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Bien sûr, la vie de ce professeur de philosophie à l'Ecole normale supérieure (il fut longtemps le "caïman", le répétiteur des candidats à l'agrégation de philosophie), dont la fin est marquée par le meurtre de sa femme Hélène Rytmann, en 1980, est traversée par une conjoncture historique et politique particulière. Pour lui, la Théorie (avec un grand "T", entendez : marxiste) devait d'ailleurs servir à en infléchir le cours. La redécouverte de Marx (mais aussi du dramaturge italien Bertolazzi mis en scène par Strehler) qu'Althusser propose dans ce recueil d'articles, pour l'essentiel publiés de 1960 à 1965 dans les revues du Parti communiste - notamment La Pensée -, ne saurait être dissociée des débats du temps. En puisant dans l'autorité de Marx, Althusser et son groupe d'"althussériens" (Etienne Balibar, Alain Badiou, Jacques Rancière, etc.) s'efforçaient de ménager, à l'intérieur même du PCF, un "efficace" à la philosophie. Autrement dit, ils croyaient en leur capacité d'agir sur la réalité des "rapports de production" par l'intervention intellectuelle et militante. D'où l'importance accordée dans ces pages non seulement à l'auteur du Capital mais aussi aux productions théoriques des grands acteurs du mouvement communiste, Lénine ou Mao (le Grand Timonier étant évoqué avec chaleur pour sa contribution de 1937 sur la "contradiction"). Ce début des années 1960 est encore une époque où la nature criminelle et policière des régimes qui se revendiquent du "socialisme réel", surtout chinois, demeure mal connue dans le détail et peu documentée. D'où certaines évocations qui, aujourd'hui, font tout de même grincer des dents : Staline crédité "paradoxalement" d'avoir mis fin au délire de la "science prolétarienne" d'un Lyssenko qui avait prétendu contester la génétique de la "science bourgeoise" ; Mao loué pour son absence de contamination hégélienne, etc.
Pourtant, la relecture du Marx historique s'inscrivait avant tout dans le projet de mettre à bas une orthodoxie. Celle qui, depuis Staline, avait figé la pensée du mouvement communiste et transformé le marxisme en constat mécanique d'un processus historique qui se faisait pour ainsi dire tout seul et que les instances dirigeantes du mouvement révolutionnaire étaient seules à pouvoir interpréter.
L'"HUMANISME", UNE "IDÉOLOGIE"
L'autre adversaire d'Althusser dans Pour Marx est l'"humanisme" - mot d'ordre alors en vogue parmi les intellectuels organiques du PC, qui visait à étendre l'influence des communistes à d'autres cercles, notamment à ceux des croyants. L'incarnation de cette tendance dominante est alors Roger Garaudy, qui, après son exclusion du PCF en 1970, retrouvera la foi chrétienne puis se convertira à l'islam.
Contre l'économisme/humanisme qui pervertit l'héritage de Marx, Althusser va développer grâce aux concepts forgés par le philosophe des sciences Gaston Bachelard sa thèse fameuse de la "coupure épistémologique". Il y aurait un Marx encore captif des notions de la philosophie et en particulier de l'idéalisme allemand, d'Hegel comme de son adversaire matérialiste, Feuerbach : le Marx des Manuscrits de 1844 et un Marx "scientifique", celui du Capital.
Le fauteur de l'orthodoxie dévoyée serait le Marx des philosophes ; le Marx du parti idéal serait celui qui aurait fini par se débarrasser d'Hegel. Quant à l'antihumanisme, il ne signifie ici que la reconnaissance de l'humanisme comme "idéologie". Une idéologie qui empêche de reconnaître que la notion de sujet n'est que l'interpellation des individus comme tels par les "appareils idéologiques d'Etat" au service du pouvoir.
POUR MARX de Louis Althusser. La Découverte, 2005 (réédition), 273 p., 11 €.

