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sur l'auteur

Je m'appelle Frédéric Faravel. Je suis né le 11 février 1974 à Sarcelles dans le Val-d'Oise. Je vis à Bezons dans le Val-d'Oise. Militant socialiste au sein de la Gauche Républicaine & Socialiste. Vous pouvez aussi consulter ma chaîne YouTube. J'anime aussi le groupe d'opposition municipale de gauche "Vivons Bezons" et je suis membre du groupe d'opposition de gauche ACES à la communauté d'agglomération Saint-Germain/Boucle-de-Seine.
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Gauche Républicaine & Socialiste

24 avril 2016 7 24 /04 /avril /2016 23:28

En ce dimanche 24 avril 2016, les électeurs autrichiens ont placé le candidat du FPÖ en tête du premier tour de l'élection présidentielle à 37%, loin devant les partis habituels de gouvernement - SPÖ, sociaux-démocrates et parti du Chancelier, et ÖVP, conservateurs et partenaires du Chancelier, chacun à 11% - ou son désormais challenger écologiste à moins de 20%.

Le SPÖ a refusé de donner des consignes de vote pour le second tour.

Évidemment, les réseaux sociaux s'enflamment et s'indignent. Décidément, pour les uns, les Autrichiens seraient indécrottables et pour les autres ce qui le disent seraient de dangereux naïfs.

Je lis ainsi des commentateurs "autorisés" nous expliquer que la raison de la victoire relative de l'extrême-droite au premier tour de l'élection présidentielle autrichienne est "l'insécurité culturelle"... Insistant sur le très faible taux de chômage (5,8%), ils font à nouveau du piège identitaire la nouvelle boussole de "leur gauche" (peut-on encore l'appeler comme cela ?).

Pourtant en Autriche, pas d'immigration massive non plus pour justifier les obsessions des identitaires à la sauce Valls/Le Guen. Donc où serait le problème ?

Depuis 60 ans, le compromis gouvernemental permanent entre conservateurs et sociaux-démocrates a effacé le clivage droite-gauche (sans oublier l'ultime brouillage de l'alliance régionale SPÖ/FPÖ), éteint toute alternative politique réelle et sous l'effet de la pression néolibérale et ordolibérale il a mis sur la défensive classes populaires et moyennes. Encore une fois, ce sont les questions économiques et sociales et celle de la souveraineté populaire qui produisent la montée du national-populisme. Sans message émancipateur conséquent la gauche socialiste ne peut pas lutter. Reprendre le message national-identitaire ne fait qu'aggraver le problème ! Cette analyse est évidemment valable pour d'autres pays européens, et notamment la France.

Considérer que la mise en cause de l'émancipation républicaine, du progrès social et de la souveraineté populaire soit un problème identitaire serait la seule manière de faire le lien : on a bien compris que ce n'est pas là le fond de la thèse de "l'insécurité culturelle". C'est là où il y a eu dérapage dans l'initiative du Printemps Républicain, dont le manifeste (que j'ai signé, donc qu'on ne me fasse pas le coup de me tromper d'adversaire et d'être aveugle à ces sujets) prétendait défendre une vision combattante généreuse de l'identité républicaine pour une expression de l'identité républicaine qui définit un ennemi intérieur : islamistes, islamo-gauchistes, gauche soixante-huitarde laxite et naïve. La République vivra si elle émancipe et si elle rassemble, sans rien négliger de tous ses adversaires, mais tout réduire comme cela a été fait n'est pas plus efficient en terme électoral. Ce n'est qu'en améliorant les conditions de vie des gens, en redonnant un rôle et une centralité à la majorité sociale du pays (tant du point de vue démocratique que social) que nous reprendrons du poil de la bête. Toute autre stratégie, celle suivie par Manuel Valls, Jean-Marie Le Guen, et même François Hollande, ne conduira qu'à opposer entre eux des concitoyens qui partagent les mêmes difficultés et les mêmes peines, en offrant un boulevard au FN qui profite de cette confusion pour remplacer dans le débat politique et dans l'imaginaire des électeurs la question sociale par la question identitaire en recevant de fait caution et crédibilité par l'exécutif et ses soutiens.

Que la crise des réfugiés attise encore plus des situations instables où l'extrême-droite joue sur les angoisses de populations fragilisées est assez évident. Que la réalité migratoire soit présente ou lointaine par ailleurs. Le fait que la question des réfugiés aient dominé la campagne présidentille ne change rien au raisonnement. On peut même se dire que dans certains pays la machine à fantasme fonctionne d'autant mieux que l'immigration est absente ou quasi (Autriche, Slovaquie... Quant à la Hongrie, Orbán aurait pu rassurer ses électeurs : personne ne veut y rester) mais la réalité est qu'à force de voter sans que rien ne change, à force de voter et que la situation concrète se dégrade dans la vie quotidienne depuis que la machine à déstructurer les modèles de protection sociale s'est mise en marche, il apparaît légitime aux électeurs de se demander à quoi cela sert de voter ÖVP ou SPÖ (ou à quoi cela sert de voter tout court) et qu'il est plus facile pour les nationaux-populistes de remplacer la question sociale par la question identitaire.

Cela devient consternant quand des "responsables" de "gauche" valident ce remplacement et crédibilisent les thèses de l'extrême-droite plutôt que de reconstruire des perspectives émancipatrices et démocratiques concrètes.

Frédéric Faravel

résultats du premier tour de l'élection présidentielle autrichienne du dimanche 24 avril 2016 (infographie TV autrichienne)

résultats du premier tour de l'élection présidentielle autrichienne du dimanche 24 avril 2016 (infographie TV autrichienne)

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11 avril 2016 1 11 /04 /avril /2016 20:49

Le samedi 9 avril 2016 après-midi aura démontré jusqu'à la caricature les impasses dans lesquelles se trouvent la gauche et tout particulièrement les socialistes, près d'un an avant les élections présidentielles, et qu'il nous faudra dépasser, si nous voulons éviter tout à la fois le ridicule, le déshonneur et l'élimination.

Comme les autres membres des instances nationales du Parti Socialiste, je suis resté enfermé durant quelques heures au troisième sous-sol du 101, rue de l'université dans la salle Victor-Hugo où se réunissait le conseil national du PS. Pendant ce temps, dehors, dans le monde réel, des dizaines de milliers de salariés défilaient dans les rues de Paris et de 200 autres villes du pays pour exiger le retrait du projet de loi El Khomri. C'était pourtant parmi ces personnes que se trouvaient ceux qui ont fait la victoire de la gauche en 2012 et sans doute même de très nombreux électeurs de François Hollande dès le 1er tour. C'était à leurs côtés que nous aurions dû être...

La mobilisation sociale compense à ce stade par la détermination le nombre "attendu" par les impatients ou ceux qui veulent la dénigrer. N'oublions pas que la fatigue et les désillusions ont profondément pénétré notre société et le peuple de gauche : il est dur de dépasser la résignation lorsque les mobilisations sociales sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy qui ont préparé le terrain au retour de la gauche à l'Elysée se sont vues "récompensées" par les reniements récurrents de son successeur. Car à tout prendre, personne - même les plus sceptiques - n'auraient imaginé qu'une telle dérive de la "gauche" au pouvoir fut possible. Plus encore, personne n'aurait imaginé qu'un projet de loi de loi comme celui porté par Myriam El Khomri fut envisageable, surtout à un an des présidentielles alors que les erreurs des 4 années précédentes ont déjà largement érodé le crédit présidentiel, le périmètre et la solidité de sa majorité présidentielle que auraient été nécessaires pour un sujet aussi important (abstraction faite de l'orientation du projet).

Comme pour chaque projet majeur du quinquennat Hollande, excepté le "mariage pour tous", il y a sans doute un élément de sidération récurrent qui accompagne la surprise y compris chez ceux (rares) qui se réjouissent de ses contrepieds. Mais la Nuit Debout semble désormais démontrer qu'un cap est franchi ; au-delà du renouvellement des modes d'actions politiques (pour la France, car on peut y retrouver de manière plus modérée les échos des Indignados de la Puerta del Sol ou du mouvement Occupy aux USA), et sans tomber dans les élucubrations et la novlangue gauchistes de fin d'AG du mouv', cette initiative inédite marque une sorte de "convergence des luttes"... ou plutôt comme le disait spontanément aux journalistes un participants/spectateurs, il s'agit d'une agrégation des mécontentements à gauche, le "ras-le-bol dépasse largement la seule loi El Khomri".

Comme précédemment, le projet de loi prend au dépourvu ceux qui ont permis l'élection de François Hollande - et qui sont aujourd'hui dans la rue - et ses propres soutiens politiques. A aucun moment, le Parti Socialiste n'a été associé aux décisions du quinquennat. Effacé au point de savoir s'il y avait encore un parti et premier secrétaire avec Harlem Désir, c'est peut-être pire encore depuis deux ans avec Jean-Christophe Cambadélis qui multiplient moulinés et coups de menton pour un vide politique tout aussi important. Faisons le bilan, au-delà de la répétition des déroutes électorales, de l'action de Jean-Christophe Cambadélis : ce sont des coups politiques d'appareil... un "référendum" bidon sur l'unité de la gauche aux régionales, une injonction à annoncer son soutien à François Hollande, le running gag de l'Alliance Populaire qu'on lance tous les deux mois, mais surtout le gain d'un congrès fondé tout à la fois sur l'appel au légitimisme et le mensonge (un mensonge réussi car Martine Aubry et ses amis ont préféré être aveugles et sourds, et d'une certaine manière - même en quittant le secrétariat national du PS - continuent de l'être).

Car enfin, répondant à un ami, premier secrétaire fédéral méridional (motion A), en marge du conseil national, qui me reprochait de "pourrir" Camba sur les réseaux sociaux, je tenais à remettre les choses en place : "Dis mois Camba nous dit qu'il applique la motion A votée par les militants en créant l'Alliance Populaire, mais tu ne crois pas que pour réussir et nous sortir de la panade il aurait pu s'enorgueillir d'appliquer sa motion sur des sujets autrement plus cruciaux ? comme le budget 2016 - sur lequel il avait réuni en juillet 2015 une large majorité du BN pour ne rien en faire et capituler devant l'exécutif - ou comme le droit du travail... votre motion dit exactement le contraire du projet de loi El Khomri... tu ne crois pas que c'était plutôt là-dessus qu'on attendait qu'il applique sa motion ?"... "Si, bien sûr..."

pour une analyse de projet de loi El Khomri cliquer ici

J'aurais pu continuer et être désagréable en disant que nous avions atteint le déshonneur sur cette histoire de déchéance de nationalité, avec le ridicule de Cambadélis s'excusant de n'avoir pas réussi à convaincre la droite de voter le compromis de l'Assemblée Nationale qui inscrivait à la fois la déchéance de nationalité et la possibilté de l'apatridie dans la constitution de la République française... Pourtant le Premier secrétaire s'était lui-même dicté devant le BN (et sans lui demander son avis d'ailleurs) les conditions de la sortie de crise : ni stigmatisation des binationaux, ni apatridie... donc Camba s'excuse devant les Français de ne pas avoir convaincu la droite d'adopter une solution qu'il condamnait publiquement devant les socialistes...

Comment s'étonner dans ces conditions que le PS perde des milliers d'adhérents ? Oh, ce n'est pas de façon bruyante... Ceux qui partent ne renouvellent pas leur cotisation plutôt que de claquer la porte avec fracas. Des quelques 135.000 adhérents en capacité de voter au congrès de Poitiers en juin 2015, seuls quelques 75.000 avaient participé. Le résultat en est qu'à peine plus de 86.000 socialistes étaient à jour de cotisation fin 2015 (ils n'ont pas tous voté) et que près de 110.000 adhérents potentiels sont encore dans les fichiers actifs du PS. En un an, le PS a perdu une capacité de 25.000 adhérents et dans les mois qui viennent d'ici la présidentielle il peut encore en perdre autant. On est loin des centaines de milliers de personnes que Cambadélis "voient" s'engager dans la campagne présidentielle.

Comment tenir dans ces considérations ? comment supporter d'assister à un conseil national du PS alors que votre coeur et votre raison vous pousseraient à rejoindre les manifestants ? Comment supporter tout cela pendant qu'on joue la montre, pour éviter de voir des dizaines de membres des instances nationales quitter l'Assemblée Nationale pour partir entre République et Nation, en faisant une présentation hors sol et sans débat contradictoire de l'avant projet de loi Egalité-Citoyenneté ?

Il faut se dire que le sujet majeur de ce CN est suffisamment important pour que le vote qu'on vous demandera  à la fin vous donne le coeur au ventre.

Le CN devait valider la participation théorique du PS à des primaires de la gauche et des écologistes. Les justifications en sont évidentes : avec la tripolisation de la vie politique, largement consécutive aux erreurs commises par François Hollande et ses gouvernements, le rassemblement est la seule manière pour la gauche d'assurer sa présence au second tour de l'élection présidentielle, seule la relégitimation par les débats avec les citoyens peut permettre à l'ensemble de la gauche de sortir de l'impasse dans laquelle ce quinquennat l'a plongée.

Cependant pendant plus de deux heures, jouant de l'évitement, du mépris et souvent de la condescendance, la direction du PS a tenté de fixer des conditions à ces primaires telles qu'elles ne pourraient jamais avoir lieu. L'essentiel se jouent d'ailleurs sur la capacité laissée aux socialistes de présenter plusieurs candidats. Qu'un seul socialiste puisse se présenter face aux représentants des partenaires et la compétition et le débat seraient déséqulibrés, que ce socialiste puisse être le seul président sortant et alors tous comprendraient le marché de dupe d'une opération de ré-adoubement artificiel qui ferait fi du de l'inventaire de son quinquennat.

Vous trouverez ci-joint le texte de la résolution du PS sur les primaires adopté en conseil national samedi à l'unanimité ; je l'ai votée tout en mesurant les difficultés qu'elle contient, car
il reste cependant d'énormes ambiguïtés souhaitées comme telles par la direction :

  • - la pluralité des candidatures socialistes à cette primaire n'est pas encore acquise, elle dépendra avant tout de notre capacité à mettre la pression d'ici juin pour que la direction du parti n'impose qu'une seule candidature PS à la primaire de la gauche. Si tel était le cas et que le CN tranchait entre différentes candidatures pour imposer qu'il n'y en ait qu'une seule face aux candidats des partenaires de gauche, il y a fort à partir que seule celle de Hollande s'il souhaite être candidat aboutirait ce qui ferait avorter immédiatement la primaire tant sur le projet que sur les personnes ;
  • - la direction du PS refuse qu'un cadre commun politique - ne serait-ce que minimum - soit défini, qu'il sorte ou non des débats citoyens qui doivent se tenir de la fin du printemps à l'automne. Ce n'est pas mon avis ni celui de l'aile gauche du PS qui souhaite que les débats citoyens soient pris en compte pour qu'on puisse faire le bilan du quinquennat et que les erreurs commises soient analysées et servent de leçons pour le programme à venir, et que les candidats à la primaire - en plus de soutenir le ou la gagnant(e) - s'engagent à défendre un nouveau rapport de la gauche au pouvoir et une nouvelle pratique des institutions (si ce n'est leur réforme profonde)...
  • - enfin, nous avons un véritable problème à partir du moment où le PS a décidé lors d'un précédent CN de ne pas avoir de programme pour les présidentielles (donc pour les législatives). Si en plus il ne devait y avoir qu'un seul candidat PS autorisé à se présenter dans les primaires, cela signifierait que le PS lui signerait d'autant plus un chèque en blanc sur les propositions qu'il porterait...

À partir du moment où Hollande était le candidat du PS, du MRC et du PRG en 2012, que la majorité parlementaire qu'il contraint (plus que de recevoir son assentiment) est composée des mêmes, que des membres du PS soutiennent sa candidature on ne peut exclure celle-ci a priori sauf à exclure le PS en tant que tel du périmètre de la gauche et donc TOUS ses membres du périmètre. Je le redis le meilleur moyen de démontrer qu'il n'est plus dans le périmètre de la gauche c'est de démontrer que son bilan et sa ligne sont largement désavoués par le peuple de gauche dans une primaire de la gauche. Et moi je regarde ça tranquillement car je suis convaincu que nous pouvons le battre.

Nous pouvons encore obtenir des primaires réellement ouvertes à condition de mettre la pression dans le parti et sur la place publique... Je ne vous cache pas qu'en l'absence de primaires réellement ouvertes je considère que nous serions déliés de tout engagement et obligation vis-à-vis du candidat qui serait soutenu par la direction du parti. Ce candidat sera sans doute éliminé au soir du 1er tour, soldant ainsi le naufrage définitif d'un appareil hors-sol, mais le reste de la gauche - un PCF en perdition qui aura vu le Front de Gauche mourrir de ses contradictions, EELV qui n'en finit plus de se décomposer (seule action directe efficiente mais finalement pas souhaitable non plus de François Hollande) - sera lui aussi explosé et les conditions de la recomposition de la gauche pour l'avenir du pays seront gravement compromises.

A nous donc de faire le lien entre les mobilisations qui commencent pour que François Hollande comprenne enfin que la responsabilté commande qu'il s'écarte ou pour que grâce au rassemblement de la gauche, celle-ci se dote d'une plateforme commune et d'un(e) candidat(e) qui saura la faire sortir de l'ornière et permettra que l'avenir de la République ne soit pas hypothéquée.

Frédéric FARAVEL

 

résolution du CN du Parti socialiste adoptée à l'unanimité le 9 avril 2016 sur les primaires à gauche

Les membres du CN dans la salle Victor Hugo de l'Assemblée Nationale (c. Mathieu Delmestre)

Les membres du CN dans la salle Victor Hugo de l'Assemblée Nationale (c. Mathieu Delmestre)

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25 mars 2016 5 25 /03 /mars /2016 15:00

LE MONDE DES LIVRES | 23.03.2016 à 18h06 • Mis à jour le 24.03.2016 à 10h36 | Par Serge Audier

Quand la gauche se réinventait. Le PSU, histoire d’un parti visionnaire, 1960-1989, de Bernard Ravenel, La Découverte, 384 p., 24,50  €.

La gauche française traverse l’une des plus profondes crises identitaires de son histoire. Si, pour les uns, il faut accélérer la fin du socialisme et assumer un libéralisme économique décomplexé, d’autres cherchent des alternatives du côté des expériences anticapitalistes comme celle du Chiapas, Etat du sud-est du Mexique et berceau du mouvement zapatiste,ou des mouvements démocratiques comme Podemos en Espagne.
Une approche différente consiste à se retourner sur l’histoire de la gauche française, en examinant ses courants qui, minoritaires ou vaincus, ouvraient de précieux « possibles ». C’est ce que suggère le beau travail historique que publie Bernard Ravenel sur le Parti socialiste unifié (PSU) : son titre, Quand la gauche se réinventait, sonne comme une invitation à réactiver le geste de ce parti politique qui pesa plus que ses faibles résultats électoraux.

Né en avril 1960, autodissous en 1989, le PSU a été le foyer d’un sursaut éthique et démocratique. Porté par des figures politiques et intellectuelles – comme Claude Bourdet, Alain Savary, Gilles Martinet, Pierre Mendès France –, il incarne une « nouvelle gauche » qui se cherche alors un peu partout dans le monde. Mais le PSU répond aussi au contexte français, celui d’une guerre d’Algérie interminable qui viole le principe d’autodétermination des peuples. Devant l’impuissance du Parti communiste et la grave compromission du Parti socialiste – la SFIO de Guy Mollet – dans la sanglante répression algérienne, le PSU veut éviter à la gauche sa déchéance morale.

L’internationalisme restera une des constantes du PSU. Au-delà, il voulait inventer un socialisme dans la liberté, adapté au nouveau capitalisme, qui évite l’autoritarisme stalinien du Parti communiste, mais aussi le pâle réformisme d’une SFIO sous influence atlantiste. Comme son nom l’indique, le PSU visait à réunifier le mouvement ouvrier, scindé depuis le congrès de Tour de 1920 entre socialistes et communistes, sur des bases nouvelles. Issu de trois microformations – le Parti socialiste autonome (PSA), l’Union de la gauche socialiste (UGS) et Tribune du communisme –, il prônait un « réformisme révolutionnaire » original.

« Modifier radicalement les rapports sociaux »

Selon sa charte d’unification, le PSU souhaitait grouper travailleurs manuels et intellectuels pour conquérir le pouvoir et créer une société socialiste. Celle-ci consisterait en une organisation rationnelle de l’économie satisfaisant les besoins de tous, grâce à la collectivisation des principaux moyens de production et d’échange, et par la planification de l’investissement et de la production. Son originalité venait de son aspiration à « modifier radicalement les rapports sociaux » et à « introduire, en même temps qu’une réelle démocratie économique à tous les échelons de la production, la plus complète démocratie politique dans tous les rouages administratifs de la société ». Ce qui supposait une décentralisation des pouvoirs, depuis les régions jusqu’à l’entreprise – on appellera bientôt cela l’« autogestion ».

Cependant, l’unification sera bien difficile, même dans cette modeste formation. Née d’un « mariage de raison », selon la formule du mathématicien Laurent Schwartz, elle avait été cimentée par la guerre d’Algérie. Mais, très vite, bien des clivages, dans des congrès souvent houleux, allaient surgir, sur fond de divergences culturelles, notamment entre, d’un côté, laïcs et athées intransigeants, et, de l’autre, chrétiens de gauche.

Le PSU n’en garde pas moins son identité, y compris vis-à-vis de la stratégie plus classique de la Fédération de la gauche démocrate et socialiste (FGDS) de François Mitterrand – d’ailleurs peu apprécié à cause, notamment, de son rôle durant la guerre d’Algérie. Le PSU présente en effet la particularité de rester en contact étroit avec les luttes syndicales dans les entreprises, mais aussi avec les luttes étudiantes et les manifestations anti-impérialistes contre la guerre du Vietnam. Nombre de militants syndicaux de la CFDT et d’étudiants de l’UNEF y sont aussi encartés…

Donner une dynamique politique à la rébellion

Aussi comprend-on le rôle-clé que joue ce parti dans le mouvement de Mai 68 – le jeune Michel Rocard s’imposant comme un des organisateurs des manifestations. Alors que le PSU porte des slogans comme « L’université aux étudiants ! L’usine aux travailleurs ! », il entend donner une dynamique politique à la rébellion. Selon les mots du bureau national du 17 mai, celle-ci doit être prolongée vers une union entre ouvriers, paysans et étudiants, autour de « la contestation de l’autorité et la revendication du pouvoir, du contrôle direct des étudiants, des travailleurs, des citoyens sur les décisions qui les concernent ». Si Mai 68 a été une explosion se diffusant de la révolte étudiante au mouvement ouvrier, le PSU n’y fut pas pour rien.

Reste qu’il peine à traduire son implantation sociale en réussite électorale, atteignant après l’échec de Mai 68 un peu moins de 4 % des voix aux élections législatives, tout comme Michel Rocard à l’élection présidentielle de 1969. En outre, après avoir été un des moteurs du PSU, celui-ci deviendra un protagoniste de sa crise interne. Lui et ses amis rejoignent en effet le Parti socialiste lors des Assises du socialisme en 1974, qui arriment au parti refondé par Mitterrand des forces de la CFDT et du PSU, sans que le projet autogestionnaire soit solidement intégré.

Aussi le PSU estime-t-il garder sa raison d’être. Dans l’effervescence post-68, alors qu’un pôle maoïste s’affirme, le parti accompagne les nouvelles luttes dans les entreprises et l’armée, ainsi que les « nouveaux mouvements sociaux » – féminisme, régionalisme, écologie, antinucléaire. Dans les années 1970, il sera au cœur des combats autogestionnaires pour la reprise de l’entreprise Lip de Besançon – Charles Piaget, l’animateur du mouvement, étant du PSU – et des résistances du Larzac. Là encore, il s’agit d’articuler dynamique politique et mouvements sociaux ou sociétaux.

Ainsi, en 1973, le PSU anime le Groupe pour la liberté de l’avortement et de la contraception stéphanois (Glacs), qui pratique des avortements dans les milieux populaires. Un autre combat pionnier portera sur les droits des travailleurs immigrés, victimes de conditions de vie et de travail exécrables. L’une des plus grandes originalités du PSU concerne, enfin, dès les années 1960, le thème de l’urbanisme et, bientôt, de l’écologie – une idée chère au successeur de Rocard à la tête du parti, Michel Mousel. Le PSU mena ainsi campagne sur « la ville livrée au capitalisme », prônant là encore le contrôle par les habitants de leur « cadre de vie ».

Après la victoire de la gauche en 1981, Huguette Bouchardeau, la candidate PSU, devient, en 1983, secrétaire d’Etat, puis ministre de l’environnement. Mais la rigueur et la conversion à l’économie de marché irritent le PSU, tandis que certains de ses anciens membres ou alliés de la CFDT sont des acteurs de ce tournant… Devant cette ironie de l’histoire, Bernard Ravenel, qui resta jusqu’au bout un responsable du PSU, préfère exhumer les « graines de l’avenir » plantées par ce parti démocratique, anti-impérialiste et écologique.

En construisant « un pont entre une génération et une autre », il espère contribuer à revivifier la pensée critique, et suggère que la gauche perd sa raison d’être si elle renonce à démocratiser radicalement la société et l’économie. N’est-ce pas là l’idéal toujours vivant du socialisme ?

Michel Rocard et Pierre Mendès France, lors d’un rassemblement de la gauche, à Paris, le 27 mai 1968. FONDATION GILLES CARON/GAMMA

Michel Rocard et Pierre Mendès France, lors d’un rassemblement de la gauche, à Paris, le 27 mai 1968. FONDATION GILLES CARON/GAMMA

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27 janvier 2016 3 27 /01 /janvier /2016 13:54

Suite au travail réalisé avec plusieurs collaborateurs de sénateurs socialistes, nous publions une tribune dans Le Plus de l'Obersateur afin d'illustrer l'inefficacité et le caractère inapproprié de l'article 2 du projet de loi de révision constitutionnelle.

LE PLUS. La déchéance de nationalité divisent les socialistes. Alors que l'examen de la révision constitutionnelle doit débuter le 5 février prochain, Naza Mokhtary, secrétaire de la section PS d’entreprise du Sénat, et d'autres collaborateurs parlementaires auprès de sénateurs socialistes, dénoncent dans une tribune le revirement d'une partie importante de leur famille politique sur ce sujet.

Édité par Sébastien Billard 

François Hollande et Manuel Valls place de la République, le 10 janvier 2016 (D. ALLARD/SIPA).

Contre toute attente, car au regard de nos positions pas si anciennes que cela, au regard de la place de l’égalité dans nos valeurs constitutives, on aurait pu s’attendre à ce que les militants, unanimement, fassent obstacle à cette mesure. On assiste au contraire à la décrédibilisation de la parole des militants qui y sont opposés.

 

Une inversion complète de nos repères et de nos valeurs

 

Pourquoi cette aphasie ? Parce que la majeure partie des militants socialistes est constituée d’élus, de collaborateurs d’élus et d’aspirants à être l’un ou l’autre.

 

Les auteurs de cette tribune n’y font pas exception : militants socialistes mais aussi salariés de parlementaires. La pérennité de notre contrat ne repose que sur la loyauté ; et c’est cette loyauté qui, entre autre, nous permet de payer nos loyers à la fin de chaque mois.

 

Nous nous sommes engagés dans cette voie professionnelle avec l’idée et la volonté de défendre les valeurs d’égalité, de liberté et de solidarité. Ces mots ne sont pas vains dans notre quotidien professionnel : ils représentent notre boussole. Aussi, nous ne pouvons nous résoudre à ce qu’un nombre significatif de parlementaires socialistes, sous le regard gourmand de la droite, s’accommodent d’une mesure qu’ils combattaient hier.

 

Nous faisons l’expérience traumatisante d’une inversion complète de nos repères et de nos valeurs, sans pouvoir exprimer haut et fort notre désaccord. Notre silence "public" n’exprime pas tant une crainte personnelle que le souci de mettre notre parlementaire dans l’embarras vis-à-vis de l’exécutif.

 

Une mesure inefficace dans la lutte contre le terrorisme

 

Pourtant, à ce jour, 21 fédérations départementales du PS ont d’ores et déjà pris position contre la constitutionnalisation de la déchéance de nationalité.

 

Parmi elles, le 15 janvier dernier, la fédération de Paris s’est explicitement prononcée contre, proposant, faute de mieux, l’indignité nationale ; certains de nos camarades et de nos élus n’ont pas manqué de disqualifier nos convictions en taxant nos arguments de "boboïtude parisienne" aveugle aux réalités de la France.

 

À ces camarades, on rappelle humblement et sans gloire que les Parisiens ont vécu au plus près la tragédie ; qu'ils connaissent tous – a minima – quelqu’un qui a perdu un proche. Ce n’est donc pas par irresponsabilité ou cécité que nous sommes opposés à la constitutionnalisation de la déchéance de nationalité.

 

Cette mesure, que tous s’accordent à reconnaître comme inefficace dans la lutte contre le terrorisme, n’a de symbolique que la ségrégation qu’elle opère entre mono et binationaux. L’argument, répété comme un mantra, que la déchéance de nationalité vise les terroristes et pas les binationaux, relève, à ce jour, de la fable.

 

Une réponse inappropriée aux attentats de 2015

 

Nous avons réalisé un tableau portant sur la nationalité des auteurs des attentats de 2015. Aucun d’eux n’auraient pu faire l’objet d’une déchéance à l’exception d’un Franco-belge !

 

Statuts administratifs des terroristes ou ayant été reconnus comme tels, car ayant commis les attentats de janvier et de novembre 2015

 

 

Chacun appliquera à ce tableau sa propre grille de lecture, mais, sans préjuger de la suite, personne ne peut plus dire que la déchéance étendue aux binationaux nés français est une réponse appropriée aux attentats de 2015.

 

Il semblerait que des compromis soient en cours de rédaction. Quelqu’en soit l’issue, on ne peut ignorer que réviser notre Constitution en la matière donnerait toute compétence au législateur – actuel et futur – de déchoir, en fonction de l’émotion du moment.

 

Dans toutes les hypothèses, y compris celle où la droite sénatoriale, majoritaire, envisagerait de jouer la surenchère constitutionnelle et la division, nous tenons à la disposition de nos camarades une note faisant la synthèse des arguments contre l’inscription de la déchéance de nationalité dans notre Constitution.

 
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11 janvier 2016 1 11 /01 /janvier /2016 13:51
La "une" de Libération, édition du lundi 11 janvier 2016

La "une" de Libération, édition du lundi 11 janvier 2016

En "une" de Libération s'étale désormais un appel d'intellectuels et de quelques rares responsables politiques à une primaire à gauche. "Nous n’acceptons pas que la menace du FN, le risque terroriste et l’état d’urgence permanent servent de prétexte pour refuser de débattre des défis auxquels notre société est confrontée. Il n’y a pas de fatalité à l’impuissance politique."

a publicité pour une fois réussie autour de cette initiative - qui subit cependant la concurrence médiatique du décès impromptu de David Bowie - tient par ailleurs au fait qu'elle n'émane pas de dirigeants politiques dont ceux qui veulent à tout prix éviter le débat à gauche auraient tôt de dénoncer l'opération égotique. L'initiative ne réussira peut-être pas mais il me paraît indispensable de la soutenir, alors qu'une large partie de la gauche institutionnelle était empêtrée par les servitudes des appareils et de la vie parlementaire [signer ici].

Car des primaires de la gauche sont la condition sine qua none pour conjurer l'irréparable. La voie suivie jusqu'ici nous a conduit à l'échec collectif et au bord d'une défaite qui pourrait être plus violente encore qu'en 1993. Il convient désormais de tout faire pour créer les conditions du rassemblement de la gauche - socialiste (au sens large), démocratique et écologiste - pour 2017, afin que notre camp soit en position de l'emporter lors des élections présidentielle et législatives et d'écarter le spectre de l'extrême droite nationaliste, xénophobe et anti-sociale. Il est urgent d'entamer les discussions collectives pour définir une plateforme programmatique commune simple et intelligible pour nos concitoyens qui soient en mesure de répondre à leurs attentes, à leurs angoisses et à leurs aspirations :

- retrouver le chemin de la croissance et de l'emploi par un redressement productif durable, en enclenchant solidement une véritable transition écologique ;

- refonder notre système de solidarité et de protection sur la base de la justice sociale ;

- assurer une présence réelle et concrète de la République pour nos concitoyens au travers de services publics forts, de libertés publiques garanties et protégées, du respect des droits des salariés ;

- restaurer les conditions de la souveraineté populaire et d'une démocratie réelle, par une réforme de nos institutions et un combat déterminé pour la réorientation de la construction européenne...

Dans ce cadre commun, l'ensemble des sensibilités de la gauche française peut alors donner rendez-vous et remobiliser le peuple de gauche, ceux qui ne veulent pas désespérer, ceux qui attendent plus de progrès et de justice sociale. Sur cette base, nous devons organiser des primaires ouvertes à toute la gauche – sans exclusive – pour désigner un ou une candidat(e) commun(e), qui pourra alors défendre devant les Français un véritable projet d'avenir, de justice sociale et de concorde républicaine.

Cependant, il faut être lucide le Président de la République sortant peut évidemment tuer dans l'oeuf toutes chances de relèvement en se présentant hors de tout cadre collectif sur le mode d'une candidature de "droit divin" - considérant qu'il y aurait une légitimité automatique pour le sortant à se représenter -, ou même en participant à une primaire à gauche. Dans le premier cas, aucun socialiste ne pourrait se sentir tenu d'avaliser cette candidature : les statuts du Parti Socialiste indiquent clairement que le candidat soutenu par le PS doit être désigné dans le cadre de primaires citoyennes ouvertes ; si tel n'était pas le cas le président sortant ne pourrait prétendre que nous faisions sa campagne, il pourrait également provoquer l'implosion de la famille socialiste (que tout ce qu'il avait fait jusqu'ici n'avait pas encore obtenu).

Mais, au-delà, soyons honnêtes avec la dyarchie exécutive française : François Hollande et Manuel Valls se sont totalement discrédités pour des raisons de confiance (reniement des engagements économiques, sociaux et européens du candidat Hollande), d'efficacité de la politique menée et fondée sur des choix contestables d'un point de vue de gauche (hausse du chômage, aucun redressement financier, régression des conditions de vie et de protection des salariés) et de valeurs (déchéance de nationalité, régression des libértés publiques) et qu'ils ne peuvent prétendre aujourd'hui rassembler la gauche qui est la seule manière qu'elle soit présente au second tour de la présidentielle.

François Hollande a érigé le cynisme comme un mode de gouvernement et de conservation du pouvoir à un point que peut-être même François Mitterrand n'avait pas imaginé. Il a failli, il a trahi les engagements pris devant ses électeurs, il a nié les intérêts de ceux pour qui la gauche est censée agir, il a diminué la souveraineté populaire et les intérêts de la République française en s'opposant pas à la dérive ordo-libérale d'une construction européenne devenue post-démocratique.

Aussi, si le Président sortant ou son premier ministre étaient candidats, les primaires à gauche, le débat sur l'inventaire de la politique conduite depuis juin 2012, l'élaboration d'une plateforme programmatique de rassemblement de la gauche n'auront tout simplement pas lieu : la gauche sera divisée donc battue et éliminée.

C'est donc une condition de salubrité publique que l'un comme l'autre se retire après un bilan aussi piteux. Il est temps d'entamer une campagne résolue pour exiger qu'ils s'écartent dans l'intérêt de la gauche, des catégories sociales qu'elle a pour mission de défendre et même de la République.

Frédéric FARAVEL

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4 janvier 2016 1 04 /01 /janvier /2016 22:07
Présidence déchue

Ainsi, le mercredi 23 décembre 2015, les deux têtes de l'exécutif annonçaient à leur gouvernement, leur majorité parlementaire et aux Français que l'inscription de la déchéance de nationalité pour les binationaux nés Français était maintenu comme article 2 du Projet de loi de révision constitutionnelle.

La déception et les émotions violentes et légitimes que cette annonce a soulevées étaient à la hauteur des espoirs nourris par les « rumeurs » largement entretenues de retrait de cette mesure « discutable » les jours précédents, et notamment les 21 et 22 décembre, avec comme point d'orgue les informations données par la Garde de Sceaux, ministre de la Justice, Christiane Taubira à des médias algériens lors d'un déplacement de l'autre côté de la mer méditerranée. Pour imprudente et peu respectueuse des us et coutumes du pouvoir (on dit qu'on ne parle pas de politique intérieure à l'étranger, mais de si nombreux dirigeants du pays avaient déjà enfreint cette règle auparavant), il n'était pourtant pas étonnant, que la locataire de la Place Vendôme réponde aux questions posées par la presse algérienne, au regard de l'importance de la question de la bi-nationalité franco-algérienne. Il est fort probable qu'elle ait d'ailleurs répondu de bonne foi au moment où la question était posée, car les espoirs de retour à la raison du couple exécutif ne semblaient pas vains.

Les éternels zélotes de l'Elysée diront que nous nous bercions d'illusions, le Président de la République ayant été très clair lors de son intervention solennelle devant le congrès à Versailles. Il ne pouvait revenir en arrière et d'ailleurs, personne dans la représentation parlementaire n'avaient alors songé à dénoncer cette annonce. Il est vrai que sous l'effet de la sidération générale, trois jours à peine après les attentats, les critiques violentes n'étaient pas de mise le lundi 16 novembre ; pourtant déjà des voix s'étaient faites entendre une fois le congrès clôt pour contester la pertinence de cette mesure, sans que l'on sache très bien si elle serait dans le projet de loi de révision constitutionnelle ou l'objet d'une loi simple. Les débats étaient montés quand avait bruissé l'idée de constitutionnaliser la mesure et le soulagement avait point en début de semaine.

En effet, quelques jours plus tôt, le Premier Ministre n'avait-il pas convoqué à Matignon plusieurs journalistes pour prendre un verre et faire entendre que cette mesure n'était peut-être pas nécessaire et posait sans doute plus de problèmes qu'elle n'en réglait ? Les ministres n'avaient-ils pas défilé sur les plateaux pour dire que rien n'était tranché et que son maintien en tant que partie prenante de la révision constitutionnelle n'était pas pertinente ? Le Président de la République lui-même n'avait-il pas fait fuité que les arguments de Patrick Weill avaient fini par le convaincre.

La surprise fut donc totale et violente lorsque l'immense majorité des ministres découvrirent sur la table du conseil que le projet de loi de révision constitutionnelle comportait la mesure contestée. Il se dit que George Pau-Langevin découvrant le texte avec effarement aurait rappelé « Mais ce ne sont pas nos valeurs » ; le Président de la République aurait alors assumé le constat et exigé la solidarité sans faille des membres du gouvernement pour garantir l'autorité de sa parole.

De quoi s'agit-il ?

En effet, tout ou presque a été écrit sur cette mesure. Je reprendrai quelques arguments :

1- Cette mesure n’a strictement aucune efficacité, et c’est admis par ses propres promoteurs
On ne voit pas comment la déchéance de nationalité pourrait faire peur à des terroristes qui ne craignent pas de se faire exploser ou mourir. En matière de lutte contre le terrorisme, ça n’a aucun sens et c’est même contre-productif au niveau international, car on va renvoyer des gens vers d’autres pays où ils pourront tout autant poursuivre leurs activités dangereuses.

2- cette mesure n’est en pratique pas ou peu applicable
Le Premier Ministre a précisé que les personnes frappées par cette déchéance seraient jugées et condamnées en France et purgeraient leur peine de prison en France ; ce ne serait donc qu’à l’issue de leur peine qu’ayant été déchues de la nationalité française, elles seraient expulsées. Un tel dispositif n’est pas pertinent et même contre-productif, car il implique de perdre la maîtrise et la surveillance sur des individus qui resteraient potentiellement dangereux. Dans certains cas, notamment pour l’Algérie, les personnes concernées par une telle procédure ne pourraient pas être expulsées car menacées de la peine de mort. C’est le cas d’Algériens condamnés pour faits de terrorismes et toujours en France ; la déchéance de nationalité perd alors tout sens si elle en avait un.
Enfin le projet de loi ne prend pas en compte l’idée de nationalité effective. Certains États donnent leur nationalité sans qu’on le demande, comme le Maroc pour les descendants de Marocains ou, d’une autre manière, Israël avec la Loi du retour pour les Juifs. Il faudrait donc introduire la notion de lien effectif, par exemple la demande d’un passeport. Or le projet de loi ne comporte pas cette distinction et l’on peut se demander quel serait le sens de la déchéance d’un individu né français et possédant une autre nationalité d’un pays dont il ne connaît absolument rien. Par ailleurs si l’autre pays décide aussi sa déchéance de nationalité, il deviendra apatride sauf a chercher quel est le pays qui a prononcé sa déchéance le premier. On imagine les imbroglios juridiques…

3- L’adoption de cette mesure serait une victoire de l’extrême droite, divisant la gauche, mettant à mal l’unité nationale et ouvrant la porte à des nouvelles extensions. 
Pourquoi reprendre à notre compte une proposition de toujours de Jean-Marie Le Pen et du FN que toute la gauche et le PS ont toujours combattu. Pourquoi reprendre une proposition de Nicolas Sarkozy dans son fameux discours de Grenoble que nous avons fustigé ?
Rappelons que lorsque Nicolas Sarkozy avait prononcé en août 2010 ce discours abject, dont les annonces avaient été qualifiées par Michel Rocard comme étant inégalées depuis Vichy ou les Nazis (petit rappel pour tous ceux qui expliquent qu'on réduirait le débat depuis le 23 décembre à son point Godwin), les propositions portaient uniquement sur les binationaux nés étrangers qui se seraient rendus coupables de polygamie, d'excision ou d'atteintes à la vie de policiers ou de gendarmes ; seule cette dernière logique fut retenue, sans que cela diminue d'ailleurs son caractère indéfendable et qui fut dénoncée alors avec vigueur par toute la gauche, François Hollande compris.
Pourtant, Nicolas Sarkozy lui-même s'était dispensé de toucher à la constitution.

4- sans efficacité, inapplicable, le gouvernement veut donc agir sur les symboles. C’est à mauvais escient, car ils enfreignent la tradition républicaine.
La première préoccupation des autorités devrait être la cohésion nationale, la cohésion entre tous les Français quelles que soient leur origines. Or, Si cette réforme constitutionnelle était adoptée, elle inscrirait la marque dans notre loi fondamentale d’une différence entre deux catégories de Français, la marque de divisions parfaitement artificielles. Cela aura des effets très négatifs sur la cohésion que nous devons rechercher et probablement aucun effet réel contre le terrorisme. Un binational est un Français à part entière aux droits strictement identiques aux autres. Commencer fusse pour des exceptions à rompre avec cette notion laisse entrevoir la possibilité de le faire pour d’autres si l’intérêt national était en jeu. C’est à haut risque 
L’idée que des enfants nés Français ne rentreraient pas tous strictement dans le même cadre constitutionnel est une entorse aux principes du droit du sol, principe datant de la Révolution française et que l’extrême droite a toujours contesté. Car il suffirait d'inscrire dans la loi courante une telle réforme pour qu'elle fut possible – sans qu'elle fut pour cela pour autant plus défendable politiquement –, et de nombreux juristes ont rappelé que le décret-loi Daladier de 1938 restait actif si ce n'est utilisé et qu'il aurait suffit de l'amender pour le même résultat. L'intégrer dans la Constitution n'est pas de la même nature et c'est apporter une conséquence et une efficacité terrible aux agressions des djihadistes que de leur avoir donner ainsi le pouvoir d'avoir instillé une notion de division dans la Constitution de la République.
Certes la mesure ne doit viser que les terroristes mais une fois constitutionnalisée, la mesure peut «évoluer» au cours du temps et la notion de terrorisme, de crime contre le pays aussi. Évidemment en temps normal, quand la démocratie fonctionne bien, les risques sont plus que limités. Mais la constitution est aussi là pour nous garantir quand le pays, ses gouvernants sont tentés de dériver, de s’écarter de nos fondamentaux.
Enfin, il nous parait utile de préciser – puisque ceux qui à gauche défendent soudainement une position que nous avons toujours combattue saluent le respect de l’avis du Conseil d’État par l’exécutif – que le Conseil d’État ne s’est absolument pas prononcé sur le fond du débat laissant à l’exécutif l’entière responsabilité de ses choix. Il n’est donc pas possible de se cacher derrière cet avis pour y trouver une quelconque onction juridique et républicaine.

La fuite en avant de la « déchéance pour tous »

Les arguments des défenseurs de gauche de cette mesure ont vite fait long feu quand l'ampleur de la réprobation politique s'est faite sentir. En quelques heures, Christophe Caresche et Jean-Marie Le Guen déchantaient, car la contestation dépassait plus que largement ceux qu'ils avait désignés avec mépris comme « les indignés habituels ».

Manuel Valls dans le Journal du Dimanche dénonçait une gauche qui s'égare au nom de grandes valeurs, puis se fendait d'une longue publication sur FaceBook pour tenter d'argumenter plus solidement contre les opposants ; la « modernité » du procédé ne suffit pas à masquer les erreurs manifestes qui s'étaient nichés dans son texte et qui durent être corrigées à plusieurs reprises, notamment dans ses comparaisons européennes et internationales sur la bi-nationalité. Ces diverses déclarations publiques jetèrent d'ailleurs plus d'huile sur le feu et motivèrent la saisie par plus de deux cents militants socialistes de la Haute Autorité Éthique du Parti Socialiste, non pas au regard des décisions gouvernementales qui ne sont effectivement pas de sa compétence mais pour les propos publics tenus comme responsable socialiste en défense de ce projet qui entrent évidemment en contradiction totale avec la déclaration de principes du PS.

Point de trêve des confiseurs, la polémique enflait, et seuls Jean-Christophe Cambadélis – rebaptisé Cambaoutai par Libération – et la direction du PS trouvaient le moyen de n'en jamais rien dire, jusque dans les vœux du Premier Secrétaire du parti gouvernementale ou dans le communiqué de presse faisant suite aux vœux télévisuels présidentiels.

Ceux-ci semblaient d'ailleurs offrir une porte de sortie odieuse face à l'accusation de créer deux catégories de Français, pourtant totalement réfutée jusque là par le pouvoir et ses soutiens. Le Président n'a pas parlé de binationaux le 31 décembre 2015. Ainsi l'idée fut-elle développée de manière feutrée ce week-end puis affirmée ce lundi matin par Jean-Marie Le Guen, secrétaire d'Etat aux relations avec le Parlement, et Jean-Christophe Cambadélis que la déchéance de nationalité pourrait donc s'appliquer à tous les Français qu'ils aient ou non une autre nationalité. Ainsi le Premier secrétaire du PS, dont on disait qu'il s'était opposé jusqu'à la dernière minute dans les discussions avec la dyarchie exécutive, promeut désormais une solution qui vise à créer des apatrides !?! Fantastique avancée...

Deux textes internationaux sont évoqués pour rappeler les engagements internationaux de la France :

Ces considérations juridiques ouvriraient selon certains la possibilité d'engager la France sur cette voix, malgré les difficultés internationales relatives (qui nous en voudraient de réagir après avoir été si violemment frappés ?) ; cependant, cela reviendrait à revenir sur un des acquis moraux et politiques issus de la fin de la seconde guerre mondiale qui était de ne plus tolérer que des Êtres humains soient apatrides, c'est d'ailleurs clairement indiqué dans l'article 15 de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme : « Article 15
1. Tout individu a droit à une nationalité. 
2. Nul ne peut être arbitrairement privé de sa nationalité, ni du droit de changer de nationalité.
 »

Quel magnifique message adresserait ainsi à la Communauté internationale la patrie des Droits de l'Homme et c'est le premier secrétaire du PS qui s'en fait le porte-voix ! J'ai un peu de mal à ne pas me laisser submerger par la nausée ! Qui ne voit d'ailleurs qu'une fois cette borne franchie plus aucune objection politique et morale ne sera possible contre une extension du principe de déchéance apatride à d'autres facteurs (sans compter que l'atteinte à la Nation pourrait être interprétée de différentes manières), et que cette extension viendra de la droite (je ne parle même pas du FN) et pourrait également venir de ceux qui aujourd'hui usurpent moralement l'étiquette socialiste.

Défendre la République sans tomber dans les calculs politiciens ?

Nous avons découverts dans Le Journal du Dimanche du 3 janvier 2016 que pour 14 parlementaires socialistes ce débat ne serait le fruit que de « postures sujouées et surannées » de gens qui n'auraient pas compris que le gouvernement protégeait les valeurs de la Nation, incapables de sortir des calculs et de la politique politiciennes.

Outre le fait que cette argumentation est en contradiction avec celle du Premier Ministre qui reconnaissait au moins que nous nous égarions au noms de grandes valeurs (et sans doute donc pas pour de petites raisons politiciennes), il faut s'interroger aussi sur les moyens donnés pour défendre la Nation : au-delà de ses principes et de ses valeurs dont nous avons parlé plus haut, personne ne doute que nous devions défendre la République et la France contre des agressions djihadistes. Mais la question justement est de savoir les moyens dont on se dote pour y arriver : où sont les efforts budgétaires nécessaires pour renforcer nos moyens d'investigations, de renseignements et d'instructions judiciaires puisqu'ils n'ont pas été pris en compte dans le budget 2016 qui vient d'être voté ? Où en est la nécessaire réorganisation de nos services de renseignement dont chacun s'accorde à constater qu'ils ont été perturbés par les réformes et fusions sarkozistes ? C'est sur ces deux champs prioritaires, plus que sur le renforcement douteux tant du point de vue des valeurs que de l'efficacité d'un arsenal juridique passé et à venir que nous devrions agir... Que devient l'inventaire de nos choix diplomatiques en faveur de monarchies pétrolières archaïques qui ont financé directement ou indirectement le monstre qui nous frappe aujourd'hui ? Rien, ce sont toujours nos meilleurs amis...

Quant aux calculs politiciens, il serait temps de regarder du côté de François Hollande qui n'a donc jamais su rien faire d'autre que des « coups » politiques. De plus en plus, l'intégration dès le 16 novembre 2015 de cette mesure de déchéance de la nationalité apparaît comme l'équilibre marchandé avec une partie de la droite pour faire adopter une révision constitutionnelle qui nécessite une majorité des trois cinquièmes au Congrès. Tout indique que son maintien dans le projet de loi présenté le 23 décembre n'a pour seule justification qu'une fois cette idée avancée devant le Congrès, le Président de la République cédant aux injonctions de la droite s'est convaincu qu'il avait plus à perdre en la retirant qu'en brisant le peu de majorité parlementaire qui lui restait, les arguments d'autorité ou catastrophistes étant déjà sortis pour faire plier suffisamment de parlementaires PS : rendez vous compte, François Hollande s'il n'avait pas la majorité suffisante au Congrès ne serait plus en mesure de se représenter ?! Voilà bien des calculs odieux et dans cette présidence, tout n'aura été que calculs et petite politique !

Sur le plan stratégique, le Président de la République est par ailleurs convaincu que la querelle sur ce thème sert ses intérêts. Au lieu d'être critiqué sur sa politique économique et sociale de droite, il est critiqué sur une mesure hors-sol, qui pour être inefficace et absconse a cependant le soutien des électeurs. Il pense ainsi qu'il remettra à nouveau le couteau sous la gorge d'une gauche qu'il aura à nouveau rendu exsangue pour que personne ne puisse lui contester la gloire de challenger Marine Le Pen au second tour de l'élection de 2017.

Mais Hollande se trompe : jamais la droite ne lui saura gré d'avoir fait avaler à la gauche un boa constrictor ; la course à l'échalotte sécuritaire est déjà lancée, et même un Alain Juppé qui s'oppose à la déchéance vient de publier un projet sécuritaire très réactionnaire. François Hollande vient de placer le débat politique sur le terrain de la droite et de l'extrême droite, cela lui sera fatal à lui comme à toute la gauche.

François Hollande a failli !

Pourtant, tout semblait lui sourire (?!) ; au soir du premier tour des régionales, certains de ses amis qui aujourd'hui le contestent dansaient sur les bords du volcan, argumentant que l'élection présidentielle était pliée en faveur du Président sortant, plus personne à gauche n'oserait « prendre la responsabilité devant l'Histoire » de faire à nouveau éliminer le mieux placé des candidats de gauche au soir du premier tour de la présidentielle. Et si par bêtise Mélechon s'entêtait à aller jusqu'au bout, il subirait le sort de la gauche alternative aux régionales en s'effondrant durant la campagne. À leurs yeux, Hollande était déjà réélu en 2017 face au FN. Calculs monstrueux qui avaient été mis à bas par l'annonce du 23 décembre, la contestation à gauche redonnant des raisons fortes à ceux qui s'opposent à lui de se présenter contre François Hollande. Jouer l'opinion contre ce qu'il reste de la gauche est donc le dernier atout dans les mains du Président sortant ; il n'a eu de cesse durant son quinquennat de la violer et de la mépriser, de l'avouer à François Fressoz dans Le stage est fini, tant sur les questions européennes que sur sa politique économique. François Hollande a érigé le cynisme comme un mode de gouvernement et de conservation du pouvoir à un point que peut-être même François Mitterrand n'avait pas imaginé.

De cette gauche usée, violée et méprisée doit maintenir sortir les ferments du renouveau : François Hollande a failli, il a trahi les engagements pris devant ses électeurs, il a nié les intérêts de ceux pour qui la gauche est censée agir, il a diminué la souveraineté populaire et les intérêts de la République française en s'opposant pas à la dérive ordo-libérale d'une construction européenne devenue post-démocratique. Il doit être écarté par tous les moyens civils.

La gauche qui a encore conscience d'elle-même, qu'elle se reconnaisse dans les aspiration du socialisme démocratique ou de l'écologie politique, avec des tonalités plus ou moins radicales, celle qui veut encore transformer radicalement la société, améliorer la vie quotidienne concrète de nos concitoyens doit s'accorder sur les moyens de proposer une autre voie, un vrai projet et un ou une candidat(e) de rassemblement pour 2017, afin que tout ne soit pas perdu.

Frédéric FARAVEL

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16 décembre 2015 3 16 /12 /décembre /2015 23:30

Le second tour des élections régionales s'achève sur des résultats ambivalents.

Après un premier tour cataclysmique, qui avait porté le Front National à 30% et aux marches du pouvoir régional en régions Nord-Pas-de-Calais/Picardie et PACA, il est heureux que dans ces deux régions l'élection de Marine Le Pen et Marion Maréchal-Le Pen ait été évitée ; mais c'est au prix de la disparition de la gauche des assemblées régionales et, dans le cas de PACA, cela signe parfois la quasi disparition des élus locaux de gauche.

Pour certains, cela démontrerait la pertinence de la stratégie du Front Républicain ; pourtant le maintien de la liste socialiste conduite par Jean-Pierre Masseret – qui ne méritait pas les avanies et les insultes publiques dont ses colistiers et lui-même ont été l'objet – dans le Grand Est doit nous faire relativiser cette option. Rien n'indique que le retrait pur et simple, qu'un « Front Républicain », qui s'apparente avant tout à un hara-kiri pur et simple de la gauche au profit d'une droite qui n'a souvent de « républicaine » que le nom que Sarkozy a donné à son parti, soit forcément la solution adaptée à toutes les situations. Le sursaut « républicain » des électeurs, et notamment d'une partie des abstentionnistes du 1er tour, que chacun salue aujourd'hui aurait peut-être pu se produire malgré le maintien de la gauche ; en tous les cas, personne ne peut aujourd'hui asséner de certitudes dans un sens ou dans l'autre.

* * *

Le « c’est moins pire » que ce que prédisaient les sondages est fallacieux. On ne devait avoir que trois régions et on en a cinq ! N'oublions pas que dans la région Centre/Val-de-Loire et dans la région Bourgogne/Franche-Comté nous ne l'emportons que de quelques milliers de voix. Partout le FN reste à des niveaux élevés, voire inquiétants (cf. Midi-Pyrénées/Languedoc-Roussillon), sauf en Île-de-France.

N'oublions pas que le total des voix de gauche au 2nd tour des régionales est de 32,12% des suffrages exprimés, moins qu'au 1er tour de la présidentielle de 1969.

La réalité est que la gauche préside désormais seulement cinq régions représentant 20 millions d’habitants, tandis que la droite en dirige sept avec 42,8 millions d'habitants soit plus du double. La gauche n’est par ailleurs plus représentée dans deux régions comptant 10,9 millions d'habitants soit 15 à 16% de la population française ! Et même sans compter ces deux régions, la droite dirige donc cinq régions de 31,9 habitants, bien plus que celles de gauche.

Le cas de la Corse est à part et la situation dans les DOM a débouché sur la défaite des candidats soutenus pas le PS.

* * *

Si l'on s'attarde sur l'Île-de-France, oui il y a eu un vote utile des électeurs du FN du 1er tour en faveur de Valérie Pécresse ; mais si l'on se préoccupe de la gauche, notons que les reports de voix ont été bons (près de 70%, ce qui n'était pas gagné d'avance et qui ne se reproduira peut-être plus demain, ils sont cependant en baisse par rapport à 2010 qui avait connu des reports de plus de 90% du Front de Gauche et de près de 80% d'Europe-Ecologie vers le PS) et que nous avons bénéficié comme la droite de la baisse de l'abstention entre les deux tours.

La gauche totalisait quelque 1.300.600 voix (LO comprise) au 1er tour et en a rassemblé 1.569.262 au 2nd tour. Il faut pour mesurer les évolutions et faire la comparaison avec 2010 (alors qu'il y a 5 ans l'abstention était plus forte) :

  • Voix obtenues par la gauche en 2010 en IdF : 1.720.993 ;

  • Voix obtenues par la gauche en 2015 en IdF : 1.569.262 avec une plus forte participation.

Il manque 150.000 voix à la louche, ce qui est largement supérieur aux 60.000 qui nous séparent de Valérie Pécresse. C'est le même problème que celui que nous avons subit aux municipales et aux départementales : l'abstention différentielle importante de notre électorat (Bartolone maintient le score PS du 1er tour avec probablement le retour au bercail d'électeurs ayant voté EELV en 2010, ce qui compense "artificiellement" la désertion de l'électorat populaire). L'abstention de l'électorat populaire motivée par la déception vis-à-vis de la politique gouvernementale jugée insuffisamment à gauche, en tout cas insuffisamment favorable aux catégories populaires (toutes origines confondues cf. Jérôme Fourquet et FJJ : Janvier 2015 : le catalyseur ; Karim vote à gauche et son voisin vote FN - concernant les considérations relatives à l'électorat d'origine immigrée, cet essai a l'intérêt de démontrer que cette catégorie réduite et très spécifique de l'électorat n'exprime pas de vote communautariste ; ses motivations électorales ou abstentionnistes ne sont pas motivées comme certains l'ont répété ad nauseum par des considérations sociétales, par une réaction au mariage pour tous, mais par des conditions de vie quotidienne concrètes et des attentes déçues quant à la prise en charge de la question sociale par la gauche au pouvoir) nous coûtent considérablement bien plus que les conneries de Ensemble et Clémentine Autain (pas pires que les sorties inopportunes de Bartolone entre deux tours)... Ces électeurs ont envie de gauche mais préfèrent l'abstention : ils considèrent que la gauche est un bloc qui paie de la même manière les reproches faits au gouvernement socialistes et le discours de Mélenchon, seul émetteur réellement visible à gauche du PS, n'est pas compris par les classes populaires...

Si l'on regarde l'évolution des voix pour la gauche par département au 2nd tour entre 2010 et 2015 en Île-de-France : on gagne ou on perd moins à Paris et le 92... on perd fortement partout ailleurs du fait des catégories populaires qui s'abstiennent alors même que la participation augmente ; sans oublier la question de l'éloignement de l'agglomération, du sentiment d'abandon par rapport à la puissance publique et aux services publics. Le pass navigo est arrivé trop tard pour contrebalancer et par ailleurs ne couvre pas toutes les attentes des habitants de la grande couronne qui ont pu avoir le sentiment d'être délaissés dans cette campagne.

  Huchon 2010 % abstention Bartolone 2015 % abstention Huchon-Bartolone participation
Paris 342761 49,90% 354117 40,50% 11356 9,40%
Seine-et-Marne 190846 58,50% 151427 47,20% -39419 11,30%
Yvelines 210466 51,20% 179275 43,76% -31191 7,44%
Essonne 202316 51,70% 171669 44,40% -30647 7,30%
Hauts-de-Seine 222359 50,20% 210107 43,02% -12252 7,18%
Seine-Saint-Denis 182376 59,70% 175247 54,10% -7129 5,60%
Val-de-Marne 203453 54,00% 183838 46,80% -19615 7,20%
Val-d'Oise 166108 55,50% 143582 48,75% -22526 6,75%
  1720685   1569262   -151423  

 

N'oublions pas non plus que le FN compte désormais 354 conseillers régionaux et que les socialistes n'en compteront que 320 à 340. N'oublions pas qu'avec les résultats des régionales transposées dans des législatives, plus rien n'empêche désormais le FN, dans un mode de scrutin majoritaire à deux tours, d'avoir un groupe parlementaire puissant (Le Monde a publié une carte démontrant qu'en transposant les résultats du 2nd tour des régionales sur les législatives, 46 députés FN auraient été élus ; c'est sans compter sur la dynamique de ce parti et il faudra regarder dans le détail là où ses listes arrivent deuxième ou troisième avec un écart de voix très faible pour mesurer la gravité de la menace). N'oublions pas que le FN a dépassé lors de ce second tour le nombre de suffrages obtenus par Marine Le Pen lors de la présidentielle de 2012, battant son propre record : il n'y a pas de plafond de verre pour le FN et faire vivre cette illusion serait politiquement irresponsable.

* * *

Je suis effrayé d'entendre en aparté certains de nos responsables nationaux compter sur ce haut niveau de vote pour l'extrême droite en espérant que la droite se divise ou soit pénalisée encore un peu plus par sa progression pour permettre la qualification in extremis d'un candidat socialiste pour le second tour de l'élection présidentielle.

Cette stratégie est non seulement hasardeuse, elle est cynique donc destructrice.

D'aucuns regardent un sondage qui donnait dimanche soir François Hollande à 21% à égalité avec Sarkozy si la présidentielle avait lieu demain, avec une Marine Le Pen à 27%, c'est la preuve pour eux que la présidentielle peut se gagner en affrontant l'extrême droite. Cela fait l'impasse sur l'incapacité à se rassembler à gauche au 1er tour, cela fait également l'impasse sur la réalité des résultats de la politique économique et sociale qui percute directement ceux dont nous recherchons les suffrages :

  • 42.000 chômeurs en plus,
  • baisse de la consommation populaire de 0,7%,
  • baisse de la production manufacturière de 0,7% tout cela en octobre 2015.

Cela rappelle à quel point le choix non équilibré de la seule politique de l'offre depuis l'automne 2012 est inefficace, mais en plus en contradiction avec nos engagements de campagne et nourrit chez nos électeurs l'idée du déséquilibre et de l'injustice économique et sociale qui leur est faite. Combien de temps croyez-vous une fois que la période des attentats et de l'état d'urgence ce sera éloignée (espérons que de nouveaux attentats n'auront pas lieu, car les conséquences politiques tout autant qu'humaine seraient désastreuses), que la remontée du Président de la République dans les sondages tiendra ? Une fois que la réalité économique reprendra le dessus l'embellie de popularité prendra fin et douchera les illusions des apprentis sorciers politiques.

* * *

Ces élections sont et restent une défaite de la gauche et une sanction de la politique menée depuis 2012, qui échoue et qui est contradictoire avec nos engagements de campagne. La réalité politique du pays a été donnée par les résultats du 1er tour.

Il y a un désaccord majeur à gauche sur l’ampleur des changements nécessaires à la société française, à l’Europe :

  • Ceux qui souhaitent ce bloc central, ce fameux « front républicain » estiment au fond que le libéralisme et la logique dominante du système vont dans le bon sens et qu’il convient au mieux d’en corriger les excès, les aspects les plus insupportables ;

  • et ceux qui pensent qu’il est urgent de s’attaquer aux racines des profondes déstabilisations induites par le système et engager, certes par la voie de réformes, de transformations radicales pour imposer plus de justice sociale, une reconquête de la souveraineté démocratique et nationale/populaire, une nouvelle étape dans l’affirmation du modèle républicain.

L’incantation républicaine sera vite vaine si elle se limite à défendre l’ordre Républicain – qu’il est essentiel de garantir-. La République doit faire la preuve de sa capacité émancipatrice pour tous et tenir sa promesse de Liberté, d’Égalité et de Fraternité… c’est d’ailleurs là, que la gauche devrait être au rendez-vous de l’histoire, en donnant chair à la belle idée de République sociale. Ce n’est pas la République a minima qui répondra à la dureté des temps.

Les tenants de la ligne du « front républicain » surjouent par ailleurs l’importance accordée à la question identitaire pour reléguer complètement la question sociale. Cette situation est apparue clairement lundi soir au sein du Bureau National du PS, où certes cette analyse était minoritaire mais venait en écho aux thèses du premier ministre.

La seconde voie est l’exigence d’unité de la gauche et des écologistes. Après trois ans et demi, où elle a été malmenée, elle a impérativement besoin de volonté politique déterminée et durable. Car chacun tentera de refiler le mistigri de la désunion à l’autre, plutôt que de réellement avancer vers un rassemblement crédible. Il convient d’abord d’alerter les responsables socialistes, qui s’imaginent que le PS représente l’essentiel de la gauche, qu’en réalité au premier tour le PS et ses partenaires immédiats représentent 23,43% et les autres forces de gauche et écologistes (certes en ordre dispersé) totalisent 12,54 %.

Face à un « Front Républicain » qui montrera tôt ou tard ses limites, il est temps d'élaborer un nouveau Front Populaire. C’est le seul antidote qui vaille : unité et offensive sociale, de progrès. Le seul problème est que Jean-Luc Mélenchon l’imagine sans une partie du PS, et particulièrement celle qui dirige actuellement. Bref pas le rassemblement de toute la gauche, donc pas le Front Populaire.

Entre ceux qui veulent s’affranchir de l’Union et ceux qui ne l’imaginent qu’autour de leurs thèses, s’expriment les deux faces d’une même impuissance collective.

* * *

Ceux qui ont créé le problème (à droite et à gauche) ne doivent plus pouvoir s'ériger comme le rempart face au monstre qu'ils ont encore contribué à faire progresser.

  • il faut le plus vite possible établir un inventaire de la politique du gouvernement en rappelant que, même si "on s'en sort bien", on a frôlé la catastrophe et qu'on risque de ne pas l'éviter la prochaine fois si on ne s'interroge pas sur les raisons de la progression du FN depuis 2012 et du choix massif de l'abstention dans l'électorat de gauche ;

  • il faut exiger le retrait de tous les projets de loi fracturent la gauche (la loi Macron II, la réforme du code du travail, l'inscription de la déchéance de nationalité pour les binationaux nés Français dans la constitution) et bâtir dans un véritable contrat avec la majorité parlementaire de gauche un nouvel agenda politique qui permettra d'avoir un gouvernement de toute la gauche, avec la relance de l'investissement public et de la consommation...

  • et il faut enfin des primaires si possibles les plus larges à gauche car c'est la seule manière de débattre du bilan et du projet (contrat de mandature) qui permettront de rassembler la gauche ce que nous n'avions pas pu faire aux régionales, pour s'assurer d'être en ordre de bataille pour les présidentielles et les législatives ...

La carte des régions à l'issue du second tour des régionales donne une image trompeuse de la réalité politique de la France

La carte des régions à l'issue du second tour des régionales donne une image trompeuse de la réalité politique de la France

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9 décembre 2015 3 09 /12 /décembre /2015 11:51
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J'étais interrogé hier à 14h05 (8h05 heure de Montréal) dans l'émission Le Plateau Montmartre par François Roberge de Radio Centre-Ville sur l'analyse du premier tour des élections régionales qui ont eu lieu dimanche 6 décembre 2015.

Vous trouverez le fichier mp3 ci-dessous.

L'occasion de faire prendre conscience à nos cousins québécois la catastrophe électorale qu'elles ont à nouveau révélée :

  • le FN à 30%, en tête dans 6 régions sur 13, dépassant ou approchant les 40% dans le Nord-Pas-de-Calais-Picardie, PACA et Alsace-Lorraine-Champagne-Ardennes ;
  • une gauche divisée par la politique gouvernementale, et des électeurs qui ont à nouveau sanctionné la gauche toutes sensibilités confondues, parce qu'ils désapprouvent la politique menée, ce qui a également renforcé le FN ;
  • une droite en tassement, car elle ne convainc pas et a depuis 10 ans crédibilisé le discours de l'extrême droite ;
  • une incapacité à rendre audible dans ces conditions le bilan favorable des équipes de gauche dans les régions, et des projets pour l'avenir ;
  • un second tour très incertain qui risque de voir 3 régions tomber dans l'escarcelle du FN, avec un retrait des listes socialistes dans le Nord et en PACA, qui n'empêchera vraissemblablement pas les victoires de Marine et Marion Maréchal Le Pen ;
  • la nécessité de tout faire pour que les régions françaises conservent des projets progressistes là où c'est encore possible grâce au rassemblement de la gauche, et à l'avenir pour réorienter la politique gouvernementale afin qu'elle respecte enfin les engagements de 2012.

Bonne écoute.

Frédéric FARAVEL

en podcast ici

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23 octobre 2015 5 23 /10 /octobre /2015 13:39
Portugal : la souveraineté populaire bafouée, nouvel exemple d'évolution post-démocratique en Europe

Le Président de la République portugaise a annoncé hier soir dans une allocution télévisée sa décision de reconduire Pedro Passos Coelho, premier ministre de centre-droit sortant.

Si la coalition PSD/CDS-PP, qu'il menait, est arrivée en tête avec 38,5% des suffrages exprimés le dimanche 4 octobre dernier, elle ne dispose pourtant pas d'une majorité parlementaire, au contraire des forces de gauche qui ont, elles, rassemblé 52% des voix (tous partis confondus).

Pour la première fois dans l'histoire de la démocratie portugaise, Antonio Costa – leader des socialistes portugais – avait engagé et réussi un travail politique important permettant de rassembler l'ensemble des forces de gauche (PS : 32,4%, Bloc de Gauche (BE) : 10,2%, alliance écolo-communiste : 8,3%) derrière un gouvernement disposant d'une majorité parlementaire alternative et absolue de 122 sièges sur 230. Alors qu’Antonio Costa lui a présenté mardi soir un accord de gouvernement majoritaire, le président Anibal Cavaco Silva a décidé de faire fi de cet accord, de faire du message politique extrêmement clair adressé par le peuple portugais pour sortir du « tout austérité ».

Il n'est pas question pour nous d'entrer dans un débat hors sol pour savoir si cette décision respecte la lettre ou l'esprit de la constitution portugaise, mais de condamner avec force le déni de démocratie qu'elle représente.

En effet, le Président portugais a donné pour seul argument de son choix qu'il refuserait de permettre la participation au gouvernement de forces politiques (le Parti communiste portugais et le BE) critiques vis-à-vis des institutions européennes et favorables à la sortie du Portugal de la zone euro. En insistant sur ce point (« Hors de l'UE et de la zone euro, l'avenir du Portugal serait catastrophique »), il a sciemment menti à ses concitoyens puisque le programme de gouvernement rassemblant PS, PCP et BE ne prévoit évidemment ni la sortie de l'UE, ni celle de l'euro et qu'Antonio Costa s'est engagé à respecter les règles financières de l'eurozone.

En fait, M. Cavaco Silva tente un coup de poker : à demi-mot, il espère l’abstention de 16 députés socialistes afin d’obtenir, dans 13 jours, la confiance au gouvernement. Celle-ci semble d’ores-et-déjà utopique. En opposant ainsi une fin de non recevoir définitive à une alternative de gauche pourtant majoritaire, il choisit de maintenir un gouvernement minoritaire de droite qui pourrait ne pas passer le vote de confiance au Parlement et gérer les affaires courantes indéfiniment (c'est-à-dire poursuivre la politique austéritaire engagée par Passos Coelho).

Le Président portugais a pris hier soir le risque de faire entrer son pays dans une période d'instabilité politique, qui ne profitera à terme à aucune force démocratique puisque la souveraineté populaire et l'esprit démocratique sont ainsi battus en brèche.

C'est une nouvelle distorsion entre la volonté exprimée par des citoyens européens et les politiques qui leurs sont imposées. C'était le cas en en 2008 avec la ratification du Traité de Lisbonne malgré le rejet référendaire du TCE en 2005 par les Français et les Néerlandais ; ce fut la même logique lorsque l'eurogroupe a contraignit le gouvernement Tsípras à céder sous sa menace le 13 juillet. À chaque fois, la logique ordo-libérale imposée à la construction européenne« il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités » (Jean-Claude Juncker)nous enferme un peu plus dans une grave dérive post-démocratique, qui risque de tuer à petit feu l'idéal de l'intégration européenne et qui nourrit tous les jours un peu plus les populismes et les formations xénophobes.

Les socialistes français et européens doivent désormais par tous les moyens manifester avec force et détermination leur soutien envers le peuple portugais, Antonio Costa et la coalition de gauche qu’il avait su rassembler. La parole démocratique qui s’est exprimé le 4 octobre dernier doit être respectée. On ne joue pas avec la démocratie sous peine de l’abîmer. Il est temps qu'en Europe les socialistes et toute la gauche se mobilisent ensemble pour exiger une alternative à l'austérité et une réorientation de la construction européenne qui la rende à nouveau conforme aux valeurs démocratique et respectueuses de la souveraineté populaire.

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15 septembre 2015 2 15 /09 /septembre /2015 14:21
Répondre à la lettre ouverte de Jean-Christophe Cambadélis à la gauche

Le Premier secrétaire du Parti Socialiste a donc - comme il l'avait annoncé lors de l'université d'été du PS à La Rochelle - envoyé une "lettre ouverte à la gauche et aux écologistes". Ce vocable large et imprécis permet de jouer sur l'ambiguïté concernant les destinataires réels de cette missive : parler aux électeurs de gauche et écologistes en général ou s'adresser aux organisations politiques, syndicales et associatives qui s'identifient à la gauche...? Il est peu probable que nos électeurs se précipiteront pour lire ces trois pages et demi, tout comme personne n'avait lu l'adresse du PS aux Français qui enterraient déjà les engagements de la motion majoritaire du congrès de Poitiers ; et il n'est pas sûr que les organisations que Jean-Christophe Cambadélis souhaite pouvoir dépasser (à plusieurs reprises lors du congrès du PS, les responsables de la motion A ont affirmé leur volonté de squizzer les dirigeants écologistes ou du Front de Gauche pour parler directement à leurs électeurs et les mettre face à leurs responsabilités) apprécient forcément le ton et fond de ce courrier.

Pourtant, cette démarche aurait pu être utile, après tant de mois sans dialogue à gauche.

S'adressant à la gauche et aux écologistes dans son ensemble, le premier secrétaire me permettra donc d'avoir un avis sur son propos.

Mon premier sentiment fut de noter le caractère hors sol et particulèrement tactique de cette lettre : s'il s'agissat de parler aux électeurs de gauche, c'est raté, car il y a peu de chances que ceux-ci se laissent émouvoir ou appeler à la réflexion par des considérations qui oublient leurs conditions de vie concrètes.

Le principal sujet n'est pas de savoir ce que la gauche peut faire ensemble au service des Français mais d'en appeler à une réaction de défense contre le "bloc réactionnaire", qui allierait la droite sarkoziste et l'extrême droite. Inventant de nouveaux vocables comme "arabophobie", qui semble remplacer le racisme, villipendiant l'europhobie du bloc réactionnaire - alors même que Les Républicains avouent eux-mêmes que la dernière chose qui les distinguent encore du FN et du Rassemblement Bleu Marine est la politique européenne, les premiers dénonçants la volonté des seconds de quitter la zone euro et l'union européenne -, Jean-Christophe Cambadélis interpèle donc organisations et électeurs "que croyez-vous qu'ils feront de la République et de l'Etat social ?"

Cette stratégie est suicidaire et défaitiste : elle entérine l'irrésistibilité de la montée de l'extrême droite, plutôt que d'envisager la reconquête de ceux des électeurs de gauche qui ont voté Marine Le Pen aux élections européennes et/ou sont tentés de le faire aux élections présidentielles. Il est vrai que le Premier secrétaire du PS s'est convaincu que la principale motivation des électeurs qui renforcent aujourd'hui les suffrages du FN l'ont fait par préoccupation identitaire, alors que tout démontre qu'ils l'ont fait par la déception que la gauche au gouvernement a suscité chez eux au sujet de la question sociale, cette même question sociale que Jean-Marie Le Guen considérait comme accessoire ou secondaire dans sa tribune publiée par Le Point le 21 juin dernier.

De fait, poser le débat en ces termes évite aux dirigeants actuels du PS et du gouvernement d'affronter une question plus gênante : qu'est-ce qui a provoqué la montée du FN au-delà des 20%, et jusqu'à s'approcher des 30% aujourd'hui, depuis 2012 ? A cela, la majorité des électeurs de gauche ont déjà répondu à plusieurs reprises par voie électorale et cela est rappelé par tous les sondages auprès des sympathisants de gauche : ils considèrent que le PS et l'action du gouvernement qu'il soutient ne sont pas assez à gauche. Qu'importe qu'ils ne votent pas pour une alternative à gauche, on sait que l'inertie des institutions de la Vème République et la nature de la gauche française - que nos électeurs considèrent comme un seul bloc et non comme scindée entre des pôles irréconciliables (ce qui invalide depuis le départ la thèse de Jean-Luc Mélenchon et du PG) - ne permettent pas l'émergence d'une alternative à gauche lorsqu'elle est au pouvoir. Ainsi quand le PS perd des électeurs, tous les autres partis de gauche et écologistes en perdent aussi, dans des proportions différentes comme si les électeurs leur reprochaient également les politiques conduites bien qu'ils ne les soutiennent pas. Ceux qui accusent d'ailleurs les "Frondeurs" de s'insurger contre le gouvernement pour sauver électoralement leur peau souffrent d'une grave myopie, puisque l'étiquette PS qu'ils souhaitent conserver leur inflige la même opprobe qu'à ceux qui soutiennent les choix qu'ils dénoncent.

Or tant que le PS n'aura pas analysé sereinement les raisons dans son action gouvernementale qui ont provoqué une profonde déception et nourri l'abstention massive et la croissance du vote FN, l'appel à se rassembler derrière lui pour y faire barrage sera perçu par ses partenaires politiques comme une tartufferie détestable.

Il n'est pas possible de demander à des électeurs et des partis politiques de soutenir un parti qui soutient des politiques gouvernementales qu'ils considèrent comme cause du problème politique dont le FN est le symptôme, le véhicule. Plus le PS jouera sur une tactique de culpabilisation, plus il provoquera des réflexes d'opposition de plus en plus violents.

Comment d'ailleurs ne pas se pâmer quand on demande aux militants écologistes du Nord-Pas-de-Calais/Picardie de rallier des listes conduites par le PS, lorsque dans la même semaine on voit les manoeuvres présidentielles pour faire imploser de l'intérieur EELV grâce à Jean-Vincent Placé et François de Rugy et la ministre de l'écologie annoncer le report de la fermeture de Fessenheim à 2018 ! on aurait voulu les pousser dans les bras du Front de Gauche qu'on n'aurait pas su faire mieux : c'est d'ailleurs ce qui s'est passé, alors qu'il aurait fallu réunir toutes les conditions pour faciliter l'union dans cette région !

Jean-Christophe Cambadélis rappelle "Dans les années 1970 ou bien 1936, les désaccords au sein de la gauche étaient plus graves puisqu'ils portaient sur le modèle de société. Et pourtant la gauche s'est unie." Sauf qu'en 1936 comme en 1970, la gauche ne cherchait pas à dépasser des divergences idéologiques mais avait fait le choix de s'accorder sur un programme politique ; c'était d'ailleurs la grande innovation de François Mitterrand à Epinay en 1971, abandonner l'idée illusoire de refaire le congrès de Tours à l'envers pour afficher la perspective de gouverner ensemble pour transformer la société. Aujourd'hui le premier secrétaire du PS voudrait donc faire croire à nos électeurs et nos partenaires que nous n'avons plus de divergences idéologiques et que rien n'empêche donc d'agir ensemble, alors même que nous avons été incapable de respecter nos engagements économiques et sociaux et que le Président de la République a confié à François Fressoz à quel point il était conscient de tromper ses électeurs et qu'il avait sciemment changé de programme. Comment instaurer la confiance à gauche pour agir ensemble si nous ne tenons pas nos engagements, si nous ne respectons pas les accords politiques (celui conclu avec EELV en 2011) avec nos partenaires.

Guillaume Balas, député européen, a également répondu à notre premier secrétaire ; je me permets ici de le citer : "Un projet qui serait fondé sur l’égalité politique sans prendre en compte les inégalités sociales, la citoyenneté sans sa traduction en droits concrets, l’appel aux valeurs de la République de manière purement théorique, le rassemblement incantatoire face au « bloc réactionnaire » sans autre projet que d’éviter sa prise du pouvoir est condamné à l’échec, un échec électoral mais pire encore, un échec moral."

De fait, le premier secrétaire fait régresser les socialistes au niveau de l'aveuglement de Lamartine en 1848 qui professait alors qu'"avec l'instauration du suffrage universel, il n'y a plus de prolétaires"... Jean-Christophe Cambadélis vient ainsi d'effacer 150 ans d'histoire sociale et politique !

Frédéric FARAVEL

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