèle républicain.

L’incantation républicaine sera vite vaine si elle se limite à défendre l’ordre Républicain – qu’il est essentiel de garantir-. La République doit faire la preuve de sa capacité émancipatrice pour tous et tenir sa promesse de Liberté, d’Égalité et de Fraternité… c’est d’ailleurs là, que la gauche devrait être au rendez-vous de l’histoire, en donnant chair à la belle idée de République sociale. Ce n’est pas la République a minima qui répondra à la dureté des temps.

Les tenants de la ligne du « front républicain » surjouent par ailleurs l’importance accordée à la question identitaire pour reléguer complètement la question sociale. Cette situation est apparue clairement lundi soir au sein du Bureau National du PS, où certes cette analyse était minoritaire mais venait en écho aux thèses du premier ministre.

La seconde voie est l’exigence d’unité de la gauche et des écologistes. Après trois ans et demi, où elle a été malmenée, elle a impérativement besoin de volonté politique déterminée et durable. Car chacun tentera de refiler le mistigri de la désunion à l’autre, plutôt que de réellement avancer vers un rassemblement crédible. Il convient d’abord d’alerter les responsables socialistes, qui s’imaginent que le PS représente l’essentiel de la gauche, qu’en réalité au premier tour le PS et ses partenaires immédiats représentent 23,43% et les autres forces de gauche et écologistes (certes en ordre dispersé) totalisent 12,54 %.

Face à un « Front Républicain » qui montrera tôt ou tard ses limites, il est temps d'élaborer un nouveau Front Populaire. C’est le seul antidote qui vaille : unité et offensive sociale, de progrès. Le seul problème est que Jean-Luc Mélenchon l’imagine sans une partie du PS, et particulièrement celle qui dirige actuellement. Bref pas le rassemblement de toute la gauche, donc pas le Front Populaire.

Entre ceux qui veulent s’affranchir de l’Union et ceux qui ne l’imaginent qu’autour de leurs thèses, s’expriment les deux faces d’une même impuissance collective.

* * *

Ceux qui ont créé le problème (à droite et à gauche) ne doivent plus pouvoir s'ériger comme le rempart face au monstre qu'ils ont encore contribué à faire progresser.

  • il faut le plus vite possible établir un inventaire de la politique du gouvernement en rappelant que, même si "on s'en sort bien", on a frôlé la catastrophe et qu'on risque de ne pas l'éviter la prochaine fois si on ne s'interroge pas sur les raisons de la progression du FN depuis 2012 et du choix massif de l'abstention dans l'électorat de gauche ;

  • il faut exiger le retrait de tous les projets de loi fracturent la gauche (la loi Macron II, la réforme du code du travail, l'inscription de la déchéance de nationalité pour les binationaux nés Français dans la constitution) et bâtir dans un véritable contrat avec la majorité parlementaire de gauche un nouvel agenda politique qui permettra d'avoir un gouvernement de toute la gauche, avec la relance de l'investissement public et de la consommation...

  • et il faut enfin des primaires si possibles les plus larges à gauche car c'est la seule manière de débattre du bilan et du projet (contrat de mandature) qui permettront de rassembler la gauche ce que nous n'avions pas pu faire aux régionales, pour s'assurer d'être en ordre de bataille pour les présidentielles et les législatives ...

La carte des régions à l'issue du second tour des régionales donne une image trompeuse de la réalité politique de la France

La carte des régions à l'issue du second tour des régionales donne une image trompeuse de la réalité politique de la France

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9 décembre 2015 3 09 /12 /décembre /2015 11:51
logo de Radio Centre-Ville Montréal

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J'étais interrogé hier à 14h05 (8h05 heure de Montréal) dans l'émission Le Plateau Montmartre par François Roberge de Radio Centre-Ville sur l'analyse du premier tour des élections régionales qui ont eu lieu dimanche 6 décembre 2015.

Vous trouverez le fichier mp3 ci-dessous.

L'occasion de faire prendre conscience à nos cousins québécois la catastrophe électorale qu'elles ont à nouveau révélée :

  • le FN à 30%, en tête dans 6 régions sur 13, dépassant ou approchant les 40% dans le Nord-Pas-de-Calais-Picardie, PACA et Alsace-Lorraine-Champagne-Ardennes ;
  • une gauche divisée par la politique gouvernementale, et des électeurs qui ont à nouveau sanctionné la gauche toutes sensibilités confondues, parce qu'ils désapprouvent la politique menée, ce qui a également renforcé le FN ;
  • une droite en tassement, car elle ne convainc pas et a depuis 10 ans crédibilisé le discours de l'extrême droite ;
  • une incapacité à rendre audible dans ces conditions le bilan favorable des équipes de gauche dans les régions, et des projets pour l'avenir ;
  • un second tour très incertain qui risque de voir 3 régions tomber dans l'escarcelle du FN, avec un retrait des listes socialistes dans le Nord et en PACA, qui n'empêchera vraissemblablement pas les victoires de Marine et Marion Maréchal Le Pen ;
  • la nécessité de tout faire pour que les régions françaises conservent des projets progressistes là où c'est encore possible grâce au rassemblement de la gauche, et à l'avenir pour réorienter la politique gouvernementale afin qu'elle respecte enfin les engagements de 2012.

Bonne écoute.

Frédéric FARAVEL

en podcast ici

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4 décembre 2015 5 04 /12 /décembre /2015 19:12
Jeremy Corbyn, leader du Labour Party, et David Cameron, premier ministre conservateur du Royaume-Uni

Jeremy Corbyn, leader du Labour Party, et David Cameron, premier ministre conservateur du Royaume-Uni

C'est passé quelque peu inaperçu, surtout en France, car David Cameron a entamé une étape déterminante de sa stratégie de chantage au Brexit quelques trois jours avant les attentats qui ont ensanglanté la France.

C'est pourtant un défi majeur que le Premier ministre conservateur britannique vient de soumettre à tous les Européens, quel que soit leur niveau de confiance ou de défiance dans l'état et l'évolution de la construction européenne.

En adressant un courrier à Donald Tusk, président du Conseil européen, le 10 novembre 2015, et en prononçant le même jour à Chatham House un discours à l'attention de ses compatriotes britanniques (vous trouverez la traduction de l'un et de l'autre en PDF à la fin de cet article), le titulaire du 10 Downing Street met enfin par écrit les conditions auxquelles il souhaite conditionner le maintient du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande-du-Nord dans l'Union Européenne.

Je le répète : nous sommes là purement et simplement face à une opération de chantage politique, dont les conséquences seront déterminantes mais qui joue sur un pari particulièrement périlleux.

David Cameron n'envisage pas un seul instant que l'ultimatum qu'il adresse aux institutions européennes puisse échouer. De fait, l'addition des égoïsmes nationaux et de la lâcheté face à la démagogie conservatrice britannique pourrait bien lui donner raison. Il est en effet fort probable que la Commission et le Conseil européens préfèrent céder plutôt que d'affronter le défi posé par le gouvernement outre-manche ; ainsi David Cameron a beau jeu de faire part de la compréhension que lui ont témoignée ses homologues concernant la manière dont la Grande-Bretagne a et souhaite encore aborder le "traitement" de la crise des réfugiés ; de même, il semble - c'est en tout cas ce que dit et écrit le locataire du 10 Downing Street - que les réunions techniques entre les administrations britanniques et européennes soient particulièrement avancées.

Pourtant, d'un point de vue européen, comme du point de vue britannique, cette opération est à double-tranchant. Voici pourquoi...

Le piège pour les Européens :

La lâcheté est toujours mauvaise conseillère. Céder à David Cameron ouvrirait une période de turbulence qui pourrait s'avérer totalement ingérable pour l'Union Européenne. En effet, David Cameron ne réclame rien de moins que de vider de toute substance la participation de la Grande-Bretagne à l'Union Européenne. Aucune solidarité économique et financière avec le reste des membres de l'Union Européenne, notamment avec ceux qui participent à l'eurozone ; aucune perspective d'harmonisation sociale et fiscale, dans le but de décharger les sociétés britanniques d'une quelconque obligation d'équité économique ; aucune solidarité avec les Etats européens qui font face plus que d'autres, plus que la Grande-Bretagne elle-même, à la crise des réfugiés qui s'est aggravée avec la guerre en Syrie et la montée en puissance de Daesh - au contraire, il s'agit de limiter - en faisant porter la responsabilité des restrictions et des contrôles aux États du continent - plus encore l'entrée de migrants en Grande-Bretagne et notamment ceux qui viennent de l'Union européenne, accusés de vouloir profiter de la générosité du Welfare state britannique (il insiste d'ailleurs particulièrement sur les dernières mesures - et celles à venir - de restriction d'accès aux aides sociales prises par le gouvernement conservateurs à cet effet) ; il s'agit également de se dégager des obligations et de la jurisprudence européenne en matière de droits de l'Homme, jugées attentatoires à la sécurité nationale et contre-productive dans la lutte contre la criminalité.

Seul le marché unique trouve donc grâce aux yeux de David Cameron, qui souhaite bénéficier du beurre, de l'argent du beurre, et ne concédant que le sourire de la crémière tant qu'il se limite à une adhésion purement formelle à l'UE.

On voit bien où mènerait un acquiescement ou une abdication des Européens devant le diktat britannique : la boîte de Pandore serait dès lors ouverte, car chaque Etat serait encouragé à réclamer des accommodements et des dérogations. La pression des eurosceptiques et des formations populistes et nationalistes ne pourraient que croître en ce sens et ce serait aborder une nouvelle étape du délitement des solidarités européennes dans les pires conditions sans que cela ne débouche sur rien de constructif.

Par ailleurs, les citoyens européens seraient alors bien inspirés de se demander à quoi servirait une Union Européenne dont les éléments de solidarité auraient définitivement disparu et dont il ne resterait que les réglementations et les cadres juridiques, budgétaires et financiers ordo-libéraux, qui empêchent déjà de mener des politiques alternatives et de respecter la souveraineté populaire.

S'il y avait encore une possibilité de sauver l'idée de l'unification européenne, laisser Cameron gagner ces arbitrages seraient le premier clou planté dans le cercueil de la construction européenne (dont les conservateurs et les sociaux-libéraux ont déjà assemblé les planches).

Le piège pour les Britanniques :

David Cameron prévient les électeurs conservateurs tentés par les thèses du UKIP : il présente la seule solution pour appliquer de manière réaliste leurs espoirs - conserver les avantages économiques, sans être tenu par des obligations collectives. Le plan Cameron accepté par les Européens et soumis à référendum ne saurait être rejeté pour obtenir une négociation encore plus favorable au sens des eurosceptiques anglais.

Mais le démagogue qu'il est pourrait bien se trouver pris à son propre piège ; alors qu'il pense avoir mis le couteau sous la gorge des Européens (et c'est le cas) et couper l'herbe sous le pieds du UKIP et de Nigel Farage (sans compter qu'en terme de démagogie, Nigel en a encore sous la semelle), il pourrait fournir les arguments pour que le plan de réforme qu'il propose soit finalement rejeté avec l'adhésion à l'Union Européenne.

En effet, aux électeurs europhobes qui trouveront que le "compromis" Cameron sera toujours insuffisant, pourraient s'ajouter tous ceux qui considèrent avec réalisme l'adhésion de la Grande-Bretagne à l'Union Européenne.

Jeremy Corbyn l'avait d'ailleurs parfaitement expliqué dans une déclaration fin septembre (que vous pourrez retrouver sur ce site) : La gauche britannique connaît parfaitement les limites et les dérives de la construction européenne ; lui-même partage la colère et l'effroi de nombreux européens sincères quant au sort infligé en juillet dernier à la Grèce dans le seul but de ne pas enfoncer un coin dans les logiques ordo-libérales qui dominent aujourd'hui la construction européenne. Le Labour Party dirigé par Corbyn aurait sans doute beaucoup de choses à dire avec nous pour proposer une autre Europe ; mais à ce stade, et au regard de la situation juridique et sociale spécifique de la Grande-Bretagne, son appartenance à l'UE est aujourd'hui a peu près la seule source de protection et de progrès social que les Britanniques peuvent invoquer et peuvent opposer à des mesures encore plus drastiques que souhaitent mettre en place les conservateurs. Or précisément, c'est ces protections et ce minimum social dont Cameron souhaite débarrasser la Grande-Bretagne. S'il y parvenait quel intérêt aurait encore la classe ouvrière britannique (la classe moyenne n'existe pas) à souhaiter le maintient du Royaume-Uni dans l'UE, qui ne lui apporterait aucune protection et qui présente un image particulièrement post-démocratique et technocratique ? Si Cameron réussit son pari, la gauche britannique sera confrontée à une question essentielle : quel intérêt pratique et politique aura-t-elle à aider Cameron à remporter son référendum si c'est pour mettre à bas tout ce en quoi elle croit (à nouveau) ? Quel intérêt auront les nationalistes écossais, les travaillistes social-démocrates nord-irlandais ou les républicains irlandais à faire voter YES à un accord qui ne garantit plus les standards de la CEDH, qui abat les politiques sociales et qui va à l'encontre de ce qu'ils jugent être leurs propres intérêts nationaux ?

* * *

En réalité, David Cameron a placé tout à la fois l'Union Européenne et la Grande-Bretagne dans une impasse. Et à ce stade, on voit difficilement comment l'une et l'autre pourront sortir du piège démagogique que cet aristocrate machiavélique a cru intelligent d'inventer.

Frédéric Faravel

 

Lettre de David Cameron à Donald Tusk - 10 novembre 2015

Discours de David Cameron à Chatham House - 10 novembre 2015

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