J'ai lu avec attention la tribune publiée par l’ami Rémi Lefebvre dans les colonnes du Monde ce lundi de Pentecôte 25 mai 2026, intitulée « La gauche découpe son espace électoral en petites parts de marché dans une logique d’optimisation ». Il y pointe plusieurs problèmes idéologiques et structurels. Dès le départ, il rappelle notamment que la gauche « a vocation à les [les classes populaires] représenter dès lors que la justice sociale reste sa boussole. »
Or c’est bien ce qui pêche aujourd’hui : la Justice sociale à laquelle il faut impérativement ajouter la Justice économique n’apparaissent plus comme une priorité essentielle de ce qu’il reste des « grands partis » de gauche … ou alors à l’état de réminiscences liturgiques. Chez aucun d’entre eux – pas même LFI qui prétend porter à elle seule une radicalité politique –, je ne vois quoi que ce soit de nature à remettre en cause la situation structurelle issue de la déconstruction du modèle social européen (à plus forte raison du modèle social républicain français) accepté par tous sous forme d’abdication devant les injonctions néolibérales. Il n’y a rien nulle part sur le contrôle de l’appareil productif, sur une réelle politique industrielle et l’écologie n’est pas en reste car une transition écologique sérieuse est impossible dans un environnement néolibéral européen. Rien sur les conditions de la production de richesses, sur leur répartition et leur pré-distribution, rien de sérieux sur les emplois à développer et la dignité des salaires – la gauche, LFI comprise, s’est convertie toute entière aux crédits d’impôts.
Structurellement, la répartition de segments électoraux et sociologiques pourrait s’entendre si – au-delà même de se diviser et de s’insulter par médias interposés et sur les réseaux sociaux chaque jour que Dieu fait – ceux qui se croient dépositaires de tel ou tel segment ne travaillaient pas à les opposer les uns aux autres dans une stratégie déconcertée mais étrangement parallèle de chercher à donner raison au RN. D’un côté, ceux qui après l’avoir dénoncé font du Terra Nova 2011 considérant que les descendants d’ouvriers sont tous des racistes irrécupérables et que les habitants des quartiers populaires des banlieues sont réductibles et assignés à leur "identité" (origine ethnique ou confessionnelle, réelle ou supposée, le concept de communauté nationale en prend un coup) - c'est la stratégie de la France Insoumise et de Jean-Luc Mélenchon ; de l’autre, ceux qui, comme François Ruffin ou l'aile droite du PS, finissent pas les rejoindre dans une logique identitaire inversée en semblant croire qu’ils pourront ramener à eux les classes populaires des secteurs périurbains, des anciens bassins industriels et des territoires ruraux, en validant une partie des analyses de la droite sur l’immigration, analyses fondées sur des données totalement fausses (le concept d'intégration républicaine, pourtant à nouveau démontré par les études de l'INED, est en PLS ; mais il est aussi nié par ailleurs par des individus irresponsables comme Sandrine Rousseau).
Tout cela se faisant en renforçant les logiques d’égoïsme social en vogue dans toutes les catégories sociales, comme l’a remarquablement décrit Camille Peugny (lire Le triomphe des égoïsmes : Une nouvelle contrainte sociale - janvier 2026, PUF)… et en abandonnant toute réponse économique aux classes populaires ainsi que toute stratégie d’éducation populaire qui nécessiteraient, il est vrai, un investissement humain de terrain et de long termes, qu’aucun parti et aucun prétendant au leadership n’a non seulement les moyens de mettre en œuvre mais, pire encore, tout simplement la volonté de le faire !
Nous n’en sortirons qu’en renversant totalement les logiques en cours avec des acteurs politiques convaincus que l’heure n’est plus au marketing mais à la construction de solutions ancrées dans un projet idéologique conséquent.
Frédéric Faravel
membre de la direction nationale de la Gauche Républicaine et Socialiste

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