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sur l'auteur

Je m'appelle Frédéric Faravel. Je suis né le 11 février 1974 à Sarcelles dans le Val-d'Oise. Je vis à Bezons dans le Val-d'Oise.
Je suis membre du bureau fédéral du Val-d'Oise du Parti Socialiste et suppléant au Conseil National du Parti Socialiste.
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27 novembre 2016 7 27 /11 /novembre /2016 21:03
Débat à la salle Gavroche samedi 26 novembre 2016
Débat à la salle Gavroche samedi 26 novembre 2016
Débat à la salle Gavroche samedi 26 novembre 2016
Débat à la salle Gavroche samedi 26 novembre 2016

Débat à la salle Gavroche samedi 26 novembre 2016

Diversité, difficultés et richesse du Front Populaire.
Qu'en reste-t-il ?

Soirée débat organisée par Le Lab' de Bezons – samedi 26 novembre 2016 19h00 - Maison de Quartier Gavroche - 35 rue des Barentins

J'intervenais aux côtés de Frédérick Genevée, Président du Musée d'Histoire Vivante à Montreuil et directeur des archives nationales du Parti Communiste Français.

Avant-propos :

Je suis membre du Conseil National du Parti Socialiste. J'y siège au titre de la motion B « à gauche pour gagner ! » qui réunit les « frondeurs » et l'aile gauche du PS et qui a rassemblé 30% des suffrages à son dernier congrès ; je suis le mandataire départemental de cette motion qui a reçu le soutien de 25% des adhérents valdoisiens du PS.

Mon intervention sera forcément partielle au regard du temps imparti ; elle sera également évidemment partiale, car j'assume parfaitement d'avoir sur le sujet un point de vue politique orienté.

Nous nous attacherons ici à traiter des conditions politiques qui ont permis la création du Front populaire, les conditions politiques dans lesquelles s'est accomplie sa victoire électorale, « l'exercice du pouvoir » et enfin celle qui ont présidé à son délitement (rapide).

en fin d'article vous trouverez tableaux électoraux et panoramas des Chambres de 1924 à 1936

Introduction :

L'historiographie traditionnelle veut que le Front Populaire soit né le 12 février 1934 lorsque les manifestants socialistes et communistes ont fait converger à la stupeur des organisateurs leurs cortèges respectifs, appelant à l'unité contre le fascisme, après la manifestation des Ligues d'extrême droite du 6 février 1934 contre le gouvernement Daladier empêtré dans l'affaire politico-financière Stavisky.

S'il est vrai que des comités contre la menace fasciste se créent spontanément dès le lendemain de la manifestation d'extrême-droite, il faut introduire quelques éléments de relativisme :

  • l'appareil du PC ne souhaite pas à ce moment l'unité et dénonce de la même manière un régime corrompu. Les cadres du PC envoyés dans la manifestation avaient consigne de se poster devant le cortège socialiste pour convaincre les militants de rejoindre leur parti ;

  • il n'y a à ce moment pas réelle menace d'extrême-droite pour la IIIème République, le gros des manifestants – c'est-à-dire les Croix-de-Feu du Colonel de La Rocque – du 6 février 1934 n'ont pas traversé la Seine, contrairement à quelques centaines de militants des Camelots du Roi et de l'Action Française ;

  • sans minimiser l'événement et le nombre des morts, il faut comprendre cette manifestation et ses conséquences comme une instrumentalisation de la droite parlementaire pour obtenir la chute du gouvernement Daladier – ce qu'elle obtiendra...

Les facteurs de la création du Front Populaire dépassent donc largement la spontanéité militante du 12 février 1934. Ils découlent tout à la fois d'une prise de conscience des menaces fascistes à l'échelle internationale et d'une volonté de répondre à la crise économique qui frappe durement le pays après avoir mis un certain temps avant de traverser l'Atlantique.

On peut étudier donc les conditions politiques en plusieurs étapes :

  1. le changement de stratégie du Komintern et une coalition de type nouveau au service de la mobilisation anti-fasciste ;

  2. une coalition qui ne peut masquer de profondes divisions ;

  3. la question du pouvoir et la dynamique du mouvement social ;

On verra ensuite quel bilan en tirer...

Congrès de Tours de décembre 1920, Cartel des Gauches, Léon BlumCongrès de Tours de décembre 1920, Cartel des Gauches, Léon BlumCongrès de Tours de décembre 1920, Cartel des Gauches, Léon Blum

Congrès de Tours de décembre 1920, Cartel des Gauches, Léon Blum

I- le changement de stratégie du Komintern et une coalition d'un type nouveau au service de la mobilisation anti-fasciste

C'est le PCF qui permet la création du Front Populaire. Sans changement de stratégie politique des Communistes, cette construction politique eut été impossible.

Après le ralliement des deux-tiers des adhérents socialistes à la IIIème Internationale en décembre 1920, la SFIC puis le PC a connu plusieurs phases :

  1. une lutte entre fractions pour construire l'identité communiste française, une organisation politique d'un type nouveau, où se dénoue les quiproquos entre les nouveaux militants révolutionnaires et certains chez les plus anciens qui pensaient que les 21 conditions d'adhésion à la 3ème étaient une vaste blague... Dans la bascule instable entre les différents groupes, les scissions et les exclusions se multiplient ;

  2. une lutte entre Trotskystes et ceux qui défendent la ligne portée par le Kremlin pour le contrôle de l'organisation ;

  3. une reprise en main complète à partir de 1927-1928 par le Komintern lui-même dans la main de Staline depuis qu'il a définitivement écarté tous ses concurrents du Kremlin (Trotsky, puis Boukharine, puis Kamenev et Zinoviev). À partir de cette date, le PC qui va s'incarner à partir de 1930 (qui s'est repenti de ses supposées sympathies trotskystes) dans la personne de Maurice Thorez, va être un élève appliqué des consignes du Komintern.

Or, durant toute la période et plus encore à partir de la dernière phase, l'ennemi politique principal désigné est la social-démocratie et son équivalent en France : la SFIO et sa principale figure, Léon Blum. En 1929, le PC maintiendra son candidat au 2nd tour à Paris dans la circonscription de Blum dans le but avoué de le faire perdre... C'est pourquoi Blum atterrira dans l'Aude quelques mois plus tard à la demande des socialistes locaux pour revenir à la Chambre des Députés.

La stratégie du Komintern se traduit en Allemagne par l'aveuglement complet du KPD, qui conduit des grèves dans le métro de Berlin avec les syndicats nazis et refuse l'alliance avec le SPD en 1932 et 1933 pour empêcher l'arrivée d'Hitler au pouvoir : il sera le premier à en faire les frais.

Pourtant, la situation ne change pas tout de suite : la coopération militaire entre l'URSS et l'Allemagne – établie sous la République de Weimar – se poursuit jusque début 1934.

Le pacte germano-polonais du 26 janvier 1934 est la première alerte pour Staline, rendant tangible dans son esprit qu'Hitler a bel et bien pour stratégie politique d'étendre « l'espace vital » de la race aryenne vers la Russie en réduisant les « sous-hommes slaves » en esclavage. La mort d'Hindenberg et la purge des SA sont des éléments supplémentaires démontrant qu'Hitler en concentrant tous les pouvoirs devient une menace réelle.

La priorité désormais pour l'URSS et Staline sera de conclure des alliances de revers avec les Démocraties occidentales : Staline a besoin de budgets militaires croissants à l'ouest et les partis communistes qui le peuvent doivent être mis au service de cette stratégie.

Donc lorsque Maurice Thorez appelle le 26 juin 1934 les socialistes à l'unité avec le PCF se conjuguent plusieurs éléments :

  • une aspiration unitaire à la base face à la menace fasciste et aussi aux échecs politiques de la stratégie précédente (le PCF a perdu de nombreux électeurs entre 1928 et 1932, contrairement aux périodes précédentes) ;

  • une validation politique du Komintern dont la priorité géopolitique change et qui tire les enseignements de la tragédie allemande.

À Compter de ce moment et jusqu'à la fin de 1937 (si tant est qu'on puisse considérer que le Front Populaire dura jusque là), le PCF peut être considéré comme l'un des meilleurs élèves de la stratégie d'unité.

Ainsi la Victoire d'une coalition de gauche, où serait partie prenante le PC, est perçue par le Komintern et par l'URSS comme une garantie supplémentaire et un renforcement des engagements du pacte franco-soviétique conclu par le cabinet Laval le 2 mai 1935.

Le « Front Populaire », l'expression est trouvée par Eugen Fried, représentant du Komintern en France, est d'abord formé le 27 juillet 1934 par le Pacte d'unité d'action entre deux partis marxistes, la SFIO et le parti communiste, qui devient officiellement PCF à cette époque.

Le Front Populaire rassemble donc des partis politiques : SFIO et PCF, d'une part, mais aussi le Parti d'unité prolétarienne (issu de deux scissions du PC), le Parti frontiste (scission de gauche du Parti Radical), mais également la CGT (socialisante) et la CGT-U (communisante) – qui vont se réunifier en mars 1936 au congrès de Toulouse après 15 ans de scission –, le Comité de Vigilance des Intellectuels Anti-fascistes (Paul Rivet, Paul Langevin et le philosophe Alain), la Ligue des Droits de l'Homme mais également de nombreuses associations de jeunesse, paysannes et d'anciens combattants.Au-delà de la presse nationale et locale des partis socialiste et communiste le Front Populaire bénéficie également du soutien d'un journal de gauche indépendant : Le Canard Enchaîné.

Edouard Herriot, président du Part Républicain Radical et Radical-Socialiste - Paul Faure, secrétaire général de la SFIO - Maurice Thorez, secrétaire général du Parti communiste françaisEdouard Herriot, président du Part Républicain Radical et Radical-Socialiste - Paul Faure, secrétaire général de la SFIO - Maurice Thorez, secrétaire général du Parti communiste françaisEdouard Herriot, président du Part Républicain Radical et Radical-Socialiste - Paul Faure, secrétaire général de la SFIO - Maurice Thorez, secrétaire général du Parti communiste français

Edouard Herriot, président du Part Républicain Radical et Radical-Socialiste - Paul Faure, secrétaire général de la SFIO - Maurice Thorez, secrétaire général du Parti communiste français

II- Une coalition qui ne peut masquer de profondes divisions

Malgré cette mobilisation sociale et politique sans précédent, cette coalition ne peut à elle seule créer une dynamique majoritaire. Maurice Thorez prend donc l'initiative de déborder la SFIO par la droite en appelant le 10 octobre 1934 à Nantes à « l'alliance des classes moyennes avec la classe ouvrière » et à la constitution d'un rassemblement non seulement ouvrier mais « populaire » ; clairement il appelle le Parti Radical d’Édouard Herriot à rejoindre le Front Populaire, ce qu'il refuse d'abord mais qu'il finira par accepter à l'été 1935 pour trois raisons :

  • la pression des « Jeunes Turcs » du Parti Radical – c'est-à-dire son aile gauche (Pierre Cot, Jean Zay, Pierre Mendès France, Jean Moulin) – qui sont en désaccord avec les alliances de droite et la politique de déflation, mais aussi d’Édouard Daladier qui veut récupérer l'espace politique qu'il a perdu au lendemain du 6 février 1934 ;

  • la conclusion du pacte franco-soviétique de Mai 1935, qui fait de l'URSS l'alliée de la France, permet au PCF de voter les budgets militaires (Maurice Thorez n'aura de cesse d'ailleurs de rassurer le parti radical en s'adressant à son électorat : c'est le sens de la main tendue aux artisans, aux commerçant, aux anciens combattants et même... aux catholiques) ;

  • le parti radical n'a plus le luxe de refuser l'alliance avec la SFIO, comme il l'a fait en 1932, les élections municipales de mai 1935 ont sanctionné un nouveau recul du parti radical sauf là où il était allié aux socialistes.

Le Part Radical adhère donc à la dynamique unitaire antifasciste, mais la nécessité de sa présence va limiter fortement la portée du programme du Front Populaire qui sera donc défensif, modéré et ambigu :

  1. défense de la démocratie :

    1. désarmement et dissolution des Ligues ;

    2. publication des bilans financiers des organes de presse pour permettre au public de connaître leurs commanditaires ;

    3. promotion des droits syndicaux et de l'école laïque ;

  2. défense de la paix :

    1. désarmement relatif ;

    2. promotion de la sécurité collective ;

    3. négociation dans le cadre de la SDN ;

    4. nationalisation des industries d'armement ;

  3. programme économique :

    1. réformer la Banque de France ;

    2. réduction de la semaine de travail sans réduction de salaire ;

    3. plan de grands travaux d'utilité publique ;

    4. création d'un fonds national de chômage et d'un régime de retraite pour les vieux travailleurs ;

    5. création d'un office national des céréales.

La modération de programme s'explique par les profondes divisions du Front populaire entre ces membres, la volonté du PCF de ne surtout pas froisser le Parti Radical, et des divisions au sein même des deux piliers de la coalition [sans compter que plusieurs partis rejoignant peu à peu le Front Populaire et sa dynamique politique sont des scissions du Parti Radical (Parti frontiste ou PRS Camille-Pelletan), de la SFIO (PSdF-UJJ) ou du PCF (PUP)]...

Une lutte à mort oppose en fait Parti Radical et la SFIO. Dans les votes populaires, la SFIO dépasse depuis plusieurs scrutins le parti radical en voix.

Les socialistes ont été très déçus par le soutien au gouvernement de « Cartel des Gauches » en 1924-1925 (listes communes et soutien sans participation). Le Canard Enchaîné tire la conclusion de cette expérience à sa chute en avril 1925 : « Quelle que soit l'opinion que l'on porte sur le gouvernement de M. Herriot force est bien de reconnaître que les questions essentielles de son programme, il les a respectées... Respectées au point de ne pas vouloir même y toucher. » (toute ressemblance avec des situations politiques actuelles n'est pas purement fortuite).

La SFIO avait publié en 1932 un programme minimal baptisé « Cahiers de Huyghens » pour négocier avec le Parti Radical après coup, ce dernier avait rejeté tout ce qui est surligné en jaune :

  1. réduction des crédits militaires ;

  2. Nationalisation des fabrications d'armement ;

  3. Équilibre des budgets sans réduction des crédits sociaux ;

  4. Protection de l'épargne par un contrôle des banques ;

  5. Contre la spéculation, création d'offices publics du blé et des engrais ;

  6. Déchéance des compagnies de chemins de fer et création d'un réseau unique d'intérêt général ;

  7. Création de l'assurance-chômage et de l'assurance contre les calamités agricoles, avec nationalisation des assurances privées ;

  8. semaine de 40 heures sans réduction du salaire hebdomadaire ;

  9. Amnistie...

Léon Blum en avait conclu une opposition de vue complète.

L'échec des négociations post-électorales de 1932 va d'ailleurs créer une crise grave dans la SFIO. Le 14 juillet 1933, le congrès de la Mutualité est le théâtre de l'offensive des « Néos », conduite par l'aile droite parlementaire (Pierre Renaudel, Barthélemy Montagnon, Adrien Marquet) et certains jeunes loups eux-mêmes parlementaires (Marcel Déat). La crise naît des frustrations gouvernementales et de la dénonciation de la pusillanimité de Blum. Mais au-delà des débats sur la politique économique – qui auraient pu être fructueux –, la violence des propos, l'appel au modèle mussolinien « Ordre-Autorité-Nation » (Marquet) pour séduire les classes moyennes et les détourner du fascisme, tend évidemment le congrès.

La scission aura lieu plus tard : en novembre 1933, le conseil national de la SFIO constate que 7 députés ont rompu la discipline en soutenant un cabinet radical/droite et les exclut. 28 députés, 7 sénateurs et 20 000 adhérents partiront en dissidence en fondant le Parti Socialiste de France – Union Jean-Jaurès.

Les élections vont mal se passer car le Parti Radical est lui-même divisé : son aile droite accepte difficilement ou pas du tout le Front Populaire. Aucun candidat radical ou presque ne fera campagne sur le « programme commun ». Très souvent, les fédérations départementales du Parti Radical susciteront des candidats radicaux indépendants, ce qui aboutira à l'absence de député de gauche dans le Doubs, le Parti Radical faisant élire contre la SFIO en accord avec la droite plusieurs candidats comme François Peugeot dans la circonscription de Montbéliard. Dans le Puy-de-Dôme, les Radicaux en feront les frais au profit de la SFIO. Dans l'Aude les radicaux tentent de faire battre Léon Blum... On pourrait prendre des exemples nombreux département par département.

Le PCF fait campagne sur le programme du Front Populaire, la SFIO fait campagne sur son programme et celui du Front Populaire...

Les résultats sont « étonnants » : la Gauche n'augmente pas en suffrages, ceux-ci ont été redistribués, avec un gain de 6 points pour le PCF, une stagnation de la SFIO, un chute pour le Parti Radical et une bonne tenue de tous les petits partis de gauche liés au Front Populaire.Les règles de désistement de 2nd tour ayant joué correctement la majorité est acquise et la SFIO devance largement le Parti Radical pour la première fois de l'histoire.

Marcel Déat, Adrien Marquet, Pierre Cot, Jean Zay, Pierre Mendès FranceMarcel Déat, Adrien Marquet, Pierre Cot, Jean Zay, Pierre Mendès France
Marcel Déat, Adrien Marquet, Pierre Cot, Jean Zay, Pierre Mendès FranceMarcel Déat, Adrien Marquet, Pierre Cot, Jean Zay, Pierre Mendès FranceMarcel Déat, Adrien Marquet, Pierre Cot, Jean Zay, Pierre Mendès France

Marcel Déat, Adrien Marquet, Pierre Cot, Jean Zay, Pierre Mendès France

Front Populaire : campagne et victoire électoralesFront Populaire : campagne et victoire électorales
Front Populaire : campagne et victoire électoralesFront Populaire : campagne et victoire électorales

Front Populaire : campagne et victoire électorales

III- La question du pouvoir et la dynamique d'un mouvement social inattendu

Léon Blum a longtemps fait son possible pour écarter son parti du pouvoir, jugeant que l'unité de la SFIO n'y résisterait pas.

Il a théorisé un distinguo entre conquête et exercice du pouvoir :

  • conquête du pouvoir : les partis ouvriers disposent de la majorité absolue – ou le prenne à l'issue d'un épisode révolutionnaire – et de tous les leviers, ils engagent la transformation sociale et le changement du régime de la propriété ;

  • exercice du pouvoir : les partis ouvriers sont dans une coalition qu'ils ne dominent pas, mais en position de force, ils engagent des réformes profondes mais pas la transformation sociale.

La menace fasciste – et la crise interne à la SFIO de 1933 (éviter le pouvoir n'a pas préservé l'unité du parti) – l'amène à concevoir l'idée d'une occupation défensive du pouvoir, à laquelle la SFIO ne saurait se dérober. Dans le cadre d'une occupation défensive, on fait des compromis et on est un gestionnaire loyal du système capitaliste, on n'engage pas la transformation de la société par surprise.

Le « pari » des responsables socialistes, c'était qu'une fois de plus le Parti Radical arriverait en tête en nombre de sièges (malgré son retard de suffrages) et que la SFIO n'éviterait pas cette fois-ci la participation au gouvernement mais comme junior partner. Ce qui explique que la SFIO n'ait pas choisi de demander un programme plus offensif à partir du moment où le PCF n'y poussait pas non plus pour rassurer le parti radical. Or le discrédit du Parti Radical explique le transfert d'une partie de son électorat vers la SFIO, une partie des électeurs de la SFIO votant pour la première fois communiste rassurés par la dynamique unitaire.

Le programme de la SFIO est beaucoup clivant : nationalisations massives, congés payés, délégations ouvrières, conventions collectives, etc. plus tout ce qu'il y a dans les « Cahiers Huyghens » ; certains pensent qu'une partie des parlementaires modérés de la SFIO ont lâché la bride à l'aile gauche, convaincus que ce programme n'avait aucune chance d'être appliqué.

C'est donc totalement surpris que Léon Blum constate les résultats : 72 PCF (+62), 6 PUP (-3), 149 SFIO (+17), 110 Parti Radical (-50), 40 divers gauche (dont 29 apparentés socialistes). Il se voit contraint d'accepter le pouvoir dans des conditions très particulières. C'est ainsi qu'il faut comprendre que le soir de la victoire Bracke ait dit « Les difficultés commencent » ce qu'il retraduira de manière plus positive le 10 mai 1936 devant le conseil national de la SFIO « enfin, les difficultés commencent pour nous ».

Blum se conçoit donc dans la posture de l'occupation défensive du pouvoir. C'est ainsi qu'il faut comprendre le légalisme de Léon Blum, celui-ci refusant d'anticiper la prise de fonction du nouveau cabinet, bien que le patronat le lui ait demandé. Tout juste a-t-il accepté de recevoir pendant ce délai constitutionnel le délégué général du Comité des Forges, Lambert-Ribot, par l’intermédiaire de Paul Grunebaum-Ballin. En effet, la pratique institutionnelle de l'époque impliquait que la nouvelle Chambre et le nouveau cabinet ne se réunissent pas avant début juin alors que le 2nd tour avait lieu le 3 mai 1936.

Or le mouvement social débute le 11 mai et prend une ampleur inédite, qui rendra enfin sa dignité à la classe ouvrière aux yeux du monde.Au regard du programme de Front Populaire, le mouvement social donne à Léon Blum une force inattendue et donc une voie de passage entre l'occupation et l'exercice du pouvoir : les acquis sociaux et économiques sont donc d'abord une victoire des travailleurs en lutte et une rencontre avec un programme politique qui n'aurait jamais dû être mise en œuvre.

Front Populaire : grèves et gouvernement
Front Populaire : grèves et gouvernement
Front Populaire : grèves et gouvernement
Front Populaire : grèves et gouvernement

Front Populaire : grèves et gouvernement

IV- Quel bilan ?

Le Front Populaire n'a pas résisté à ses contradictions internes et aux soubresauts internationaux.

La priorité du Komintern est de sécuriser l'alliance française, pas les progrès sociaux. Donc le PCF va devoir tenir les deux bouts en terme de stratégie :

  • soutenir et amplifier la mobilisation sociale, mais sans pouvoir agir directement sur le pouvoir car Staline refuse que le PCF entre au gouvernement ce que souhaitait Maurice Thorez ;

  • profiter de cette situation de « ministère des foules » pour demander la fin des grèves, car il est temps notamment que les usines d'armement (nationalisées) recommencent à tourner.

La SFIO, comme s'en doutait Léon Blum, n'était pas prête à gouverner (il y aura d'ailleurs une nouvelle scission avec les amis de Marceau Pivert qui partiront créer le Parti Socialiste Ouvrier & Paysan avec le renfort d'une partie de trostkystes qui avaient rejoint la SFIO). Non pas qu'elle et ses ministres n'en aient pas les compétences ou des idées sur la forme et la conduite d'un gouvernement (Blum avait largement théorisé la question après son expérience de chef de cabinet de Marcel Sembat durant la guerre et il a initié des innovations majeures dans la machine gouvernementale), mais :

  1. Blum n'avait pas les moyens d'aller au bout de la politique qu'il aurait sans doute voulu mener car les partis « prolétariens » n'étaient pas majoritaires, et donc Blum n'a de fait pas voulu renverser le système. Encore une fois, il y du vrai et du faux dans ce qu'on lui reproche mais Le Canard Enchaîné résume bien l'affaire :
    « Léon Blum, vous êtes trop chic. Vous jouez le fair-play avec les tricheurs. Vous leur prêtez une honnêteté, une franchise, un courage dont ils sont dépourvus. Or, vous avez charge d'âmes.
    Si vous ne renoncez pas à votre charmante gentillesse, si vous n'enfermez pas à double tour les 200 familles dans leur caveau, les 200 familles vous grignoteront et la vieille France deviendra quelque chose comme une nouvelle Espagne. Qui commande ? Vous avez la parole.
     »
    Henri Jeanson, Le Canard Enchaîné – 5 août 1936

  2. Les socialistes n'étaient pas armés en terme de théorie économique pratique. Les théories de Keynes ont plus facilement franchi l'Atlantique que la Manche. Elles commencent tout juste à être mises en œuvre par Roosevelt. Il n'y a pas encore de retour d'expérience. Dans cette logique et pour satisfaire le Parti Radical, les membres du Front Populaire se sont engagés à ne pas dévaluer le Franc : c'était idiot et il fallut le faire dans le pire moment alors qu'on eut pu le faire dès juin 1936. Enfin, dégât collatéral de la crise des « Néos », la question du planisme (théorisé par le socialiste belge Henri de Man) et donc la planification démocratique n'a pas été débattue et intégrée, faisant prendre plus de 10 ans de retard aux outils disponibles pour une politique de gauche.

La première conséquence des soubresauts internationaux impliquent une rupture avec la vulgate socialiste de l'époque : la SFIO, traumatisée par la Guerre, sa participation à l'Union Sacrée et la scission de 1920 qui en découle, est pacifiste jusqu'à l'irrationnel. Elle prône le désarmement unilatéral la baisse des crédits militaires. Or Blum découvre une armée française dans un tel état de dénuement et de désorganisation (conséquences des conceptions de Pétain comme ministre de la défense) qu'il doit engager un plan quinquennal de réarmement, une relance de l'industrie militaire, une réorganisation de l'armée... il auditionnera avec intérêt le Colonel De Gaulle sur sa théorie de la guerre de mouvement. Mais par contre un de ses proches qui a le tort d'être « belliciste anti-fasciste » se verra interdire d'être ministre de la défense pour rassurer les socialistes et les radicaux ; il s'agit de Léo Lagrange dont vous connaissez le bilan comme secrétaire d’État à la jeunesse et aux sports chargé de gérer les premiers congés payés. Le pacifisme de la gauche explique également le manque de réaction face au réarmement de la Ruhr par Hitler qui est intervenu en février 1936.

Sur le terrain du pacte franco-soviétique, il faut noter un changement de posture de l'état-major français qui ne tarissait pas d'éloges sur l'Armée Rouge avant le Front Populaire et commence à contester la pertinence de cette stratégie dès l'installation du cabinet Blum : les purges staliniennes n'ont pourtant pas commencé et n'ont pas encore affecté l'état-major soviétique, ce n'est donc pas la raison de ce changement de pied. Il faut croire que l'idée d'un cabinet socialiste soutenu par les communistes refroidit les généraux et, sur le moyen terme, les conceptions militaires de Pétain vont peu à peu reprendre le dessus. Ce manque de confiance entre Occidentaux et Soviétiques explique en partie le revirement du Pacte Germano-Soviétique d'août 1939.

Au pacifisme profond de la gauche française s'additionnent l'hostilité affirmée des Radicaux et des Britanniques au soutien à la République Espagnole. Blum se sachant incapable de soutenir la République proposera la démission de son gouvernement, celui du Frente Popular lui demandera de rester malgré tout en poste, préférant un gouvernement neutre mais bienveillant à Paris que des Radicaux hostiles. Avec Vincent Auriol (ministre des finances et des douanes) et Jean-Pierre Cot (ministre de l'air, dont le directeur de cabinet est Jean Moulin), Blum organisera le passage en contrebande d'un maximum de matériel. La « non intervention » faisait un pari (insensé ?) sur le fait que Britanniques et Radicaux constateraient la perfidie de l'Allemagne et de l'Italie et comprendraient qu'il fallait agir. Malheureusement, il aura quitté le pouvoir entre temps et le soutien ouvert des fascismes à Franco n'aura jamais fait bouger Britanniques et Radicaux.

La somme de ces contradictions a conduit à la chute du gouvernement Blum. Il essuie un vote de défiance du Sénat, dominé par les Radicaux, sur les questions financières ; en soi, cela n'obligeait pas à la démission du cabinet, mais Léon Blum ne pouvait que constater qu'il n'avait plus de marges de manœuvre avec un Parti Radical redevenu ouvertement hostile et dont les principaux responsables jugeaient déjà que les concessions faites étaient excessives. Le Radical Sarraut reprend la présidence du conseil, refuse la participation des communistes que Thorez avait été autorisé à lui proposer. Les Radicaux vont gérer majoritairement les affaires courantes avec des ministres socialistes.

Dès le début 1938, après l'Anschluss, et l'échec de la formation d'un deuxième gouvernement Blum – qui voulait se donner les moyens financiers et militaires que la situation exigeaient –, les Radicaux et Daladier en tête vont retrouver leurs alliances à droite, déconstruire les acquis du Front Populaire, signer les accords de Münich...

Il est peu pertinent de dire que le Front Populaire existait encore fin 1937...

Conférence sur les 80 ans du Front Populaire à Bezons - Samedi 26 novembre 2016Conférence sur les 80 ans du Front Populaire à Bezons - Samedi 26 novembre 2016
Conférence sur les 80 ans du Front Populaire à Bezons - Samedi 26 novembre 2016Conférence sur les 80 ans du Front Populaire à Bezons - Samedi 26 novembre 2016Conférence sur les 80 ans du Front Populaire à Bezons - Samedi 26 novembre 2016

Tableau de l'évolution électorale des élections législatives de 1924 à 1936

Panoramas des Chambres des Députés de 1924 à 1936

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25 mars 2016 5 25 /03 /mars /2016 15:00

LE MONDE DES LIVRES | 23.03.2016 à 18h06 • Mis à jour le 24.03.2016 à 10h36 | Par Serge Audier

Quand la gauche se réinventait. Le PSU, histoire d’un parti visionnaire, 1960-1989, de Bernard Ravenel, La Découverte, 384 p., 24,50  €.

La gauche française traverse l’une des plus profondes crises identitaires de son histoire. Si, pour les uns, il faut accélérer la fin du socialisme et assumer un libéralisme économique décomplexé, d’autres cherchent des alternatives du côté des expériences anticapitalistes comme celle du Chiapas, Etat du sud-est du Mexique et berceau du mouvement zapatiste,ou des mouvements démocratiques comme Podemos en Espagne.
Une approche différente consiste à se retourner sur l’histoire de la gauche française, en examinant ses courants qui, minoritaires ou vaincus, ouvraient de précieux « possibles ». C’est ce que suggère le beau travail historique que publie Bernard Ravenel sur le Parti socialiste unifié (PSU) : son titre, Quand la gauche se réinventait, sonne comme une invitation à réactiver le geste de ce parti politique qui pesa plus que ses faibles résultats électoraux.

Né en avril 1960, autodissous en 1989, le PSU a été le foyer d’un sursaut éthique et démocratique. Porté par des figures politiques et intellectuelles – comme Claude Bourdet, Alain Savary, Gilles Martinet, Pierre Mendès France –, il incarne une « nouvelle gauche » qui se cherche alors un peu partout dans le monde. Mais le PSU répond aussi au contexte français, celui d’une guerre d’Algérie interminable qui viole le principe d’autodétermination des peuples. Devant l’impuissance du Parti communiste et la grave compromission du Parti socialiste – la SFIO de Guy Mollet – dans la sanglante répression algérienne, le PSU veut éviter à la gauche sa déchéance morale.

L’internationalisme restera une des constantes du PSU. Au-delà, il voulait inventer un socialisme dans la liberté, adapté au nouveau capitalisme, qui évite l’autoritarisme stalinien du Parti communiste, mais aussi le pâle réformisme d’une SFIO sous influence atlantiste. Comme son nom l’indique, le PSU visait à réunifier le mouvement ouvrier, scindé depuis le congrès de Tour de 1920 entre socialistes et communistes, sur des bases nouvelles. Issu de trois microformations – le Parti socialiste autonome (PSA), l’Union de la gauche socialiste (UGS) et Tribune du communisme –, il prônait un « réformisme révolutionnaire » original.

« Modifier radicalement les rapports sociaux »

Selon sa charte d’unification, le PSU souhaitait grouper travailleurs manuels et intellectuels pour conquérir le pouvoir et créer une société socialiste. Celle-ci consisterait en une organisation rationnelle de l’économie satisfaisant les besoins de tous, grâce à la collectivisation des principaux moyens de production et d’échange, et par la planification de l’investissement et de la production. Son originalité venait de son aspiration à « modifier radicalement les rapports sociaux » et à « introduire, en même temps qu’une réelle démocratie économique à tous les échelons de la production, la plus complète démocratie politique dans tous les rouages administratifs de la société ». Ce qui supposait une décentralisation des pouvoirs, depuis les régions jusqu’à l’entreprise – on appellera bientôt cela l’« autogestion ».

Cependant, l’unification sera bien difficile, même dans cette modeste formation. Née d’un « mariage de raison », selon la formule du mathématicien Laurent Schwartz, elle avait été cimentée par la guerre d’Algérie. Mais, très vite, bien des clivages, dans des congrès souvent houleux, allaient surgir, sur fond de divergences culturelles, notamment entre, d’un côté, laïcs et athées intransigeants, et, de l’autre, chrétiens de gauche.

Le PSU n’en garde pas moins son identité, y compris vis-à-vis de la stratégie plus classique de la Fédération de la gauche démocrate et socialiste (FGDS) de François Mitterrand – d’ailleurs peu apprécié à cause, notamment, de son rôle durant la guerre d’Algérie. Le PSU présente en effet la particularité de rester en contact étroit avec les luttes syndicales dans les entreprises, mais aussi avec les luttes étudiantes et les manifestations anti-impérialistes contre la guerre du Vietnam. Nombre de militants syndicaux de la CFDT et d’étudiants de l’UNEF y sont aussi encartés…

Donner une dynamique politique à la rébellion

Aussi comprend-on le rôle-clé que joue ce parti dans le mouvement de Mai 68 – le jeune Michel Rocard s’imposant comme un des organisateurs des manifestations. Alors que le PSU porte des slogans comme « L’université aux étudiants ! L’usine aux travailleurs ! », il entend donner une dynamique politique à la rébellion. Selon les mots du bureau national du 17 mai, celle-ci doit être prolongée vers une union entre ouvriers, paysans et étudiants, autour de « la contestation de l’autorité et la revendication du pouvoir, du contrôle direct des étudiants, des travailleurs, des citoyens sur les décisions qui les concernent ». Si Mai 68 a été une explosion se diffusant de la révolte étudiante au mouvement ouvrier, le PSU n’y fut pas pour rien.

Reste qu’il peine à traduire son implantation sociale en réussite électorale, atteignant après l’échec de Mai 68 un peu moins de 4 % des voix aux élections législatives, tout comme Michel Rocard à l’élection présidentielle de 1969. En outre, après avoir été un des moteurs du PSU, celui-ci deviendra un protagoniste de sa crise interne. Lui et ses amis rejoignent en effet le Parti socialiste lors des Assises du socialisme en 1974, qui arriment au parti refondé par Mitterrand des forces de la CFDT et du PSU, sans que le projet autogestionnaire soit solidement intégré.

Aussi le PSU estime-t-il garder sa raison d’être. Dans l’effervescence post-68, alors qu’un pôle maoïste s’affirme, le parti accompagne les nouvelles luttes dans les entreprises et l’armée, ainsi que les « nouveaux mouvements sociaux » – féminisme, régionalisme, écologie, antinucléaire. Dans les années 1970, il sera au cœur des combats autogestionnaires pour la reprise de l’entreprise Lip de Besançon – Charles Piaget, l’animateur du mouvement, étant du PSU – et des résistances du Larzac. Là encore, il s’agit d’articuler dynamique politique et mouvements sociaux ou sociétaux.

Ainsi, en 1973, le PSU anime le Groupe pour la liberté de l’avortement et de la contraception stéphanois (Glacs), qui pratique des avortements dans les milieux populaires. Un autre combat pionnier portera sur les droits des travailleurs immigrés, victimes de conditions de vie et de travail exécrables. L’une des plus grandes originalités du PSU concerne, enfin, dès les années 1960, le thème de l’urbanisme et, bientôt, de l’écologie – une idée chère au successeur de Rocard à la tête du parti, Michel Mousel. Le PSU mena ainsi campagne sur « la ville livrée au capitalisme », prônant là encore le contrôle par les habitants de leur « cadre de vie ».

Après la victoire de la gauche en 1981, Huguette Bouchardeau, la candidate PSU, devient, en 1983, secrétaire d’Etat, puis ministre de l’environnement. Mais la rigueur et la conversion à l’économie de marché irritent le PSU, tandis que certains de ses anciens membres ou alliés de la CFDT sont des acteurs de ce tournant… Devant cette ironie de l’histoire, Bernard Ravenel, qui resta jusqu’au bout un responsable du PSU, préfère exhumer les « graines de l’avenir » plantées par ce parti démocratique, anti-impérialiste et écologique.

En construisant « un pont entre une génération et une autre », il espère contribuer à revivifier la pensée critique, et suggère que la gauche perd sa raison d’être si elle renonce à démocratiser radicalement la société et l’économie. N’est-ce pas là l’idéal toujours vivant du socialisme ?

Michel Rocard et Pierre Mendès France, lors d’un rassemblement de la gauche, à Paris, le 27 mai 1968. FONDATION GILLES CARON/GAMMA

Michel Rocard et Pierre Mendès France, lors d’un rassemblement de la gauche, à Paris, le 27 mai 1968. FONDATION GILLES CARON/GAMMA

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4 novembre 2015 3 04 /11 /novembre /2015 17:54
La dérive de la construction européenne est-elle (ir)résistible ?

Après sa reprise le 12 octobre et l'excellente intervention de William Leday, l'école de formation a abordé lundi 2 novembre un sujet qui résonne évidemment fortement avec l'actualité de l'année écoulée : "La dérive de la construction européenne est-elle irrésistible ?".

J'animais cette séance.

Je vous encourage à consulter la précédente séance de l'école qui avait abordé la construction européenne avec François Lafon, le lundi 1er décembre 2014 ; c'est une bonne entrée en matière.

Les vidéos de la séance sont disponibles ci-dessous ; vous pouvez d'ores-et-déjà consulter la présentation utilisée pour la soirée et quelques autres documents pédagogiques.

La dérive de la construction européenne est-elle (ir)résistible ?

Histoire de l'ordo-libéralisme allemand

Bibliographie sur la dérive de la construction européenne

Déclaration de Jeremy Corbyn sur le Brexit

La dérive de la construction européenne est-elle (ir)résistible ?
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8 décembre 2014 1 08 /12 /décembre /2014 16:25

J'intervenais le 24 novembre 2014 devant l'école de formation de Maintenant la Gauche sur "le socialisme français depuis le congrès d'Epinay. Quel avenir pour le PS ?"

Je vous conseille de regarder auparavant les vidéos et documents pédagogiques de la précédente séance, qui s'est tenue le 29 septembre 2014 : http://ecole-formation-maintenantlagauche.fr/histoire-du-socialisme/


"Le socialisme français depuis le congrès d... par FredMouflon
"Le socialisme français depuis le congrès d... par FredMouflon
"Le socialisme français depuis le congrès d... par FredMouflon

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12 février 2014 3 12 /02 /février /2014 16:19

L'émission Du Grain à moudre, ce mardi 11 février 2014, sur France Culture était l'occasion de faire le point sur les alliances en cours entre ultra-conservateurs, réactionnaires et fascistes. Sur fond de glissement général des partis politiques français vers la droite (ce qui ne traduit pas forcément un glissement automatique des Français dans le même sens - on y reviendra dans un prochain article), une "révolution conservatrice" est-elle en cours ?

Une émission passionnante à réécouter avec Eric Fassin (professeur à l’Université Paris-8 Vincennes-Saint Denis - Département de science politique et Centre d’études féminines et d’études de genre, Chercheur à l’Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux-IRIS, CNRS/EHESS) et Alain-Gérard Slama (historien, essayiste, professeur à Sciences-Po).

Frédéric Faravel

Une révolution conservatrice est-elle à l'oeuvre en France ?

du-grain_a_moudre_11-02-2014.gifQuitte à avoir un os à ronger, autant le ronger jusqu’au bout. Après la masturbation obligatoire, après l’entrisme des associations homosexuelles à l’école, voici donc venue la promotion de la nudité pour tous. Enième polémique à propos des ABCD de l’égalité, supports pédagogiques proposés par l’Education nationale pour contribuer à lutter contre les préjugés sexistes.

En s’en prenant, dimanche, au livre « Tous à poil », ouvrage de littérature jeunesse pourtant bien inoffensif, Jean-François Copé savait qu’il tenait là un sujet hautement inflammable. Car une partie de l’opinion est à cran, depuis l’élection de François Hollande, sur les questions de société, en particulier celles touchant à la famille et aux enfants.

C’est en tout cas ce dont semblent témoigner les manifestations à répétition de ces derniers dimanches : contre l’assouplissement de l’IVG mi-janvier, contre la PMA et la GPA début février, contre tout et tout le monde lors de ce Jour de colère qui aura vu s’agréger des revendications soudées par un même rejet : celui des élites. A chaque fois, des milliers, voire des dizaines de milliers de manifestants. Quantité non négligeable, mais bien insuffisante tout de même pour représenter une véritable menace pour le pouvoir en place.

C’est pourtant dans la foulée de ces mobilisations que le gouvernement a choisi de renvoyer à plus tard (a priori 2015) la présentation de son projet de loi sur la Famille. Capitulation pour les uns, mesure d’apaisement pour les autres : faut-il voir dans cette décision une réponse à un mouvement de fond qui toucherait l’ensemble de la société française ? «Une révolution conservatrice est-elle à l’œuvre en France ?»

 

 

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21 janvier 2014 2 21 /01 /janvier /2014 14:32

Le 21 janvier est une date anniversaire importante.

Certains y voient l'un des passages obligés de la Révolution française, avec l'exécution de Louis XVI, jour où la République rompt enfin de manière radicale et définitive avec une vision monarchique, religieuse et sacrée de la société et de la communauté. Ne comptez donc pas sur moi pour tenir des propos révisionnistes sur l'Histoire et regretter que l'héritier des Bourbons aient payé de sa vie les crimes de sa dynastie et de sa caste, tout comme les siens propres.

Je vois également quelques camarades verser une larme sur le 90 ans de la mort de Vladimir Illitch Oulianov dit Lénine. Autant je peux à la rigueur comprendre que certains de nos camarades communistes conservent une approche sentimentaliste de leur propre histoire et fiction politiques. Mais j'avoue comprendre moins, quand de jeunes camarades socialistes l'intègrent dans leur propre Panthéon fictionnel. Il y a là sans doute une tâche à parfaire pour ceux qui sont engagés à la gauche du PS afin de rétablir quelques éléments de formations historiques et idéologiques, indispensables à ceux qui veulent promouvoir le socialisme démocratique.

rosa-luxemburg-older-rlsmedium_blum.2.2.jpgLa lecture du discours de Léon Blum prononcé le 27 décembre 1920 lors du congrès de la SFIO, qui vit deux-tiers des délégués du parti voter pour rejoindre la IIIème Internationale, est un premier antidote contre des fantasmes historico-politiques malsains.

J'ajouterai à cette saine lecture celle de la brochure de Rosa Luxemburg intitulée Questions d'organisation de la social-démocratie russe et paru en 1904 dans dans l'Iskra, organe de la social-démocratie russe, et dans Die Neue Zeit revue théorique de la social-démocratie allemande. Cet ouvrage polémique, est la réponse de Rosa Luxembourg aux conceptions d'organisation du parti développées par Lénine dans l'ouvrage Un pas en avant, deux pas en arrière.

Lenine_petit_chat.jpgC'est une analyse acérée des débats internes aux sociaux-démocrates de l'Empire russe qui venaient de se diviser entre Bolcheviks, Mencheviks et Bund (parti social-démocrate yiddish de Pologne, Lituanie et Russie). C'est un texte visionnaire qui sait déceler dès cette date tous les germes du totalitarisme léniniste.

bonne lecture.

"La tâche sur laquelle la social-démocratie russe peine depuis plusieurs années consiste dans la transition du type d'organisation de la phase préparatoire où, la propagande étant la principale forme d'activité, les groupes locaux et de petits cénacles se maintenant sans liaison entre eux, à l'unité d'une organisation plus vaste, telle que l'exige une action politique concertée sur tout le territoire de l'État. Mais l'autonomie parfaite et l'isolement ayant été les traits les plus accusés de la forme d'organisation désormais surannée, il était naturel que le mot d'ordre de la tendance nouvelle prônant une vaste union fût le centralisme. L'idée du centralisme a été le motif dominant de la brillante campagne mence pendant trois ans par I'lskra pour aboutir au congrès d'août 1903 qui, bien qu'il compte comme deuxième congrès du parti social-démocrate, en a été effectivement l'assemblée constituante. La même idée s'était emparée de la jeune élite de la social-démocratie en Russie.

Mais bientôt, au congrès et encore davantage après le congrès, on dut se persuader que la formule du centralisme était loin d'embrasser tout le contenu historique et l'originalité du type d'organisation dont la social-démocratie a besoin. Une fois de plus, la preuve a été faite qu'aucune formule rigide ne peut suffire lorsqu'il s'agit d'interpréter du point de vue marxiste un problème du socialisme, ne fût-ce qu'un problème concernant l'organisation du parti.

Le livre du camarade Lénine, l'un des dirigeants et militants les plus en vue de l'Iskra, Un pas en avant, deux pas en arrière, est l'exposé systématique des vues de la tendance ultracentraliste du parti russe. Ce point de vue, qui y est exprimé avec une vigueur et un esprit de conséquence sans pareil est celui d'un impitoyable centralisme posant comme principe, d'une part, la sélection et la constitution en corps séparé des révolutionnaires actifs et en vue, en face de la masse non organisée, quoique révolutionnaire, qui les entoure, et, d'autre part, une discipline sévère, au nom laquelle les centres dirigeants du parti interviennent directement et résolument dans toutes les affaires des organisations locales du parti. Qu'il suffise d'indiquer que, selon la thèse de Lénine, le comité central a par exemple le droit d'organiser tous les comités locaux du parti, et, par conséquent, de nommer les membres effectifs de toutes les organisations locales, de Genève à Liège et de Tomsk à Irkoutsk, d'imposer à chacune d'elles des statuts tout faits, de décider sans appel de leur dissolution et de leur reconstitution, de sorte que, enfin de compte, le comité central pourrait déterminer à sa guise la composition de la suprême instance du parti, du congrès. Ainsi, le comité central est l'unique noyau actif du parti, et tous les autres groupements ne sont que ses organes exécutifs.

C'est précisément dans cette union de centralisme le plus rigoureux de l'organisation et du mouvement socialiste des masses que Lénine voit un principe spécifique du marxisme révolutionnaire, et il apporte une quantité d'arguments à l'appui de cette thèse. Mais essayons de la considérer de plus près.

On ne saurait mettre en doute que, en général une forte tendance à la centralisation ne soit inhérente à la social-démocratie. Ayant grandi sur le terrain économique du capitalisme, qui est centralisateur de par son essenœ, et ayant à lurter dans les cadres politiques de la grande ville bourgeoise, centralisée, la social-démocratie est foncièrement hostile à toute manifestation de particularisme ou de fédéralisme national. Sa mission étant de représenter, dans les frontières d'un État, les intérêts communs du prolétariat, en tant que classe, et d'opposer ces intérêts généraux à tous les intérêts particuliers ou de groupe, la social-démocratie a pour tendance naturelle de réunir en un parti unique tous les groupements d'ouvriers, quelles que soient les différences d'ordre national, religieux ou professionnel entre ces membres de la même classe. Elle ne déroge à ce principe et ne se résigne au fédéralisme qu'en présence de conditions exceptionnellement anormales, comme c'est, par exemple, le cas dans la monarchie austro-hongroise. À ce point de vue, il ne saurait y avoir aucun doute que la social-démocratie russe ne doit point constituer un conglomérat fédératif des innombrables nationalités et des particularismes locaux, mais un parti unique pour tout l'empire. Mais, c'est une autre question qui se pose, celle du degré de centralisation qui peut convenir, en tenant compte des conditions actuelles, à l'intérieur de la social-démocratie russe unifiée et une.

Du point de vue des tâches formelles de la social-démocratie en tant que parti de lutte, le centralisme dans son organisation apparaît à première vue comme une condition de la réalisation de laquelle dépendent directement la capacité de lutte et l'énergie du parti.

Cependant, ces considérations de caractère formel et qui s'appliquent à n'importe quel parti d'action sont beaucoup moins importantes que les conditions historiques de la lutte prolétarienne.

Le mouvement socialiste est, dans l'histoire des sociétés fondées sur I'antagonisme des classes, le premier qui compte, dans toutes ses phases et dans toute sa marche, sur l'organisation et sur l'action directe et autonome de la masse.

Sous ce rapport la démocratie socialiste crée un type d'organisation totalement différent de celui des mouvements socialistes antérieurs, par exemple, les mouvements du type jacobin-blanquiste.

Lénine paraît sous-évaluer ce fait lorsque, dans le livre cité, il exprime l'opinion que le social-démocrate révolutionnaire ne serait pas autre chose qu'un jacobin indissolublement lié à l'organisation du prolétariat qui a pris conscience de ses intérêts de classe. Pour Lénine, la différence entre le socialisme démocratique et le blanquisme se réduit au fait qu'il y a un prolétariat organisé et pénétré d'une conscience de classe à la place d'une poignée de conjurés. Il oublie que cela implique une révision complète des idées sur l'organisation et par conséquent une conception tout à fait différente de l'idée du centralisme, ainsi que des rapports réciproques entre l'organisation et la lutte.

Le blanquisme n'avait point en vue l'action immédiate de la classe ouvrière et pouvait donc se passer de l'organisation des masses. Au contraire : comme les masses populaires ne devaient entrer en scène qu'au moment de la révolution, tandis que l'œuvre de préparation ne concernait que le petit groupe armé pour le coup de force, le succès même du complot exigeait que les initiés se tinssent à distance de la masse populaire. Mais cela était également possible et réalisable parce qu'aucun contact intime n'existait entre l'activité conspiratrice d'une organisation blanquiste et la vie quotidienne des masses populaires.

En même temps, la tactique, aussi bien que les tâches concrètes de l'action, puisque librement improvisées par l'inspiration et sans contact avec le terrain de la lutte de classes élémentaire, pouvaient être fixées dans leurs détails les plus minutieux et prenaient la forme d'un plan déterminé à l'avance. Il s'ensuivait, naturellement, que les membres actifs de l'organisation se transformaient en simples organes exécutifs des ordres d'une volonté fixée à l'avance en dehors de leur propre champ d'activité, en instruments d'un comité central. D'où cette seconde particularité du centralisme conspirateur : la soumission absolue et aveugle des sections du parti à l'instance centrale et l'extension de l'autorité de cette dernière jusqu'à l'extrême périphérie de l'organisation.

Radicalement différentes sont les conditions de l'activité de la social-démocratie. Elle surgit historiquement de la lutte de classes élémentaire. Et elle se meut dans cette contradiction dialectique que ce n'est qu'au cours de la lutte que l'armée du prolétariat se recrute et qu'elle prend conscience des buts de cette lutte. L'organisation, les progrès de la conscience et le combat ne sont pas des phases particulières, séparées dans le temps et mécaniquement, comme dans le mouvement blanquiste, mais au contraire des aspects divers d'un seul et même processus. D'une part, en dehors des principes généraux de la lutte, il n'existe pas de tactique déjà élaborée dans tous ses détails qu'un comité central pourrait enseigner à ses troupes comme dans une caserne. D'autre part, les péripéties de la lutte, au cours de laquelle se crée l'organisation, déterminent des fluctuations incessantes dans la sphère d'influence du parti socialiste.

Il en résulte déjà que le centralisme social-démocrate ne saurait se fonder ni sur l'obéissance aveugle ni sur une subordination mécanique des militants vis-à-vis du centre du parti. D'autre part, il ne peut y avoir de cloisons étanches entre le noyau prolétarien conscient, solidement encadré dans le parti, et les couches ambiantes du prolétariat, déjà entrainées dans la lutte de classes et chez lesquelles la conscience de dasse s'accroît chaque jour davantage. L'établissement du centralisme sur ces deux principes : la subordination aveugle de toutes les organisations jusque dans le moindre détail vis-à-vis du centre, qui seul pense, travaille et décide pour tous, et la séparation rigoureuse du noyau organisé par rapport à l'ambiance révolutionnaire comme l'entend Lénine — nous paraît donc une transposition mécanique des principes d'organisation blanquistes de cercles de conjurés, dans le mouvement socialiste des masses ouvrières. Et il nous semble que Lénine définit son point de vue d'une manière plus frappante que n'aurait osé le faire aucun de ses adversaires, lorsqu'il définit son «social-démocrate-révolutionnaire» comme un «jacobin lié à l'organisation du prolétariat qui a pris conscience de ses intérêts de classe». En vérité la social-démocratie n'est pas liée à l'organisation de la classe ouvrière, elle est le mouvement propre de la classe ouvrière. Il faut donc que le centralisme de la social-démocratie soit d'une nature essentiellement différente du centralisme blanquiste. Il ne saurait être autre chose que la concentration impérieuse de la volonté de l'avant-garde consciente et militante de la classe ouvrière vis-a-vis de ses groupes et individus. C'est, pour ainsi dire, un «auto-centralisme» de la couche dirigeante du prolétariat, c'est le règne de la majorité à l'intérieur de son propre parti.

Cette analyse du contenu effectif du centralisme social-démocratique montre déjà que les conditions indispensables à sa réalisation n'existent pas pleinement dans la Russie actuelle : l'existence d'un contingent assez nombreux d'ouvriers déjà éduqués par la lutte politique et la possibilité pour eux de développer leur action propre par l'influence directe sur la vie publique (dans la presse du parti, dans les congrès publics, etc.).

Cette dernière condition ne pourra être évidemment réalisée que dans la liberté politique ; quant à la première — la formation d'une avant-garde prolétarienne consciente de ses intérêts de classe et capable de s'orienter dans la lutte politique —, elle n'est qu'en voie d'éclosion et c'est à hâter cette dernière que doit tendre tout le travail d'agitation et d'organisation socialistes. [...]"

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1 juin 2012 5 01 /06 /juin /2012 13:16

Le communisme bolchévique (léninisme, trotskisme, stalinisme, maoïsme) était vicié dès l'origine ; la social-démocratie est aujourd'hui mise en échec par la mondialisation et échoue à penser une alternative politique, culturelle et économique au néo-libéralisme, quand certains n'ont tout simplement fait qu'abandonner leurs valeurs en se vautrant dans le blairisme ou le social-libéralisme.

Pour aider à penser la politique dans ces temps troublés et difficile, je vous rappelle qu'il est un ouvrage à mettre entre toutes les mains.

Frédéric Faravel

Couverture de l'ouvrage : Réconcilier marxisme et démocratie - David Muhlmann

"Réconcilier marxisme et démocratie"

David Muhlmann

Actualités/Essais/Documents / Essais

Date de publication : 14/05/2010

EAN13 : 9782021002027

 

 

http://www.recherche-et-organisation.com/upload/om_news/muhlmann.jpgCe livre pourrait avoir pour sous-titre Du bon usage de Rosa Luxemburg. Il restitue en effet la vie et l’œuvre de la fondatrice de la Ligue spartakiste, assassinée en 1919, qui a su percevoir avec une lucidité exemplaire la dérive autoritaire du bolchévisme d’un côté, et la capitulation de la social-démocratie de l’autre. Son souci n’est pourtant pas purement historique, puisqu’il tente aussi d’éclairer, à la lueur des textes du siècle passé, les débats et enjeux politiques d’aujourd’hui, et de dessiner les voies possibles d’un renouveau fidèle aux enseignements de Marx.

Alors que les recherches se multiplient dans le monde, notamment en Allemagne, aux États-Unis et en Amérique latine, où son influence est particulièrement vivace, aucun travail d’envergure ne lui a été consacré en France depuis plus de trente ans. C’est précisément l’ambition de cet ouvrage que de présenter et de mettre ses œuvres en perspective pour mieux contribuer au développement d’une pensée radicale actuelle, indissociablement socialiste et démocratique, face aux crises à venir. Il appuie son propos sur huit entretiens menés avec des intellectuels et des leaders de la gauche internationale, parmi les meilleurs spécialistes mondiaux de Rosa Luxemburg : Daniel Bensaïd, Michael Löwy, Toni Negri, Paul Singer, Paul Le Blanc, Isabel Loureiro, Nahiriko Ito, Michael Krätke.


Né en 1974, David Muhlmann est docteur en sociologie (Institut d’Études Politiques de Paris) et psychanalyste. Il a publié Les Étapes de la pensée psychanalytique (Desclée de Brouwer, 2007).

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17 juin 2010 4 17 /06 /juin /2010 16:55

POUVOIR & DÉMOCRATIE, AUJOURD'HUI

Le monde a connu depuis 35 ans une extension importante du modèle démocratique pour présider à la conduite de la majorité des États. En 1975, une quarantaine d'États seulement pouvait prétendre au statut de démocratie, auquel il était assez évident d'opposer les modèles des États autoritaires et totalitaires. Vingt ans plus tard, après l'effondrement de l'Union soviétique, ce nombre dépassait largement la centaine alors que l'on recense aujourd'hui un peu moins de 200 États sur la planète.

Cette globalisation du modèle démocratique le rend du même coup plus difficilement opposables à son contraire, au point qu'il peut être légitime d'interroger ses critères face à la diversité de sa traduction, entre les démocraties strictement électorale et la démocratie « libérale », satisfaisant à des exigence plus nombreuses.

La démocratie est étymologiquement « le pouvoir du peuple », on pourra ajouter « par le peuple et pour le peuple », mais de quel pouvoir et de quel peuple s'agit-il ? En dehors de l'exercice « collectif » du pouvoir, les formes de « démocraties » ou des modalités de prise de décision, peuvent renvoyer à des modèles contradictoires, opposés ou aussi difficiles à articuler que la « démocratie locale » et celle qui ne le serait pas.

Or la généralisation de la démocratie comme modèle de gouvernement des puissances publiques étatiques s'est opérée parallèlement – certains diront dans le même mouvement – avec la globalisation économique et financière qui semble remettre en cause de manière sérieuse la définition du siège du pouvoir et de la nature des personnes, institutions et organisations en capacité de l'exercer. La pertinence de la démocratie comme définition du pouvoir légitime est interrogée au moment même ou elle devenait un modèle universel, accompagnant ce que certains ont voulu décrire comme une « fin de l'histoire » (La fin de l'histoire et le dernier homme, Fukuyama, 1989).

Il paraît donc nécessaire de distinguer à ce titre les modèles théoriques et les modèles historiques (1), pour démontrer au-delà du plus petit dénominateur commun qui la singularise, « la » démocratie est toujours un compromis spécifique pour organiser les rapports entre pouvoir et société (2), face au défi de savoir si elle est encore un outil efficace pour conquérir l'exercice du pouvoir (3).

Pouvoir et démocratie entretiennent – aujourd'hui comme hier – des relations ambigües comme le montre la variété des « modèles » démocratiques.

La référence à la démocratie s'est exprimée de manière extrêmement diverses tant du point de vue théorique que dans sa mise en œuvre historique. De manière relativement abstraite on distinguera ici trois principales formes : démocratie radicale, démocratie libérale et démocratie déléguée.

La démocratie comme « pouvoir de tous »
la démocratie « radicale » ou la « dictature de la majorité »

La typologie de la « démocratie radicale » a été définie par Raymond Boudon1. Dans cette conception largement hérité de l'expérience historique et idéologique de la Révolution française, il n'est rien au-dessus du pouvoir de décision du peuple et de son expression majoritaire. Ce qu'il a fait il peut fort bien le défaire. C'est une forme de « dictature de la majorité », catégorie à laquelle on peut également rattacher la « dictature du prolétariat » telle qu'elle fut théorisée par Karl Marx et Friedrich Engels.

Or cette dictature de la majorité peut fort bien être vécue comme une forme de violence pour les « minoritaires », minorités religieuses, ethniques, linguistiques, politiques qui peuvent ne pas se reconnaître dans la volonté exprimée par la majorité, d'autant que certaines formes de minorités peuvent être édictées par la loi : suffrage universel strictement masculin, collèges électoraux différenciés (l'Empire allemand avant 1918, l'Algérie française entre 1946 et 1962, Apartheid sud-africain, suffrage économique pondéré en Irlande du Nord avant 1969), suffrage censitaire… il ne suffit donc pas d'établir des élections pour achever la démocratie, tout comme le suffrage universel ne résolvait pas la question sociale malgré les déclarations de Lamartine (1848).

Cette conception de la « démocratie radicale » est assez bien illustrée sous des formes différentes par la constitution de 1793 où pouvoirs exécutif et législatif sont entremêlés voire confondus dans un système monocaméral (le pouvoir judiciaire leur est clairement subordonné) ou même dans les constitutions de la IIIème et IVème Républiques qui n'établissent pas de juge constitutionnel permettant de tempérer les décisions de la représentation populaire.

On peut également faire entrer dans cette catégorie le concept de « démocratie directe » avec des différences subtiles entre la possibilité de révocabilité des mandataires et le strict de respect du « mandat impératif ».

Enfin en lien avec cette conception, peut être approchée la définition de la « démocratie socialiste » telle qu'elle pouvait être conçue par certains cadres sociaux-démocrates révolutionnaires avant la Première guerre mondiale et la Révolution bolchévique d'octobre 1917 : la prise du pouvoir dans un pays capitaliste avancé par un prolétariat pleinement conscient de sa tâche historique et organisé en conséquence, une « dictature du prolétariat » est mise en place comme dictature de la majorité pour transformer les rapports économiques, mais qui n'est pas antinomique avec la liberté d'opinion, d'expression, de presse, de réunion, etc. la pluralité de la vie démocratique s'exprimant à la fois au travers d'une assemblée parlementaire et la multiplicité des conseils ouvriers sur le modèles des soviets d'ouvriers et de soldats en 1905, cette « dictature du prolétariat » ne pouvant fonctionner sans contre-pouvoirs.

La démocratie comme « pouvoir de chacun »
la démocratie « libérale » ou la « souveraineté limitée »

De fait, depuis les différentes déclarations des droits (bills of rights britannique de 1689 ou américain de 1787)ou la déclarations des droits de l'homme et du citoyen (1789), la proclamation de droits naturels et inaliénables vient de fait limiter l'exercice d'un pouvoir qui ne viendrait que du peuple. Le préambule de la constitution de 1946 (IVème République), reprise en préambule de la constitution de 1959 (Vème République) stipule ainsi que « Le peuple français proclame à nouveau que tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance, possède des droits inaliénables et sacrés. Il réaffirme solennellement les droits et les libertés de l'homme et du citoyen consacrés par la Déclaration des Droits de 1789 et les principes fondamentaux reconnus par les lois de la République. »

La question des libertés fondamentales et des droits de l'individu est posée d'entrée dans la tradition libérale anglo-saxonne pour laquelle la constitution régissant une société doit limiter au maximum le risque que l'État peut représenter pour l'individu. La forme la plus avancée de cette conception se retrouve dans la constitution américaine (1787) et dans la Loi Fondamentale allemande de 1949. La première institue une stricte séparation des pouvoirs2exécutif, législatif et juridique, qui se contrôlent les uns les autres (au risque de l'inertie) et invente la Cour Suprême comme seul juge constitutionnel, ultime recours. Le préambule de la Loi Fondamentale de la République fédérale allemande pour des raisons historiques permet également une définition très précise de l'État de droit et des libertés fondamentales qui vient de ce fait limiter l'exercice du pouvoir, avec une très forte prégnance du tribunal fédéral constitutionnel.

L'influence de la Loi fondamentale allemande a infusé dans l'ensemble de l'Europe au rythme de la construction européenne ; déjà la constitution de la VèmeRépublique innove avec la tradition française en créant le Conseil constitutionnel dont on vient de voir entrer en vigueur une nouvelle avancée d'inspiration germano-européenne avec la « Question préjudicielle de constitutionnalité ». Les institutions européennes, Cour de justice de l'Union européenne, Cour européenne des droits de l'homme, charte des droits fondamentaux rendue contraignante par son intégration dans le Traité de l'Union européenne (Traité de Lisbonne), sont extrêmement représentatives de cette question.

Il n'est pas indifférent que cette catégorie démocratique soit entrée en vigueur dans des États fédéraux, comme les États-Unis d'Amérique ou la République fédérale allemande, où il fallait en plus des droits des citoyens faire valoir les droits des États fédérés par rapport au pouvoir de la fédération. La question de la subsidiarité entre les différents échelons d'exercice du pouvoir n'est pas anodine : l'existence d'échelons locaux forts d'exercice du pouvoir, comme en Espagne avec des Régions autonomes aux compétences à géométrie variable, est une limitation du pouvoir central. Il faut regarder dans ce sens la contradiction des gouvernements de droite en France qui ont inscrit en 2004 dans la constitution le caractère « décentralisé » de la République française et qui aujourd'hui proposent de restreindre fortement le champ de la « démocratie locale ».

La démocratie comme « pouvoir de quelques uns »
le pouvoir délégué de la « démocratie représentative » ou confisqué de la « démocratie populaire » ?

On fera d'abord ici référence à la « loi d'airain des oligarchies » théorisée par le sociologue socialiste allemand Robert Michels dans Les Partis politiques, Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties (1914). Cette intuition est également reprise dans La société des socialistes (2006, éditions du Croquant) de Frédéric Sawicki et Rémi Lefebvre, sur la sociologie du Parti socialiste français. Les partis politiques ont tendance a créé en démocratie des fonctionnement notabilitaires, auto-reproductifs, qui se séparent peu à peu de la société que les élus sont censés représenter. Il existe donc des tendances de fond qui mènent à la création de bureaucraties syndicale et politique.

Il n'est pas très étonnant que cette réflexion sociologique soit née en Allemagne au début du XXème siècle, alors que le binôme formé par le SPD et les syndicats ouvriers allemands était considéré comme le joyau de la social-démocratie révolutionnaire, et que ses intellectuels officiels donnaient le ton à toute l'Internationale Ouvrière. Michels démontre la construction de l'oligarchie social-démocrate et à la même époque Rosa Luxemburg dénonce le fait que la social-démocratie allemande, qu'elle soit politique ou syndicale, ait été peu à peu absorbée par l'appareil d'État prussien, avec une bureaucratisation autoritaire, décourageant l'initiative autonome des mobilisations des masses ouvrières, ne se battant plus que pour des réformes subalternes en attendant que l'Empire allemand, nation capitaliste la plus avancée de l'époque, tombe comme une fruit du seul fait de l'évolution historique. Les sociaux-démocrates ne devaient selon leurs dirigeants que se préparer pour le moment où naturellement le pouvoir échoirait à la classe ouvrière ; le rêve n'était de faire tomber l'Empire pour créer une République socialiste, mais de faire de l'Empereur Guillaume « l'empereur des ouvriers ».

C'est cette même Rosa Luxemburg qui dénoncera, dès 1904 (et jusqu'à son assassinat en janvier 1919 par le gouvernement social-démocrate allemand) près de 16 ans avant le congrès de Tours de la SFIO (1920) et le discours remarquable de Léon Blum sur le même thème, les tendances autoritaires et dictatoriales inhérentes à l'organisation partisane conçue par Lénine et les Bolchéviques. La conception d'avant-garde composée de révolutionnaires professionnelles portait dès le départ en germe la construction d'un État-Parti totalitaire dont l'objectif serait de faire le bonheur du peuple malgré lui, sous prétexte qu'il aurait anticipé la connaissance scientifique de l'évolution historique et économique et précéderait donc les aspirations profondes du peuple.

L'État « ouvrier » soviétique a donc été une machine à opprimer les ouvriers et les travailleurs, Trotsky, qui avait organisé la répression des marins de Kronstadt et la militarisation du travail et des syndicats, continuera de vouloir défendre les « acquis » de ce qu'il considérait toujours comme un « État ouvrier » bien que dégénéré. Dans le même temps d'autre responsables politiques de la gauche critique voyait dans l'URSS la construction d'un Capitalisme d'État au service d'une nouvelle classe sociale dirigeante, la nomenklatura, qui avait pris la place de la bourgeoisie.

L'illusion de « l'État ouvrier »fut encore moins défendable lorsqu'au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, l'URSS imposa par occupation militaire des « Démocraties populaires ». Si on peut encore discuter des conditions de la Révolution russe de février et d'octobre 1917, il est évident que les populations d'Europe orientale et centrale à qui l'on imposait ces « démocraties populaires » n'avait absolument pas choisi de faire la révolution communiste et que ce gouvernement était imposé contre la volonté du peuple.

Au-delà du plus petit dénominateur commun, « la » démocratie est un compromis spécifique organisant les rapports entre pouvoir et société.

Dans l'articulation entre société et puissance publique, la démocratie apparaît comme le moyen d'exercer le pouvoir et de régler le plus pacifiquement possible les conflits qui traversent la société. Mais la souveraineté populaire ne saurait être respectée par la seule définition de l'exercice du pouvoir, elle a besoin également d'établir des contre-pouvoirs.

La démocratie, c'est organiser les conflits et les régler le plus pacifiquement possible :

La démocratie comme organisation des conflits, de leur expression à leur résolution, paraît répondre parfaitement à la culture politique ayant présidée aux destinées de la République française. Les clivages y apparaissent souvent violemment exprimés et la résolution du conflit se solde fréquemment par l'imposition des choix de la majorité sur ceux de la minorité plutôt que par la négociation ; il est vrai que ce n'est pas forcément ce qu'il y de plus pacifique.

À l'opposé, les institutions de l'Union européenne (en partie parce qu'elle associe en son sein des histoires politiques diverses) sont clairement orientées vers la recherche du consensus et du compromis, a priori, entre des options divergentes.

La question sociale a pu apparaître mettre en péril un temps la démocratie naissante. Loin des pronostics établis par les Libéraux du XIXème siècle comme Lamartine, l'instauration du suffrage universel (masculin) n'avait pas suffi à la résoudre. L'antériorité de la démocratie républicaine sur un mouvement social organisé et la naissance d'une organisation socialiste en rance a perpétué ce conflit. Au contraire, les autres partis sociaux-démocrates européens avaient tout à la fois la démocratie et l'égalité sociale à conquérir (on a pu voir dans la partie précédente à quel point le SPD avait fini par s'intégrer au paysage de l'Empire allemand conduisant à sa bureaucratisation et à son ossification).

On doit donc à Jean Jaurès et à Léon Blum l'intégration de la question sociale dans le débat démocratique et républicain. Le premier y voyait un moyen de construire pour le mouvement ouvrier son propre espace public au sein de la société capitaliste, soutenant que la défense de la démocratie s'apparentait à croire en « la force du prolétariat ». Le second défendit le 27 décembre 1920, contre la majorité des délégués de la SFIO qui prônait l'adhésion à l'Internationale Communiste, contre la vision bolchévique de la prise du pouvoir armée, que la révolution était le militant socialiste faisant œuvre quotidienne de propagande et s'atteindrait donc par le recueil de la majorité des suffrages de citoyens éduqués et conscients de enjeux.

La démocratie politique comme la démocratie sociale impliquent que soient créées des espaces où s'expriment la contradiction et où elle se tranche. Encore faut-il que l'on ne dénie pas (comme les bolchéviques et la droite nationaliste) tout droit au conflit et à son expression là où elle était possible.

La démocratie naît de la tension entre organisation de la confiance et organisation de la défiance :

L'expression par le suffrage universel pour déterminer des institutions représentatives, tant sur le champ politique que dans le champ social, est l'organisation de la confiance entre société et pouvoir. La séparation des pouvoirs et l'existence de contre-pouvoirs devrait permettre d'encadrer un principe de défiance. Pour les Libéraux comme Benjamin Constant, « toute bonne constitution est un acte de défiance » car elle vise à encadrer l'action des pouvoirs publics, donc à limiter les possibilités d'abus de pouvoir sur les individus.

Si le principe de séparation des pouvoirs établi par Montesquieu semble avoir trouvé sa concrétisation dans la Constitution américaine, tel n'a jamais été le cas des constitutions démocratiques françaises depuis 1871.On peut considérer, dans le cas de la IIIème et de la IVème République, que la défiance devait s'exprimer théoriquement tout à la fois avec la confiance, dans le vote des citoyens sanctionnant ou non les coalitions gouvernementales sortantes.

La Vème République établit depuis son entrée en vigueur en 1959 une démocratie régulée où le contrôle par le droit serait le pendant d'un pouvoir exécutif puissant. Mais alors que des polémiques ont surgi en nombre ces dernières années pour dénoncer la mise en cause du pouvoir législatif et du pouvoir de contrôle du parlement et celle du contre-pouvoir médiatique face à la puissance exécutive, on peut s'interroger sur la pertinence d'un contre-pouvoir qui ne serait plus exercé que par le Conseil Constitutionnel ou le Conseil d'État. L'avis de ce dernier sur un éventuel projet de loi portant interdiction générale du voile intégral en une illustration très récente.

Encore faut-il s'interroger sur la portée des sujets sur lesquels les pouvoirs ont en démocratie encore le « loisir » de s'appesantir.

La Démocratie est-elle encore un outil efficace pour conquérir l'exercice du pouvoir ?

La globalisation économique et financière est venue largement entamer la réalité du pouvoir des États-Nations dans lesquels avaient émergé l'exercice du pouvoir par la démocratie. La démocratie représentative fait les frais de cette perte d'efficacité de la puissance publique. Contestée par le haut, elle l'est aussi par le bas, des voix s'élevant pour promouvoir la « démocratie d'opinion ».

Que reste-t-il de la souveraineté populaire face à la mondialisation ?

Souveraineté populaire et souveraineté nationale se sont longtemps identifiées l'une à l'autre quand l'action publique trouvait une exécution efficace au sein des États et des États-Nations en particulier.

La construction européenne et la globalisation économique compliquent sérieusement le tableau. La première n'a pas été conçue à l'origine comme une expression de la souveraineté populaire démocratique, mais comme une mise en commun utilitaire par un certain nombre d'États européens (toujours plus nombreux) d'un nombre croissant de compétences et de politiques publiques. Des transferts de souveraineté ont donc été opérés, car ils étaient sans doute nécessaires, sans que les peuples soient réellement associés dans un débat de fond transparent, autrement que par l'intermédiaire de leurs gouvernements. Les référendums ont été tardifs et ils ont pour défaut de chercher à simplifier à l'extrême la réponse demandée à des problématiques complexes. Le processus d'adoption d'institutions communes plus démocratiques a connu des difficultés et des ratés réguliers de 1992 à 2009, nés de cet malentendu originel : « non » danois en 1992, « non » irlandais en 2001 et 2008, « non » français et néerlandais en 2005.

La globalisation financière a posé des problèmes autrement plus angoissant pour les populations. Bien que diverses institutions internationales existent pour encadrer la libéralisation des échanges commerciaux, la financiarisation de l'économie et l'instantanéité des mouvements financiers avec internet d'un bout à l'autre de la planète ont donné légitimement à penser que les États étaient devenus impuissants à répondre aux préoccupations de leurs administrés : développement économique, emploi, environnement A contrario, de grands multinationales semblaient pouvoir imposer leur volonté sur la marche économique du monde et Ronald Reagan disait que l'État n'était « pas la solution mais le problème ».

La crise financière internationale de 2008 a pu faire penser que le politique était de retour. Les États sont massivement intervenus pour sauver le système financier international et ont exprimé leur souhait d'une plus grande régulation économique et financière en contrepartie. Mais les illusions politiques de 2009 semblent aujourd'hui se dissiper : les grandes entreprises financières ont repris les pratiques précédemment condamnées comme partiellement responsables de la crise financière, les États n'ont pas modifié dans le sens d'une plus grande régulation le système capitaliste, pis ils n'ont pas vraiment exigé de contreparties pour le sauvetage du système. Les attaques financières dont ont été l'objet la Grèce et in fine la monnaie européenne renforcent le doute quant aux capacités des États à faire prévaloir leurs vues sur celles des marchés financiers, d'autant que l'accroissement de leur dette souveraine les a sans doute durablement affaiblis.

La démocratie d'opinion est un échappatoire face au manque d'efficacité d'une démocratie régulée ?

En juillet 2001, Romano Prodi, président de la Commission européenne, déclarait que « l'Europe n'est pas administrée que par les autorités européennes, mais aussi par les autorités nationales, régionales et locales, ainsi que par la société civile » : le flou d'une telle déclaration, l'habillage de la difficulté à assumer les décisions politiques exigées par le suffrage des citoyens en notion de « bonne gouvernance » ne sont sans doute pas de nature à, rassurer les électeurs sur l'efficacité de la puissance publique.

On peut y voir, avec la difficulté à répondre à leurs préoccupations les plus criantes, la cause de la montée de l'abstention à toutes les élections dans toutes les démocraties occidentales, ainsi que la montée des votes protestataires, populistes ou nationalistes, depuis 25 ans. Selon Pierre Rosanvallon, l'abstention ne traduirait pas un désintérêt des citoyens pour la démocratie, mais l'intérêt des citoyens se déplacerait selon lui de la représentation vers l'invention de nouveaux contre-pouvoirs pris en charge par la société civile : actions de pétition, de manifestations ou de solidarité… Le principe en serait de dénoncer pour contraindre le pouvoir à agir ; partis et syndicats, exerçant une fonction de représentation, seraient complétés par des ONG, chargées de mobiliser l'opinion.

Michel Rocard, alors Premier ministre, incitait en 1989 ses ministres à plus tenir des sondages pour réussir leurs réformes. Nicolas Sarkozy, président de la République, est un grand consommateur de sondages qualitatifs, mais cela ne lui garantit pas forcément des victoires électorales.

Il est vrai cependant que l'intervention citoyenne s'est déplacée avec une certaine efficacité dans le domaine de la dénonciation/contestation. Philippe Subra, professeur de Géographie à l'université Paris 8, explique en 2007 dans La Crise de l'aménagement du territoireque depuis 25 ans les associations de défense des riverains ont de cette manière mis fin au règne sans partage du pouvoir technocratique (mandaté par les autorités démocratiques) dans ce domaine.

Les expériences d'institutionnalisation du Débat public (Commission Nationale du Débat Public - CNDP) et de la démocratie participative visent à capter ce nouvel investissement citoyen. Mais cela appelle plusieurs remarques :

  • Le vote de ceux qui se sont exprimés n'a pas moins d'intérêt parce que les abstentionnistes sont nombreux sauf à considérer que les élus ne sont pas légitimes à s'adresser à la population dans le « Débat public » ;

  • Jusqu'ici le débat sur l'aménagement du territoire, notamment, est essentiellement le fait de regroupements protestataires qui peuvent parfois être assimilés à des démarches populistes. Le syndrome NIMBY « pas dans mon jardin » anime le plus souvent ces mouvements qui restent les plus structurés ;

  • Il est nécessaire de former de véritables interlocuteurs avant de reconnaître tout et n'importe quoi comme « représentatif ». « Ce qui constitue la vraie démocratie, ce n'est pas de reconnaître des égaux, Messieurs, c'est d'en faire » disait Gambetta ;

  • Le terme « société civile » regroupe des réalités tellement diverses et contradictoires, que sa reconnaissance non balancée pourrait plus contribuer à défaire les institutions qu'à les démocratiser ;

  • Enfin, la nature des débats soumis à la démocratie participative reste aujourd'hui accessoire et il n'y a pas la matière à prétendre transformer réellement et profondément la vie de nos concitoyens.

* * * *

L'interrogation sur l'évolution des sociétés démocratiques est aujourd'hui plus forte que jamais. La démocratie, comme mode de désignation des gouvernements nationaux donc comme pouvoir, ne subit pas dans la plupart des pays aujourd'hui réellement la concurrence d'autres modèles (fascisme, autocratie, théocratie, bolchévisme), mais elle pâtit de la perte d'efficacité de l'action publique des États et de la puissance publique en général.

C'est la problématique soulevée par Emmanuel Todd en 2008 dans son essai Après la démocratie, dénonçant un débat démocratique qui se serait concentré selon lui lors de l'élection présidentielle de 2007 sur des sujets secondaires, comme l'identité nationale et la sécurité, pour masquer l'impuissance des gouvernements démocratiques nationaux à trouver les outils pour résoudre les enjeux économiques et la question sociale.

Sans pouvoir effectif, la démocratie se limiterait de plus en plus à un théâtre d'ombres justifiant le décrochage institutionnel grandissant d'une majorité de la population et ouvrant la voie à un populisme autoritaire pour répondre à des conflits sociaux qui ne seraient plus régulés.

La restauration de la souveraineté populaire qui ne peut s'exprimer qu'au travers de la démocratie suppose deux piliers :

  • Le premier est celui d'un véritable débat politique où les enjeux sont clairement identifiées, les clivages assumés et les choix annoncés. L'élection de présidentielle américaine entre Barack Obama et John McCain en 2008 semble correspondre à ce type de confrontation nécessaire, même si l'on mesure chaque la distance entre la conquête et l'exercice du pouvoir ;

  • le second est sans doute l'émergence d'espaces cohérents et pertinents où la puissance publique pourrait s'exercer efficacement dans le cadre de la globalisation. C'est tout l'enjeu de la construction européenne, l'union connaissant des difficultés à élaborer une véritable démocratie expression d'une souveraineté populaire européenne, alors que les États membres peinent encore à s'accorder sur la manière de défendre leur monnaie unique.

Frédéric Faravel
secrétaire fédéral du PS 95
aux relations extérieures


1Raymond Boudon est un sociologue français né le 27 janvier 1934 à Paris. Avec Alain Touraine, Michel Crozier et Pierre Bourdieu, c'est un des plus importants sociologues français de la deuxième moitié du XXème siècle. Il est le chef de file du courant de l'« individu rationnel » et l'« individualisme méthodologique » dans la sociologie française. Il s'agit donc plutôt d'un penseur libéral.

2Attention à ne pas confondre « séparation des pouvoirs » et nécessité d'avoir des contre-pouvoirs. La confusion vient de l'habitude prise aux États-Unis de définir la Presse comme le 4ème pouvoir ; or si celle-ci a une mission d'information du citoyen, donc éventuellement de formation de son jugement et d'influence des décisions, la presse en tant que telle n'exerce pas de POUVOIRS dans le sens où elle ne prend pas de décisions.

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20 janvier 2009 2 20 /01 /janvier /2009 12:39
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15 avril 2006 6 15 /04 /avril /2006 10:35
Se poser la question d’une alternative au capitalisme, c’est d’abord savoir définir le capitalisme. Pour nous le capitalisme n’est ni une personne ni une institution. Il ne veut ni ne choisit. Il est une logique d’accumulation à l’œuvre à travers un mode de production. Il n'a aucune morale, et, ne se préoccupe pas de la recherche du bien être collectif son seul objectif étant l’augmentation de la plus-value ou profit. Il y a deux questions sous-jacentes quand on examine la logique capitaliste : celle de la propriété des moyens de production, du capital initial ; celle de la répartition de la plus-value ou profit.


Ce texte est le produit d'un groupe de travail de Nouvelle gauche qui s'est réuni au cours de l'année 2004 pour tenter de répondre à la question suivante : "Y-a-t-il une alternative au capitalisme ?"

Télécharger le texte : aternative_capitalisme.doc

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