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sur l'auteur

Je m'appelle Frédéric Faravel. Je suis né le 11 février 1974 à Sarcelles dans le Val-d'Oise. Je vis alternativement à Bezons dans le Val-d'Oise et à Massy dans l'Essonne. Militant socialiste au sein de la Gauche Républicaine & Socialiste. Vous pouvez aussi consulter ma chaîne YouTube. Je suis membre de la direction nationale de la Gauche Républicaine et Socialiste, en charge du pôle "Idées, formation, riposte".
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Gauche Républicaine & Socialiste

17 avril 2019 3 17 /04 /avril /2019 11:21

La politique commerciale est une politique exclusive de l'Union européenne (UE), le seul interlocuteur en interne comme en externe est la Commission, qui en tant que négociateur représente les 28 États.

Le traité de Nice, entré en vigueur en 2003, soumet les accords portant sur le commerce des services et des aspects commerciaux de la propriété intellectuelle à la compétence exclusive de l'Union, mais en règle générale, ces accords doivent être approuvés par le Conseil à l'unanimité après consultation du Parlement européen.

L'entrée en vigueur du traité de Lisbonne en 2009 donne au Parlement européen un rôle équivalent au Conseil européen (procédure législative ordinaire) pour définir le cadre dans lequel est mise en œuvre la politique commerciale. En conférant une nouvelle compétence exclusive de l'UE aux services culturels et audiovisuels, aux services d'éducation, sociaux et de santé humaine ainsi qu'aux investissements à l'étranger, le traité étend désormais cette compétence à la quasi-totalité des accords commerciaux. Enfin, la majorité qualifiée est requise pour certains accords concernant les services et aspects commerciaux de la propriété intellectuelle.

Les États membres n'assistent pas aux négociations et là où ils sont présents, (OMCetc.) ils ne prennent la parole qu'au titre national et non-européen. Mais le traité instaure un processus de décision équilibrée assurant la capacité de négociation de l'UE. Les États membres (et le Parlement) disposent de deux atouts essentiels : la possibilité d'ouvrir des négociations avec les pays tiers (adoption de mandat) et la possibilité de conclure des accords négociés (art. 218). Il revient également à la Commission d'informer régulièrement les États membres et – en théorie – le Parlement pendant les négociations.

Enfin, les accords sont, à l'issue des négociations internationales, signés et ratifiés par le Conseil de l'UE, et nécessitent l'approbation du Parlement européen.

Pour la négociation et la conclusion des accords, le Conseil statue normalement à la majorité qualifiée. L'unanimité des États membres demeure cependant requise dans trois domaines :

  • dans le domaine du commerce des services, des aspects commerciaux de la propriété intellectuelle et des investissements directs étrangers, lorsque l'accord négocié comprend des dispositions pour lesquelles l'unanimité est requise pour l’adoption de mesures internes (parallélisme entre règles internes et règles externes) ;

  • dans le domaine du commerce des services culturels et audiovisuels, lorsque les accords négociés risquent de porter atteinte à la diversité culturelle et linguistique de l'UE. Cette mesure d'"exception culturelle", avancée en particulier par la France, évite de remettre en cause les aides nationales et européennes accordées dans ce secteur ;

  • dans le domaine du commerce de services sociaux, d'éducation et de santé, lorsque les accords négociés risquent de porter atteinte à la compétence des États membres pour la fourniture de ces services.

En matière d'accords avec des pays tiers, l'UE s'est engagée en faveur du « Programme de Doha pour le développement », un cycle de négociations multilatérales visant à poursuivre la libéralisation mondiale des échanges tout en y intégrant le développement des pays pauvres, lancé en novembre 2001 sous l'égide de l'OMC. Mais ces négociations piétinent en raison de l'absence de consensus entre l'UE, les États-Unis et les autres blocs régionaux (G20, G90), en particulier sur les questions agricoles, les services et la propriété intellectuelle.

Sans remettre totalement en cause ses objectifs, la suspension du cycle de Doha en 2006 a dès lors multiplié le recours aux accords bilatéraux, y compris par l'UE.

Les évolutions de la politique européenne entrent parfois en contradiction avec ses positions initiales. En l'occurrence, le principe de "préférence communautaire" est atténué avec l'importante diminution du tarif extérieur commun (mais le commerce entre États membres représente encore 60% du total des échanges), tandis que le soutien à certains secteurs (agriculture, culture...) est considéré comme une entrave au commerce mondial par certains membres de l'OMC.

L'UE promeut des Accords de Libre-échange promeut portant non seulement sur la réduction des droits de douane pour les marchandises, mais aussi l'accès aux services, la lutte contre les barrières non tarifaires (comme les normes sanitaires), un meilleur accès aux marchés publics, la protection de la propriété intellectuelle (dont les Indications géographiques), l'application de règles strictes de concurrence ou encore le développement durable.

Ces accords selon la Commission européenne ont pour principaux objectifs de :

  • libérer l’accès aux marchés pour les entreprises européennes, voire fournir des débouchés aux secteurs en crise ;

  • créer des précédents pour un renforcement des règles multilatérales dans les domaines d'intérêt de l'UE (indications géographiques, marchés publics…) ;

  • retrouver des leviers d’influence à l’égard de pays peu sensibles aux demandes de l’UE ;

  • contribuer à une meilleure gouvernance internationale à travers le respect de clauses environnementales et sociales ambitieuses.

Le 28 novembre 2011, l’UE et les États-Unis mettent en place un groupe de travail de haut niveau sur la croissance et l’emploi, destiné à trouver des solutions à la crise économique, mené par Ron Kirk et Karel De Gucht. En juin 2013, le Conseil européen donnait à la Commission européenne un mandat de négociation avec les États-Unis pour la création d'une vaste zone de libre-échange, baptisée TAFTA ou TTIP, dans l’esprit de ce qui existe déjà sur le continent américain entre le Canada, les États-Unis et le Mexique (Alena). Le but est de jeter les bases d’un immense marché commun – 820 millions de foyers – par une harmonisation progressive des réglementations et de la reconnaissance mutuelle des règles et normes en vigueur. Le 4 juillet 2013, le Parlement européen votait une résolution refusant le report des négociations malgré la surveillance américaine des communications des négociateurs européens.

Les négociations furent donc menées par la Commission européenne dans une totale opacité ; les parlementaires européens qui ont tenté d'accéder au dossier ont d'ailleurs fait l'objet d'une surveillance particulièrement intrusive et ne sont vus confier que des documents largement caviardés afin de protéger le secret des négociations. Les estimations de croissance mises en avant par ses promoteurs ont été largement contestées par les ONG : la signature d’un tel traité, « aboutissement de plusieurs années de lobbying des groupes industriels et financiers » qui implique « le démantèlement ou l’affaiblissement de toutes les normes qui limitent les profits des entreprises », selon ATTAC, aurait été destructrice d’emplois. Elle aurait également abouti à rien de moins que la fin de la souveraineté des États dans de multiples domaines : agriculture, environnement, industrie… Les positions de la France sur les OGM n'auraient plus été tenables dans le cadre de cet accord. Il en aurait été de même sur le dossier du gaz de schiste, et également sur les politiques de santé publique contre lesquelles les cigarettiers pourraient intervenir. Un des aspects du TAFTA, notamment, était extrêmement controversé  : celui qui prévoyait de confier à des instances arbitrales (et non à la justice publique) le règlement de conflits entre les sociétés multinationales et des États. Selon le TAFTA, si un pays prenait des mesures pour limiter la consommation de tabac, pour lutter contre la dégradation de l'environnement, pour protéger les données personnelles, il pouvait être traîné devant ces instances arbitrales par des groupes industriels s'estimant lésés... 

Finalement alors que le gouvernement français de François Hollande continuait d'espérer sa conclusion, les Européens – Allemagne en tête – constatèrent l'échec des négociations entre la fin de l'été et le milieu de l'automne 2016, alors que s'engageait en France et aux États-Unis des campagnes pour les élections présidentielles. Les candidats à la présidentielle avait pris leurs distances vis-à-vis du TAFTA, qui n'y était pas plus populaire qu'en Europe où une véritable mobilisation citoyenne commençait à prendre. Ainsi en Allemagne, l'opinion s'était largement retournée malgré le soutien des partis de la coalition d'Angela Merkel.

Fin de l'histoire ? Non, car un traité peut en cacher un autre. En l'occurrence le CETA, traité négocié dans la même opacité avec le Canada qui prévoit lui aussi une procédure de règlement des différends par des instances arbitrales. Or le CETA peut selon lui servir de cheval de Troie aux grandes firmes cherchant à imposer leurs intérêts aux États car elles ont toutes des filiales au Canada, et pourraient donc poursuivre les pays européens par ce truchement. Or en pleine campagne électorale française, le CETA – soutenu fortement par le gouvernement Hollande – était voté le 14 février 2017 par le Parlement européen (408 voix pour, 254 voix contre et 33 abstentions). Dans l'attente de sa ratification par les parlements nationaux des États membres de l'UE, celui-ci s'applique provisoirement depuis septembre 2017. Or au même moment, une commission d'experts réunie quelques mois plus tôt à la demande de l'exécutif français rendait son rapport. Si l’on prend la peine de le lire attentivement, toutes les craintes exprimées sur le CETA étaient relayées, notamment les risques de fragilisation du principe de précaution et de confrontation de deux modèles agricoles diamétralement opposés, au bénéfice exclusif des grandes exploitations fonctionnant de manière industrielle. Enfin, le rapport regrette l’absence totale d’ambition du CETA en matière de climat, « grand absent » de l’accord. Le gouvernement Macron ne donna aucune suite à ce rapport et on ne connaît toujours pas la date du débat parlementaire en France pour la ratification du CETA.

Au printemps 2017, la Commission européenne publiait un document de réflexion, intitulé « Maîtriser la Mondialisation », dont une partie était consacrée au commerce. Pour la première fois, elle reconnaissait certains effets négatifs de la mondialisation – l’augmentation des inégalités, notamment – mais elle ne proposait pour y remédier. Et pourtant, s’il y a bien une matière sur laquelle la Commission devrait revoir son approche, c’est bien sa politique commerciale. Depuis des années et encore plus depuis l’arrivée de Trump et sa stratégie du rapport de force, le libre- échangisme à outrance est présenté par la Commission européenne comme la seule réponse : c'est un acte de foi. La Commission a accéléré ainsi ses négociations avec le Mexique, le Japon1, le Mercosur ou le Chili, l’Australie, la Nouvelle Zélande, Singapour et le Vietnam. Selon la Commission européenne, il n'y aurait que deux manières possibles de faire du commerce : la fermeture totale des frontières (protectionnisme) ou l’ouverture maximale (libre échange). Ces deux voies sont dangereuses car destructrices de bien-être. Si elle n’évolue pas radicalement dans ses méthodes comme dans son contenu, la politique commerciale de l’Union européenne est condamnée. Il n’est pas ici question de remettre en cause l’importance du commerce pour nos économies mais d’acter l’échec du libre-échangisme généralisé, à tout point de vue : agriculture, industrie, travail, salaires, santé, environnement... Le « grand déménagement du monde » éloigne chaque jour un peu plus des incantations à sauver la planète.

Enfin en janvier dernier, les États-Unis ont proposé de relancer le partenariat transatlantique. Point de TTIP ou de TAFTA cette fois-ci, mais un nouvel accord sur mesure qui engloberait de très nombreux champs qui étaient présents dans les tentatives précédentes. Ce soi-disant traité « allégé » n’est qu’une façon de faire revenir par la fenêtre ce qui avait été politiquement chassé par la mobilisation des citoyens européens. Washington a en effet publié la liste de ses objectifs de négociation commerciale, et autant dire que tout y passe : biens industriels, agriculture, flux transfrontaliers de données, etc. Les États-Unis revendiquent une baisse des droits de douane, ce qui est déjà très critiquable, et une coopération et un alignement réglementaire progressif des deux zones de libre-échange. Pire, ils veulent nous empêcher d’interdire certains OGM qui sont utilisés sur le sol américain. Mais les propositions américaines n’en restent pas là. Alors que l’urgence climatique se fait de plus en plus pressante, et que nous assistons dès maintenant à des changements en profondeur de notre écosystème, aucune référence à la COP21 n’est présente dans les propositions qui émanent des institutions américaines. Nous sommes face à un défi civilisationnel et nous ne pouvons tolérer de telles aberrations qui mettent en cause la survie de nos sociétés démocratiques. Le Conseil européen a avalisé à la majorité qualifiée lundi 15 avril 2019 un mandat à la Commission européenne pour la reprise des négociations : le Président français Emmanuel Macron y a opposé un « non » de façade qui décrit à la fois un exécutif avant tout tourné sur les questions européennes vers la communication politique et un niveau d'isolement politique rarement atteint.

Frédéric Faravel

1Le JEFTA a été signé en juillet 2018, ratifié en décembre de la même année par les parlements japonais et européen, sans que les parlements nationaux européens ne soient appelés à se prononcer. Il est entré en vigueur le 1er février 2019.

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12 avril 2019 5 12 /04 /avril /2019 16:28

Il faut souligner le mouvement de fond qui touche aujourd'hui la plupart des pays européens : c'est une percée électorale de mouvements nationalistes xénophobes, d'extrême droite, ou l'ancrage de majorités durables réactionnaires. De fait, la xénophobie prospère dans l'Union européenne quelles que soient les déclarations d'intention et les indignations convenues de ses dirigeants européens ou gouvernementaux.

résultats des extrêmes droites en Europe aux élections européennes de mai 2014 - résultats des extrêmes droites en Europe lors des dernières législatives (mesuré à l'été 2018)résultats des extrêmes droites en Europe aux élections européennes de mai 2014 - résultats des extrêmes droites en Europe lors des dernières législatives (mesuré à l'été 2018)

résultats des extrêmes droites en Europe aux élections européennes de mai 2014 - résultats des extrêmes droites en Europe lors des dernières législatives (mesuré à l'été 2018)

A- La structure de l'Union favorise les extrêmes droites

C'est bien dans le cadre de l'Union européenne que plusieurs mouvements xénophobes ont accédé au pouvoir, seuls ou en coalition. Il est loin le temps (janvier 2000) où les gouvernements européens et la commission envisageaient de boycotter le gouvernement autrichien après un accord entre les conservateurs et le FPÖ (transformé en parti xénophobe par Jorg Haider) : aujourd'hui les sociaux-démocrates autrichiens ont conclu des accords régionaux avec l'extrême droite (et l'éventualité d'un accord à l'échelle nationale n'est plus écartée par ce parti), et les « sociaux-démocrates » slovaques ont déjà constitué trois gouvernements avec le soutien ou la participation de l'extrême droite (2006-2010, et depuis 2016). C'est dire ce que valent ces indignations et le niveau d'acclimatation des élites européennes avec ce qu'elles dénoncent par ailleurs comme le diable incarné.

Aujourd'hui, plusieurs gouvernements comptent l'extrême droite ou la droite réactionnaire au pouvoir : la Pologne avec le PiS, l'Autriche avec la coalition ÖVP-FPÖ, l'Italie avec la coalition M5S-Lega, la Hongrie avec le FIDESZ, la Belgique avec la coalition MR/VLD/NV-A (jusqu'en décembre 2018), sans compter ceux où elle soutient de fait le gouvernement. C'est bien dans le cadre de l'Union européenne que plusieurs autres partis d'extrême droite ont atteint des sommets électoraux comme avec le FN en France, le UKIP au Royaume-Uni, le DFP au Danemark ou le PVV au Pays-Bas. C'est toujours dans ce cadre que l'on assiste à la résurgence de partis néonazis, dont on aurait pu penser qu'ils seraient à jamais relégués aux poubelles de l'histoire : c'est le cas du Jobbik en Hongrie (19% des voix en avril 2018) ou des « Démocrates » suédois (17% en septembre 2018) ; c'est la naissance et la progression d'« Aube Dorée » en Grèce, passée de rien à 7% dès 2012, progression qui ne doit rien au hasard, la Grèce étant le pays qui a le plus souffert de la misère sociale extrême imposée par l'Union européenne et le FMI.

Or par son cadre ordo-libéral général, l'Union européenne provoque de fait de fortes tensions entre les États membres et à l'intérieur des nations européennes. Les peuples du Sud (Grèce, Portugal, Espagne, Italie) sont opposés aux peuples du Nord (Allemagne, Autriche, Pays-Bas, Finlande), dont les classes dirigeantes et les élites économiques sont les grandes gagnantes de la libre-concurrence.

Les premiers ne supportent plus de voir les seconds leur imposer une austérité injuste et inefficace. À ce titre, l'irruption avec 11% lors des élections régionales en Andalousie d'un parti d'extrême droite – VOX – est là pour nous rappeler que l'Espagne n'est pas pour toujours immunisée par le souvenir trop frais du franquisme. Si la virulence récente du débat sur la question nationale en Espagne avec la Catalogne peut expliquer une visibilité accrue de l'extrême droite, il n'est pas surprenant que VOX sorte de la marginalité dans l'une des régions où la population a le plus souffert de la crise économique sans que la solidarité européenne ne joue.

À l'inverse, l'Europe du Nord perçoit quant à elle l'Europe du Sud comme un boulet, maintenu sous perfusion financière. La presse britannique l'avait sympathiquement rebaptisée PIGS (Portugal, Italy, Greece, Spain), les Allemands parlent du « Club Med » : le mépris n'est pas sans conséquence. Et il nourrit en Allemagne comme ailleurs le vote d'extrême droite : l'Alternative für Deutschland (AfD) est ainsi entrée dans de nombreux parlements régionaux et surtout au Bundestag avec 12,6% des suffrages et 94 députés en septembre 2017 (elle est encore donnée entre 9 et 12% dans les sondages pour les européennes). Le succès de l'AfD – parti anti-euro – se nourrit évidemment de la récrimination citoyens allemands les plus âgés qui ne veulent « pas payer pour les fainéants » d'Europe du Sud et refusent tout principe de solidarité financière, risque (sur leurs pensions) que feraient peser selon eux la monnaie unique. L'AfD – qui aurait pu rester une branche radicale et particulièrement égoïste du conservatisme allemand – a également bénéficié de son virage vers l'extrême droite en reprenant à son compte les revendications anti-migrants de mouvements du type PegiDA (Patriotes européens contre l'islamisation de l'Occident) à visée ouvertement raciste. La crise des migrants affrontée de manière individualiste par Angela Merkel et égoïste par le reste des États membres les plus riches a nourri le sentiment raciste. L'AfD a raccroché dans le même mouvement le rejet à l'égard de l'immigration turque plus ancienne, qui nourrissait les petits mouvements néonazis qui se faisaient régulièrement remarqués par des ratonnades et des incendies volontaires (et meurtriers).

Or si ces mouvements se montrent identitaires et farouchement anti-migrants, xénophobes, anti-immigrés, ils proposent la plupart du temps des politiques très libérales en matière économique (le virage « social » du FN semble être terminé avec le départ de Florian Philippot et se résume aujourd'hui au rétablissement de la retraite à 60 ans). Ils n'ont aucun problème de principe à prôner l'austérité budgétaire, la baisse d'impôt sur les sociétés ou encore la limitation ou la suppression d'un impôt sur la fortune ; la dénonciation de boucs émissaires internes et externes – les étrangers, les migrants, les immigrés, les « Juifs », les musulmans, etc. – est un expédient bien pratique pour qui veut maquiller la réalité (ou l'inanité) de son programme politique (ou de son impuissance).

Notons cependant que le cap (présence au 2nd tour de la présidentielle, scores supérieurs à 20% des exprimés) a été franchi par le FN après que les reniements des responsables politiques français sur la question européenne soient si patents pour les classes populaires qu'elles ont rompu avec les partis traditionnels. Si les tensions identitaires ne sont pas inexistantes en France, avec la présence d'un islamisme radical qui se développe, les Français en général et les catégories populaires ne sont pas xénophobes et racistes en soi ; en réalité, l'intégration et l'acceptation fonctionnent encore très largement dans notre pays, comme le montre la proportion importante de « mariages mixtes ».

Ces partis ne représentent en réalité aucun danger réel pour les élites économiques des pays concernés et constituent des opposants rêvés (et parfois des partenaires on l'a vu) pour les partis conservateurs, libéraux, sociaux-libéraux dominants : le débat public est dès lors réduit à un clivage stérile qui opposerait les « démocrates » aux xénophobes, les pro-européens aux nationalistes, l'ouverture contre la fermeture, les questions économiques et sociales étant reléguées mécaniquement au second plan (sauf irruption populaire imprévue).

Enfin dans ses rapport avec les États tiers, l'UE alimente les déséquilibres économiques et renforce la domination occidentale, conduisant à de graves tensions. En contractant des accord de libre-échange, en exploitant les ressources du Sud par le biais de ses multinationales ou en utilisant le Franc-CFA, arrimé à l'Euro, comme outil néo-colonial, elle participe effectivement à maintenir le Sud en position de dépendance. Sur le plan géopolitique et militaire, les grandes puissances européennes – la France au premier chef – se trouvent presque toujours en première ligne lors d'interventions illégitimes, aux côtés ou avec le soutien des États-Unis (Libye, Syrie...), qui ont participé à la déstabilisation démographique et migratoire en méditerranée. Sur le plan migratoire, « l'Europe forteresse » qui se remet en place après la crise de 2015 est un repli égoïste face aux conséquences de nos propres politiques libre-échangistes et bellicistes. Le discours sur l'incapacité à prendre en charge l'afflux de migrants (au-delà du pic de 2015, c'est moins de 200 000 en 2017 et moins de 100 000 en 2018, pour 500 millions d'Européens) et la nécessité de construire des centres de rétention hors de l'UE qui est tenu par les dirigeants européens est irresponsable car il est tout à la fois inefficace et perçu comme une légitimation du discours de l'extrême droite.

Pour la gauche, la question politique centrale doit être la reconquête des classes moyennes et populaires tentées par la droite autoritaire et l'extrême droite, en réaction à la mondialisation. Or de fait, en étant un relais puissant de cette mondialisation, les structures de l'UE nous enferment de facto dans un magma de tensions identitaires intra et internationales. Lutter contre la xénophobie ne se fera donc pas en proclamant des sermons et en pointant du doigt le racisme dont feraient preuve ataviquement les classes populaires (comme on l'a fait avec les Gilets Jaunes dans un amalgame saisissant). Les tensions identitaires ne viennent pas de nulle part : elles ont pour terreau la pauvreté généralisée, les inégalités croissantes, le chômage de masse et les dénis de démocratie à répétition. C'est en mettant fin à ces dernières qu'on vaincra les premières et qu'un discours d'éducation populaire sur la fraternité humaine sera de nouveau opérant. Défendre l'Union européenne telle qu'elle est ou dans ses grandes lignes en croyant défendre l'ouverture au monde et à l'Autre, ou la fraternité universelle, est donc un contresens total : tant que les mécanismes européens qui produisent par libre-concurrence et libre-échange des ravages sur les citoyens européens perdureront les mouvements identitaires, xénophobes et anti-sociaux auront de beaux jours devant eux

les extrêmes droites en Europe

les extrêmes droites en Europe

B- Le piège du Brexit

L'Euroscepticisme des Britanniques est connu et ancien ; il est répandu depuis l'origine et l'adhésion du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande du Nord le 1er janvier 1973 dans de nombreux pans de la société britannique, divisant classes sociales, partis politiques, syndicats...

Sur cette base eurosceptique, les dirigeants britanniques ont régulièrement fait preuve d'une fermeté et d'une intransigeance à toute épreuve pour refuser tout principe de solidarité et toute évolution qui conduirait le Royaume dans autre chose qu'une zone de libre-échange. Ils ont donc manié à plusieurs reprises le chantage et avec succès. Il suffit de se rappeler le « I want my money back » de Margareth Thatcher. Au demeurant, cela prouve à quel point pour qui veut engager un rapport de force conséquent on en tire (surtout les grands pays) toujours quelque chose. La position de la Grande Bretagne est caractérisé par un nombre important de dérogations ou « opt out » en plus du « chèque britannique » obtenu en 1984 (Schengen, mécanisme de taux de change européen, Charte des droits fondamentaux, espace commun de liberté, de sécurité et de justice…).

La profondeur de la purge libérale subie pendant 18 ans par la société britannique sous Thatcher et Major – même pas contrebalancée par les mandats travaillistes de Blair et Brown – avait fini par placer la participation des Britanniques à la construction européenne comme une garantie des droits sociaux, là où partout ailleurs l'inverse était ressenti. Mais le sentiment profond du pays n'avait pas été modifié.

David Cameron, premier ministre britannique (2010-2016), Jean-Claude Juncker, président de la commission européenne depuis juin 2014

David Cameron, premier ministre britannique (2010-2016), Jean-Claude Juncker, président de la commission européenne depuis juin 2014

1) La responsabilité particulière de David Cameron

Le piège du Brexit s'ouvre sur une nouvelle opération de chantage par le « jeune » Premier ministre conservateur David Cameron qui avait succédé en mai 2010 au travailliste Gordon Brown, abattu par la crise économique (et le ras-le-bal du blairisme).

Les motivations de Cameron pour exiger de nouvelles concessions sont purement « domestiques » : en coalition avec le Lib-Dems, en chute libre dans les sondages, Cameron est tout à la fois confronté à la concurrence sur le versant europhobe de son électorat par le UKIP de Nigel Farage dont les scores ont explosé aux élections européennes de mai 2014 (27,5%) et à la réorientation d'abord timide de son opposition travailliste. Flatter les sentiments europhobes d'une partie de l'électorat conservateur lui paraît un bon calcul pour éviter une hémorragie vers le UKIP et, dans un système de scrutin majoritaire à un tour, une défaite par défaut au profit du travailliste Ed Miliband : pari réussi en mai 2015, si les Lib-Dems s'effondrent, la percée du UKIP aux élections générales est contenue à 12,6%, le parti europhobe ne gagnant qu'un siège à Westminster, les Conservateurs distancent de 6 points le Labour et obtiennent la majorité absolue.

Cameron avait commencé à dénoncer une disposition du TFUE sur une « Union sans cesse plus étroite des États membres ». Il va donc exercer une pression importante sur la Commission et le Conseil européens pour obtenir de nouveaux « opt out » espérant ainsi assécher définitivement le fonds de commerce du UKIP et déstabiliser un peu plus un Labour divisé dont les sympathisants viennent de désigner comme leader un membre peu connu de l'aile gauche parlementaire, totalement isolé au sein du PLP. Et il va y arriver : Aucune solidarité économique et financière avec le reste des membres de l'Union Européenne, notamment avec ceux qui participent à l'eurozone ; aucune perspective d'harmonisation sociale et fiscale, dans le but de décharger les sociétés britanniques d'une quelconque obligation d'équité économique ; aucune solidarité avec les États européens qui font face plus que d'autres, plus que la Grande-Bretagne elle-même, à la crise des réfugiés qui s'est aggravée avec la guerre en Syrie et la montée en puissance de Daesh – au contraire, il s'agit de limiter – en faisant porter la responsabilité des restrictions et des contrôles aux États du continent – plus encore l'entrée de migrants en Grande-Bretagne et notamment ceux qui viennent de l'Union européenne (Polonais), accusés de vouloir profiter de la générosité du Welfare state britannique (il insiste d'ailleurs particulièrement sur les dernières mesures – et celles à venir – de restriction d'accès aux aides sociales prises par le gouvernement conservateurs à cet effet) ; il s'agit également de se dégager des obligations et de la jurisprudence européenne en matière de droits de l'Homme, jugées attentatoires à la sécurité nationale et contre-productive dans la lutte contre la criminalité.

Les dirigeants européens ont cédé sur toute la ligne ; Cameron rentrait en Grande-Bretagne triomphant.

Ayant pourtant brossé dans le sens du poil le sentiment anti-européen, David Cameron ne sera pas en mesure de faire face à la violence la campagne en faveur du Brexit menée non seulement par le UKIP mais également d'éminents responsables de son propre parti (pas seulement Boris Johnson). Ils vont largement jouer d'abord et avant tout sur le sentiment anti-migrants européens, qui dans le cadre de la législation britannique ultra-libérale sont perçus comme une concurrence déloyale sur le marché du travail ; si la Grande Bretagne a obtenu des concessions impensables et qu'elle a par ailleurs délocalisé sa frontière à Calais pour tous les non européens, les partisans du Brexit expliquent qu'en dehors de l'UE, le Royaume-Uni pourrait enfin reprendre le contrôle de ses frontières et de sa politique migratoire. Ils accusent Cameron de ne pas avoir obtenu le retour du veto de la Grande-Bretagne sur toute décision européenne et dénoncent le fait que les décisions de la CJUE et de la CEDH puissent s'y appliquer. Les Brexiters vont jouer à fond sur l'image d'échec de l'Union face à la crise grecque et la crise migratoire : ils présentent l'UE comme un bateau en train de couler qu'il conviendrait de quitter au plus vite. Enfin, ils prétendent que la Grande Bretagne pourra être en meilleure posture si elle est indépendante pour négocier ses propres accords commerciaux (on y reviendra).

cette photo de David Cameron aurait pu être prise à l'annonce des résultats du référendum [joke]

cette photo de David Cameron aurait pu être prise à l'annonce des résultats du référendum [joke]

2) Comprendre les résultats du référendum

In fine, le 23 juin 2016, 51,89% répondront à la question « Le Royaume-Uni doit-il rester un membre de l'Union européenne ou quitter l'Union européenne ? » par la seconde option (près de 1,3 million de voix d'écart, 70% de participation). Toutes les prévisions des instituts de sondage ont été déjouées. La participation très élevée n’a pas été favorable au camp du maintien. C’est le camp du Brexit qui s’est mobilisé de manière massive. Le premier ministre britannique en a tiré les conséquences en annonçant sa démission, dès le 24 juin au matin.

David Cameron est celui qui aura mis à nu les divisions béantes d’un royaume plus désuni que jamais ; au-delà des considérations tenant compte de la classe sociale et de l'âge des votants (les jeunes ont voté massivement pour rester dans l'UE mais ce sont en réalité massivement abstenus) les résultats donnent une image de graves ruptures internes : Seul le Grand Londres (près de 70%), l’Écosse (62% - toutes les circonscriptions écossaises donnent une majorité au remain), l'Irlande du Nord (55,8%) et le centre ouest du Pays de Galles ont voté pour le « Remain ». Ces résultats sont de nature à soutenir une remise en cause de l'unité du Royaume – le Scottish national party (SNP – gauche) au pouvoir à Édimbourg réclame d'ailleurs une relance du processus d'autodétermination écossaise, alors qu'il avait perdu le référendum sur l'indépendance en septembre 2014 – et une menace pour la paix en Irlande où les résultats sont un décalque quasi parfait de la répartition entre catholiques républicains (pro-remain) et protestants unionistes (pro-leave).

Les résultats du référendum du 23 juin 2016 et la répartition entre communautés en Irlande du NordLes résultats du référendum du 23 juin 2016 et la répartition entre communautés en Irlande du Nord

Les résultats du référendum du 23 juin 2016 et la répartition entre communautés en Irlande du Nord

Si le sentiment anti-migrant a joué, le vote pour sortir de l'UE est avant tout une expression de colère « un hurlement contre l’establishment, contre Westminster », analyse à chaud la députée travailliste Diane Abbott, proche de Jeremy Corbyn, le leader travailliste. Ce dernier résumait le 24 juin 2016 sur la BBC : « Les habitants de ce pays sont très en colère. » Les circonscriptions industrielles du Pays-de-Galles ont déjoué les pronostics en plébiscitant la sortie : Cameron pourra longtemps repenser à la manière dont il a géré la crise de l’acier. A n’en pas douter, une partie des électeurs britanniques a utilisé le référendum pour exprimer sa colère envers le gouvernement conservateur. Pendant plusieurs mois, Cameron a multiplié les mesures impopulaires et, sous la pression d’une partie de son propre camp, a été contraint de reculer sur certaines. Cela a alimenté la perception d’un gouvernement devenu bateau ivre, totalement coupé des préoccupations des Britanniques.

Le camp travailliste est également profondément divisé. À Sunderland, au cœur du heartland travailliste, le Brexit l’emporte avec 71% des voix. Témoignage de la manière dont bon nombre de communautés, notamment dans les anciens bastions industriels, de sentent marginalisées. Elles ont donc répondu à leur manière à Westminster qu’elles accusent d’abandon. Déjà, en choisissant Corbyn comme leader en septembre 2015, une majorité de travaillistes avait envoyé un message à ses responsables traditionnels. En votant pour le Brexit, un sur trois a renouvelé le message… De fait, le leader travailliste devra faire face dans les années qui suivront à plusieurs manœuvres de déstabilisation des blairistes restés majoritaires au groupe parlementaire : le discours de l’eurosceptique Corbyn était favorable au maintien pour transformer l’Union européenne de l’intérieur, ils dénoncent donc (au-delà de options économiques et sociales qu'il a rétablies au Labour) un argumentaire trop compliqué pour être audible. Le SNP a accusé le Labour d’avoir manqué l’occasion de mobiliser ses troupes. Las, la participation des Écossais au référendum est bien plus faible qu’attendue, ce qui permet aux travaillistes de retourner l’accusation. Bien évidemment, la colère provoquée par la politique d’austérité du gouvernement Cameron a, probablement, amené une partie de l’électorat de gauche à sanctionner le Premier ministre.

Pour autant, il n’y aura aucun changement de cap dans l’orientation politique menée par Westminster. Le premier ministre a confié à la conférence du parti conservateur le soin de désigner son successeur, fermant ainsi la porte à une élection générale anticipée. Après le forfait « surprenant » de Boris Johnson, ex maire de Londres et un des leaders tories du Leave, c'est donc Theresa May – précédemment ministre de l'intérieur – qui va devenir Première ministre, dans un état de faiblesse difficilement mesurable. Et c'est dans ces conditions qu'elle va devoir « négocier » la sortie de l'Union européenne.

Jeremy Corbyn, leader du Labour party depuis septembre 2015, Theresa May (ministre de l'intérieur puis première ministre) et Boris Johnson (maire de Londres puis député conservateur et ministre des affaires étrangères de juillet 2016 à juillet 2018)
Jeremy Corbyn, leader du Labour party depuis septembre 2015, Theresa May (ministre de l'intérieur puis première ministre) et Boris Johnson (maire de Londres puis député conservateur et ministre des affaires étrangères de juillet 2016 à juillet 2018)

Jeremy Corbyn, leader du Labour party depuis septembre 2015, Theresa May (ministre de l'intérieur puis première ministre) et Boris Johnson (maire de Londres puis député conservateur et ministre des affaires étrangères de juillet 2016 à juillet 2018)

3) Le Royaume-Uni et l'Union européenne au pied du mur de la sortie

Grande différence entre la France et le Royaume-Uni, ce dernier n'a pas réellement de tradition référendaire. Cameron a bricolé son référendum et il l'a fait sans imaginer un seul instant qu'il puisse être battu et sans mesurer ce qu'impliquait une éventuelle victoire du Brexit : ni du côté britannique ni du côté « bruxellois », la marche à suivre n'est pas balisée hors des très théoriques invocations à l'activation de l'article 50 du traité de l'Union européenne.

Lorsqu'un référendum est soumis au peuple français, on retient la question (comme en Grande Bretagne), on oublie trop souvent que c'est tout un texte loi complet qui est en fait soumis au vote des citoyens. Rien de cela le 23 juin 2016. Et quand bien même la France un jour s'essaierait à un exercice équivalent, il faudrait que l'exécutif qui voudrait soumettre un Frexit aux Français ait négocié pendant deux ans avec la commission et le conseil européens un accord qui soit lui soumis à référendum. Contrairement à ce que raconte Asselineau, il ne suffirait pas de supprimer le titre XV de la constitution. Il faut tenir compte de ce à ce quoi nous avons assisté depuis l'activation de l'article 50 par Theresa May voici deux ans pour adapter notre stratégie de bifurcation – et de transformation radicale de la construction européenne – et la rendre efficace.

Theresa May, déjà en position de faiblesse du fait des conditions dans lesquelles elle a accédé au pouvoir, a été mise au pied du mur par ses « partenaires » européens. Le 17 novembre 2018, ces derniers ont rejeté les propositions britanniques au sommet de Salzbourg. À partir de ce moment, les Européens se sont unis pour imposer à Theresa May l'ensemble de leurs conditions.

Ces conditions – décrites par David Cayla, dans un entretien au Figaro Vox le 16 janvier 2019 – sont de deux ordres :

  • D'abord une phase de transition est prévue à partir du moment où le Royaume-Uni quittera l'Union européenne, avec environ deux années de négociations concernant les futures relations du pays avec Bruxelles, jusqu'à fin 2020. Pendant cette période, le Royaume-Uni devra continuer de respecter les règles de l'Union européenne, de payer sa contribution, d'être dans le système de la PAC: en réalité, pendant ce temps, rien ne changera pour le Royaume-Uni. Ensuite, il y a la perspective d'une refondation des relations entre le Royaume-Uni et l'Union européenne. Cette période de transition est compréhensible, il est logique et audible qu'on ne quitte pas l'Union européenne comme cela, d'un simple claquement de doigts. Cependant cette période de transition n'est pas favorable au Royaume-Uni qui ne participe pas aux décisions de l'Union européenne mais devra continuer de payer et de respecter ses règles.

  • Le problème tient à ce qu'il se passera après 2020. Un protocole a été mis en place sur la question de l'Irlande pour après 2020 : il s'appelle « filet de sécurité » ou « backstop ». Ce protocole prévoit qu'il ne doit pas y avoir de frontières entre l'Irlande du Nord et la République irlandaise, pas non plus entre la République irlandaise et le Royaume-Uni. Pour cela, il est « proposé » au Royaume-Uni de continuer à participer à une union douanière avec l'Union européenne. Rappelons qu'une union douanière n'est pas un traité de libre-échange : cela signifie que non seulement il y a libre circulation des marchandises mais qu'en plus le Royaume-Uni ne peut pas négocier des accords commerciaux avec d'autres pays, puisqu'il doit avoir des tarifs douaniers qui soient les mêmes que ceux de l'Union européenne. Cela veut donc dire que l'Union européenne pourra signer des accords commerciaux auxquels les Britanniques devront se soumettre pour rester dans l'union douanière.
    Par ailleurs, il faut noter le fait que l'Irlande du Nord resterait entièrement dans le marché unique et devra se soumettre à la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne, et de la même façon les Britanniques devront continuer de respecter un certain nombre de règles européennes contrôlées par une autorité
    ad hoc composées de membres de l'Union européennes et des Britanniques.
    Ce qui veut dire que, après 2020, pour garantir le non-retour d'une frontière avec l'Irlande du Nord, les Britanniques devront continuer de respecter les règles du marché unique et ne seront plus souverains en matière commerciale. C'est précisément cela qui bloque l'accord du Parlement britannique. De même que ce «
     backstop » ne peut être remis en cause qu'avec l'accord conjoint des deux parties : si l'Union européenne le refuse, le Royaume-Uni ne pourra plus jamais sortir de l'union douanière.

Est-ce à dire que l'Union européenne profite de son rapport de force favorable dans la négociation de l'accord avec le Royaume-Uni ? En fait, l'Union européenne est incapable de négocier. Ce que nous avons vu avec la Grèce en 2015 se reproduit avec le Royaume-Uni. La cohésion des États membres de l'UE repose sur l'idée qu'il faut que la partie adverse se soumette à l'ensemble des conditions de l'Union. Or l'Union européenne, dans sa structure même, n'a pas de pouvoir politique légitime, donc elle ne peut pas transgresser ses propres règles. Dans les négociations, elle demande mécaniquement à ce que ses propres règles s'appliquent sans le sens diplomatique qui conviendrait ; donc en réalité il ne s'agit pas du tout d'une négociation. Donald Tusk et Jean-Claude Juncker ont d'ailleurs logiquement expliqué qu'il n'y avait que cet accord possible, qu'il n'y aura pas d'autres négociations. Ils disent cela car c'est le seul accord possible qui respecte strictement toutes les règles. Si le Royaume-Uni ne doit pas avoir de frontière entre l'Irlande du Nord et la République irlandaise, alors il faut que le Royaume-Uni reste dans le marché unique dans son ensemble : l'obstination pour ce schéma montre que l'Union européenne fait preuve d'une absence totale de sens politique.

La politique n'est pas l'art du possible, mais plutôt l'art de rendre possible ce qui est nécessaire. Or il faut respecter le vote des Britanniques : Ils n'ont pas fait le Brexit pour sortir formellement de l'Union européenne et en garder les règles, ils l'ont fait pour retrouver leur souveraineté – notamment retrouver une souveraineté sur les accords commerciaux et sur les règles intérieures du pays… Et c'est précisément cela qui est empêché par le « backstop ». L'Union européenne ne peut structurellement pas négocier des accords politiques. Pour que les deux parties se satisfassent d'un accord, il faudrait déjà que les intérêts britanniques soient compris. Désormais il faut inventer une nouvelle manière de procéder, de refaire ce qui avait été en partie fait avec des aménagements, comme ce fut déjà le cas pour le Royaume-Uni qui ne voulait pas entrer dans l'euro. Mais pour cela il faudrait au sein de l'Union européenne une autorité politique capable de comprendre que la question irlandaise est particulièrement sensible et qu'il faudrait éviter qu'un conflit redémarre… Il faut trouver une solution mais les Européens refusent de l'imaginer car personne ne véritablement tient la barre. Car l'Union européenne est enserrée dans un système extrêmement régulé, et par définition, quand il y a des règles il n'est pas possible de les dépasser.

Au final, le « spectacle » donné par les débats à la Chambre des Communes depuis près de trois mois, paraît largement incompréhensible pour des observateurs étrangers (au demeurant on pourrait au contraire se réjouir de voir un parlement débattant réellement et à bâtons rompus, conscients de son rôle et de son pouvoir), s'explique de trois manières :

  1. La Première ministre Theresa May n'était pas taillée pour affronter son poste et moins encore dans les circonstances particulières présentes. De plus, pendant des semaines, elle a paru plus préoccupée par les intérêts de son parti plus que par ceux du Royaume – phase qui semble dépassée, après qu'elle a annoncé sa démission dès que la validation de l'accord aura été acquise, et après avoir décidé d'entamer des négociations directes avec l'opposition travailliste ;

  2. La pratique référendaire n'existe pas réellement dans la culture politique britannique. Les membres du Parlement se conçoivent de tout temps comme les seuls détenteurs de la souveraineté populaire qui leur est déléguée par les électeurs de leur circonscription. On se retrouve depuis trois ans dans une situation de conflit de légitimité et de légalité politique renforcée par le fait que le référendum n'était pas conçu pour prévoir les conditions réelles de la sortie de l'UE ;

  3. La nature de l'accord entre le gouvernement britannique et l'UE est sur les points essentiels en contradiction complète avec les aspirations des Brexiters à recouvrir l'intégralité de la souveraineté du Royaume-Uni. Difficile d'accepter un tel accord.

4) Les conséquences du Brexit

J'écris alors que les institutions européennes viennent d'accorder un deuxième report de la sortie qui aurait dû intervenir le 29 mars 2019, au point que la composition du futur parlement européen (dont l'élection doit avoir lieu le 26 mai) pourrait en être perturbée. À ce stade, il est impossible de prédire si un accord sera finalement validé ou si nous constaterons un « no deal ». Si ce dernier cas arrivait, la France aura fait partie des pays les plus intransigeants : Emmanuel Macron a été très dur avec en tête l'idée qu'on allait pouvoir récupérer les services financiers de la City. Ce sont les intérêts de la France vu du point de vue du banquier, sans percevoir ni défendre l'intérêt réel de la France, alors même que, de toute façon, la France ne récupérera pas la City.

Ces risques du « no deal » sont élevés : ce dernier déstabiliserait énormément de choses pour les Britanniques, notamment pour le commerce, à court terme. Mais ils pourront progressivement en profiter pour retrouver une forme de souveraineté et faire naître quelque chose de positif pour leur économie à moyen terme. Pour la France et l'Allemagne par exemple, il s'agira concrètement d'un coût net. La France dégage son plus important excédent commercial avec le Royaume-Uni et le « no deal » serait une très mauvaise nouvelle pour notre industrie qui est déjà en très mauvais état. La France aurait donc dû en toute logique essayer de préserver ses relations avec un pays avec lequel elle dégage des excédents commerciaux. Airbus, par exemple, dépend d'une importante partie britannique (production des moteurs). S'il y a un blocage des flux commerciaux entre le Royaume-Uni et la France, cela posera indéniablement problème à la France. De même qu'à nos pêcheurs qui n'auront plus accès aux eaux britanniques.

Au-delà des considérations sur le modèle économique ultra-libéral des Britanniques, il faut constater cependant que la catastrophe annoncée dès le lendemain du référendum n'a pas eu lieu. Non seulement le Royaume-Uni ne perd pas d'emplois mais actuellement, il en gagne. Ça ne veut pas dire qu'il n'en perdra pas après le Brexit, mais pour l'heure ce n'est pas le cas. Comme l'indiquait Coralie Delaume au Figaro Vox le 28 mars dernier, les chiffres publiés par l'Office national des statistiques indiquent que le taux de chômage vient de tomber à 3,9%, son plus bas niveau depuis... janvier 1975 (il était à près de 5% avant le référendum). Dans le même temps, le taux d'emploi (qui représente le nombre de personnes en emploi par rapport au nombre de personnes en âge de travailler entre 16 et 64 ans) est passé de 75,3 % à 76,1 % entre novembre 2018 et mars 2019 (et de 72,1% à 76,1% sur 5 ans). Alors certes, de très nombreux emplois précaires existent au Royaume-Uni, qui reste une société très inégalitaire. Ce n'est pas nouveau. Toutefois et en l'occurrence, il semble que les emplois créés soient des emplois à temps plein, puisqu'en même temps que le chômage reculait, l'emploi à temps partiel reculait légèrement aussi. Enfin, le niveau des salaires a progressé de 3,4% sur un an. C'est davantage que l'inflation, qui est autour de 2%.

Selon l'économiste Alexandre Mirlicourtois de Xerfi, ces chiffres tiennent au fait que la City résiste bien. Dans les quelques mois de l'après-référendum, des études très alarmistes sont parues. L'une d'entre elles par exemple, publiée par le think tank Bruegel, estimait à 30 000 le nombre d'emplois qui seraient perdus dans la finance à cause du Brexit. Or pour l'instant ça ne se produit pas. Selon Xerfi, « les départs s'effectuent au compte-gouttes » : 7 000 emplois ont été – ou seront – déplacés, et 2 000 postes ont été créés dans d'autres pays d'Europe. « Le total, de 9 000 personnes, représente seulement 2% des effectifs de la place londonienne […] Quant aux actifs transférés, 800 milliards de livres, ils représentent moins de 10% du total. Pas de quoi mettre en péril la suprématie financière de la capitale britannique face à des places comme Paris ou Francfort.

Frédéric Faravel

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8 avril 2019 1 08 /04 /avril /2019 08:49
de haut en bas et de gauche à droite : Angela Merkel, chancelière de la République fédérale allemande, Emmanuel Macron, président de la République française, Annegret Kramp-Karrenbauer, présidente de la CDU, Nathalie Loiseau, tête de liste LREM aux élections européennes du 26 mai 2019

de haut en bas et de gauche à droite : Angela Merkel, chancelière de la République fédérale allemande, Emmanuel Macron, président de la République française, Annegret Kramp-Karrenbauer, présidente de la CDU, Nathalie Loiseau, tête de liste LREM aux élections européennes du 26 mai 2019

Il y a presque 2 ans, Emmanuel Macron prononçait à la Sorbonne un discours pompeusement titré « Pour une Europe souveraine, unie, démocratique ». Il y a quelques semaines, il adressait une lettre aux citoyens européens. Rien ! Qu'a-t-il obtenu depuis le discours de la Sorbonne ? Rien ! Que retrouve-t-on des « ambitions » macroniennes de La Sorbonne dans la lettre aux Européens ? Peu de choses... Le bilan européen d'Emmanuel Macron depuis son élection est évanescent.

Pourtant, il clame sa victoire sur le dossier « travailleurs détachés » mais ce n'en est pourtant pas une. Alors que la politique d'Emmanuel Macron consiste à mettre à mal les fondements de la sécurité sociale en France, son invocation à l'échelle européenne pourrait prêter à sourire. C'est la même conclusion que nous pourrions tirer de sa prétention à revendiquer un « bouclier social », quand il a abandonné toute évolution sérieuse de la directive européenne « travailleurs détachés » dont le nombre a explosé en France ces dernières années.

En 2017, le nombre de salariés détachés était de 516.101 (hors transport routier) contre 354.151 en 2016, soit une hausse de 46%, selon des chiffres confirmés par le ministère du Travail (après +24% en 2016 et +25% en 2015). L'accord européen dont il se prévaut ne s’attaque pas à la racine du problème. Si le principe de l’égalité de salaires au sein du même secteur d’activités est rappelé, il n’en est rien pour les cotisations sociales qui demeurent – théoriquement – payées dans le pays d’origine. Théoriquement, car contrôler ce versement en Pologne, en Hongrie ou n’importe où dans les autres pays de l’Union Européenne est quasiment impossible. Et de toute façon, elles sont nettement inférieures dans ces pays en comparaison de la France... la protection sociale aussi. En conséquence, le recours à ces travailleurs détachés reste moins coûteux. Souvent ces travailleurs détachés travaillent bien au-delà du temps de travail légal, le dimanche, etc. Il est extrêmement difficile de vérifier que leurs conditions de travail respectent la loi. Inutile de dire que le nombre actuel d’inspecteurs du travail ne permet absolument pas de faire les contrôles qui s’imposent. Sans compter la sous-traitance et la rotation des équipes sur les grands chantiers ou dans leurs missions qui complique ces surveillances et la possibilité d’établir des sanctions.

Sans un accroissement important du nombre d’inspecteurs du travail, ces dérives avec les travailleurs détachés ne seront pas conjurées. Il est plus que jamais nécessaire que la France oppose à ses partenaires européens une décision unilatérale de suspension de la directive sur les travailleurs détachés, au motif de l’intérêt national. Et surtout, en excluant le transport routier de la directive révisée sur les travailleurs détachés, il condamne une partie des chauffeurs européens à rester des travailleurs pauvres au profit d'autres, moins chers – qui représentent une partie très importante des travailleurs détachés. Ces chauffeurs étrangers qui, pour la plupart, sont issus des pays du groupe de Visegrad.

Dans son discours de la Sorbonne, Emmanuel Macron annonçait vouloir garantir la sécurité alimentaire des européens. Rappelons le vote sur l'interdiction du glyphosate, qui a vu 36 députés LREM voter contre et nombre d'entre eux s'abstenir! C'est ainsi que le parti d'Emmanuel Macron défend la sécurité alimentaire des européens.

La lutte contre le réchauffement climatique stagne tout autant ou plutôt se conforme à des désidératas capitalistes et libéraux qui ne permettront aucune transformation des modes de production et d'échange. Il y a bien là une forme de capitulation devant les lobbies. Mais doit -on rappeler que dans son programme présidentiel pour l'Europe ne figurent ni la question de l'écologie, ni celle du réchauffement climatique.

Et que dire sur la taxation des géants du numérique ! Initialement la France pouvait escompter d'un accord européen un milliard d'euros de recettes, mais les Allemands craignaient des rétorsions commerciales affectant les ventes de voitures aux États-Unis. Avec l'accord franco-allemand qu'Emmanuel Macron a approuvé, on ne pourrait espérer que 400 millions d'euros ! Bien en deçà de ce que la commission européenne, elle-même, préconisait. Et pourtant, le dossier n'a pas avancé pour autant au Conseil européen qui ne s'entend toujours pas sur le sujet. Le gouvernement propose donc d'adopter en France le compromis famélique que lui avait concédé l’Allemagne sans tenir compte des autres propositions plus consistantes déjà adoptées au Sénat (définir comme établissement stable les multinationales du numérique dépassant un chiffre d'affaire annuel de 7 millions d'euros en France). Voilà les résultats de la revendication macronienne pour une taxation « à la loyale » en septembre 2017 !

La lettre aux Européens de Macron symptôme de sa retraite

L'ambition déjà très verbeuse de la Sorbonne, qui avait suscité le refus ou l'indifférence des Allemands, a cédé la place à un nouveau discours hors sol, moins allant, avec la lettre aux citoyens européens :

Concernant les « libertés », la mise en exergue des cyberattaques qui selon lui mettraient en danger nos démocraties est une manœuvre pour maquiller un déni de réalité et ne pas aborder les reculs concrets des libertés publiques et individuelles (indépendance de la justice, droits des femmes, liberté de la presse, liberté d'opinion et de manifestation, racisme, antisémitisme) décidées et mises en œuvre dans plusieurs États membres comme la Pologne, la Hongrie, la Bulgarie, la Roumanie ou la Slovaquie ou en projet comme en France. Il est symptomatique qu'au moment d'entrer personnellement en campagne électorale, Emmanuel Macron décide d'abandonner ce champ de confrontation pourtant essentiel au projet européen.

Concernant les « protections », ses propositions de remettre à plat les accord de Schengen se limitent à des déclarations de principes inopérantes, sans soumettre un contenu et une stratégie nouvelle, car chacun sait qu'aucun pays – pas même la France – n'a l'intention de transférer à l'UE une souveraineté majeure, le contrôle de ses frontières. Des politiques européennes coopératives seraient ici à la fois plus solidaires et plus efficaces. Comment croire son plaidoyer pour une « juste concurrence », quand l'Union Européenne poursuit avec son aval une politique dogmatique de libre-échange totalement délétère pour l'agriculture, l'industrie et les travailleurs européens et vient de signer des accords en totale opposition avec les intentions et mesures suggérées dans la tribune.

Concernant le « progrès », alors que la politique d'Emmanuel Macron consiste à mettre à mal les fondements de la sécurité sociale en France, son invocation à l'échelle européenne pourrait prêter à sourire. Les logiques de dumping économique et social ne sont pas remises en cause, pas plus que les logiques ordo-libérales qui contraignent chaque État membre à conduire des politiques d'austérité, des réformes structurelles, que la majorité présidentielle met en œuvre sagement en France, et à ne pas se doter des moyens nécessaires pour respecter les objectifs impérieux de transition écologique. Ne nous leurrons pas sur l'invocation d'un « salaire minimum européen » ; celui-ci est vidé de sens dès le moment où il précise « adapté à chaque pays », car cela signifie l'acceptation d'un maintien d'écart de salaires qui perpétueront un dumping majeur.

Nouvelle fin de non recevoir allemande

Aucun de ces sujets n'a de réelles prises avec la réalité. Cette tribune, par laquelle le président de la France est descendu au rang de directeur de campagne de LREM et l'ALDE pour les élections européennes, n'a suscité en réalité pas plus d'attention de la part des dirigeants politiques des états membres. Seul Viktor Orbán, le premier ministre « illibéral » qu'Emmanuel Macron s'était désigné comme ennemi,y a vu « un bon point de départ » pour débattre de l'avenir de l'Europe... On ne saurait mieux décrire à quel point Emmanuel Macron a manqué sa cible ! Pis ! Emmanuel macron essuie une nouvelle humiliation par la sèche réponse de Annegret Kramp-Karrenbauer (AKK) la nouvelle patronne de la CDU, également adressée à tous les européens :

  • suppression du siège du Parlement européen à Strasbourg,

  • remplacement du siège permanent de la France au conseil de sécurité par un siège pour l'Union européenne (proposition déjà émise par Olaf Scholz, ministre fédéral SPD en charge des finances, ce qui démontre la convergence des responsables allemands face à la France, malgré les nuances qui restent entre la CDU et un SPD particulièrement Macron-compatible).

La lettre d'AKK publiée en 6 langues sur le site internet de la CDU sonne comme un camouflet à l'endroit des intérêts diplomatique de la France. Elle dénonce également toute tentation d'une « européanisation des systèmes de protection sociale et du salaire minimum », interprétation extensive des évanescentes et inopérantes propositions épistolaires macroniennes sur le « bouclier social » et le « salaire minimum européen adapté à chaque pays » (ce qui revenait à dire pas de SMIC européen du tout). Par anticipation, elle exprime également un refus catégorique de toute « communautarisation des dettes » ; ce refus d'une proposition qui n'était même pas dans la lettre d'Emmanuel Macron a cependant particulièrement courroucé la ministre déléguée aux affaires européennes Nathalie Loiseau – sa colère traduit beaucoup plus l'impuissance des élites françaises devant leurs idoles allemandes, alors même qu'elles n'assument pas ouvertement leurs positions.

Angela Merkel s'est immédiatement précipitée, évidemment avec plus de précautions oratoires, pour apporter son soutien à la réponse d'AKK, lors d'une conférence de presse avec le Premier ministre letton. Il convient d'insister sur ce point vis-à-vis de tous ceux qui cherchent à relativiser la portée de la réponse allemande du fait du statut politique supposé inférieur d'AKK. Il n'y a plus que Sigmar Gabriel et les rédacteurs de Vorwärts qui regardent encore Emmanuel Macron avec des yeux de Chimène, tant les éléments nécessaires au rapport de force géopolitique font consensus entre les deux partis au pouvoir en Allemagne.

Les mêmes processus semblent se répéter à l'infini aujourd'hui avec Emmanuel Macron, comme avec ses prédécesseurs. Les dirigeants allemands ont compris depuis longtemps que faire des dirigeants français, qui ont érigé mentalement l'Allemagne en modèle fantasmatique : s'il arrive parfois qu'ils aboient ou grognent un peu, ils ne mordent jamais ! L'indifférence ou une légère remontrance suffira à les ramener « à la raison » et leurs « exigences » seront remisées.

Si l'on veut engager une réorientation majeure de la construction européenne, il faudra pourtant assumer l'affrontement et prendre des risques. Bref, pour cela, il faudra un exécutif et une majorité parlementaire d'une autre trempe, et plus structurés idéologiquement que ceux que nous avons depuis 20 ou 25 ans.

Hélène Bonnet et Frédéric Faravel

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14 mars 2019 4 14 /03 /mars /2019 17:51
La chancelière allemande Angela Merkel et Annegret Kramp-Karrenbauer lors du congrès de la CDU où la première a cédé la présidence du parti à la seconde

La chancelière allemande Angela Merkel et Annegret Kramp-Karrenbauer lors du congrès de la CDU où la première a cédé la présidence du parti à la seconde

L'Assemblée Nationale a voté le 11 mars une résolution relative à la coopération parlementaire franco-allemande : cette résolution valide l'accord parlementaire franco-allemand du 8 octobre 2018 et la résolution commune de l'Assemblée nationale et du Bundestag du 22 janvier 2018 (55e anniversaire du Traité de l'Elysée) et institue une Assemblée parlementaire franco-allemande. Cette nouvelle institution serait donc compétente pour suivre les activités du conseil des ministres franco-allemand et du conseil franco-allemand de sécurité. Elle pourra aussi suivre les sujets présentant un intérêt commun pour les deux pays – y compris en matière de politique étrangère, de sécurité et de défense –, et formuler des propositions.

Le Bundestag devrait se prononcer « dans la semaine du 18 mars » dans le même sens avec en perspective la première réunion de l'assemblée franco-allemande le 25 mars 2019.

Ces déclarations et résolutions avant tout symboliques s'inscrivent en cohérence avec la signature du Traité d'Aix-la-Chapelle le 22 janvier 2019, qui crée le conseil des ministres franco-allemand et le conseil franco-allemand de sécurité.

Or non seulement cette résolution de l'Assemblée Nationale intervient dans un temps où les dirigeants allemands affichent un mépris et une condescendance appuyés à l'égard des institutions et de l'exécutif français, mais en plus – si l'on doit prendre au pied de la lettre les missions que se donneraient cette assemblée binationale – elle ignore des considérations juridiques et constitutionnelles pourtant importantes.

Du traité d'Aix-la-Chapelle à la disruption politicienne européenne d'Emmanuel Macron

Je ne reviendrai pas ici sur les critiques solides faites à l'endroit du Traité d'Aix-la-Chapelle. Pour résumer, la France y a concédé de nombreuses options à l'Allemagne, notamment en matière de diplomatie et de défense, sans que l'Allemagne ne le fasse sur quoi que ce soit. Au-delà des considérations générales sur le contenu du traité, celui-ci vient confirmer la nature déséquilibrée de la relation politique entre la France et l'Allemagne au profit de cette dernière.

Or le 5 mars dernier, Emmanuel Macron s'est institué comme une sorte de directeur de campagne du parti présidentiel et de ses alliés libéraux de l'ALDE pour les élections européennes. Cette descente dans l'arène électorale à l'échelle nationale et européenne était en soi une erreur majeure mettant à mal sa fonction de Président de la République française ; elle l'a par ailleurs particulièrement exposé à un risque d'échec politique, qui ne peut qu'affaiblir l’État français à cause de la confusion qu'il a ainsi générée entre sa fonction présidentielle et sa « disruption politicienne ».

Et de fait, cette lettre adressée aux Européens en 26 langues plutôt qu'aux chefs d’État et de gouvernement qui étaient ses interlocuteurs institutionnels l'a engagée sur la voie de l'échec : la plupart du temps ignorée dans la majorité des États membres, là où elle a été prise en considération c'est pour être critiquée assez vertement par les alliés (gouvernements, organes de presse, partis politiques) des conservateurs au pouvoir dans la République fédérale,ou moquée par des membres de la Commission européenne. Le seul soutien ostensible d'Emmanuel Macron venant « étrangement » du Premier ministre hongrois, Viktor Orbán, au moment même où celui-ci est en grande délicatesse avec le PPE (non pour sa politique contraire aux libertés publiques, mais pour avoir mis en cause le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker, membre du PPE, sur la politique migratoire européenne).

La sèche réponse allemande au « directeur de campagne » de LREM et de l'ALDE

Alors que la Chancelière Angela Merkel avait mis près de 8 mois à répondre au discours d'Emmanuel Macron à La Sorbonne en septembre 2017, élections européennes obligent, la réponse allemande à la lettre de Macron ne s'est cette fois-ci pas fait attendre. Par la voix de la Présidente de la CDU (Annegret Kramp-Karenbauer – dit AKK), qui a succédé à la tête du parti conservateur allemand à Angela Merkel (et qui logiquement devrait lui succéder à la Chancellerie, dans les mois à venir), les dirigeants allemands lui ont envoyé le 9 mars une fin de non-recevoir particulièrement sèche.

Suppression du siège du Parlement européen à Strasbourg, remplacement du siège permanent de la France au conseil de sécurité par un siège pour l'Union européenne (proposition déjà émise par Olaf Scholz, ministre fédéral SPD en charge des finances, ce qui démontre la convergence des responsables allemands face à la France, malgré les nuances qui restent entre la CDU et un SPD particulièrement Macron-compatible) : la lettre d'AKK publiée en 6 langues sur le site internet de la CDU sonne comme un camouflet à l'endroit des intérêts diplomatique de la France. Elle dénonce également toute tentation d'une « européanisation des systèmes de protection sociale et du salaire minimum », interprétation extensive des évanescentes et inopérantes propositions épistolaires macroniennes sur le « bouclier social » et le « salaire minimum européen adapté à chaque pays » (ce qui revenait à dire pas de SMIC européen du tout). Par anticipation, elle exprime également un refus catégorique de toute « communautarisation des dettes » ; ce refus d'une proposition qui n'était même pas dans la lettre d'Emmanuel Macron a cependant particulièrement courroucé la ministre déléguée aux affaires européennes Nathalie Loiseau – sa colère traduit beaucoup plus l'impuissance des élites françaises devant leurs idoles allemandes, alors même qu'elles n'assument pas ouvertement leurs positions.

Angela Merkel s'est immédiatement précipitée, évidemment avec plus de précautions oratoires, pour apporter son soutien à la réponse d'AKK, lors d'une conférence de presse avec le Premier ministre letton. Il convient d'insister sur ce point vis-à-vis de tous ceux qui cherchent à relativiser la portée de la réponse allemande du fait du statut politique supposé inférieur d'AKK.

Une résolution française à contretemps

Il est donc étonnant que le très macroniste président de l'Assemblée Nationale, Richard Ferrand, ce soit à ce point empressé de faire voter la résolution validant la création de l'Assemblée parlementaire franco-allemande, alors que l'exécutif français et son camp politique étaient à ce point tancés par les partenaires allemands.

Notons que le président du Bundestag Wolfgang Schaüble (ancien ministre de l'intérieur puis de l'économie) ne montre pas le même empressement que son homologue français pour la mise en place de cette nouvelle assemblée : les seules sources indiquant que la résolution allemande équivalente serait votée la semaine prochaine sont françaises et Monsieur Schaüble ne s'est publiquement plus jamais exprimé sur ce dossier depuis novembre 2018 – il ne l'évoque même pas dans l'entretien (pourtant fort diplomatique) qu'il a donné le 4 mars dernier à Ouest France et aux journaux du FunkeMedien Gruppe.

Ainsi l'accélération de la création de cette assemblée binationale intervient dans un parfait contretemps : une fois de plus la relation franco-allemande semble à sens unique, les yeux de Chimène des dirigeants français à l'égard de la République fédérale allemande ne font face qu'à des regards d'acier des gouvernants allemands jaloux de leurs prérogatives et avant tout soucieux des intérêts souverain de leur État.

L'angle mort constitutionnel d'Aix-la-Chapelle et de l'assemblée binationale

Peu de commentateurs l'ont noté, mais le traité d'Aix-la-Chapelle, dont on peine d'ailleurs à connaître le calendrier de ratification, comme les résolutions (adoptées ou annoncées) pour la création de l'assemblée binationale méconnaissent totalement une donnée importante de la constitution française.

En effet, si en Allemagne c'est bel et bien le Bundestag qui détient pleinement les prérogatives parlementaires (seule une partie des lois fédérales doivent recevoir l'aval du Bundesrat, où siègent les représentants des Länder ; cette part est passée de 60 à 35% lors de la révision constitutionnelle de 2006 qui a élargi les compétences des Länder), le Parlement français est composée à égalité de l'Assemblée nationale et du Sénat. Or ce dernier a été totalement écarté des discussions préalables à l'élaboration du traité d'Aix-la-Chapelle et l'accord parlementaire franco-allemand, puis la création de l'assemblée binationale, l'ignore complètement. En l'état, la partie française de l'assemblée binationale ne peut donc prétendre représenter le Parlement français.

Plus grave : si cette assemblée a pour vocation de suivre (contrôler ?) les activités du conseil des ministres franco-allemand et du conseil franco-allemand de sécurité et les sujets présentant un intérêt commun pour les deux pays – y compris en matière de politique étrangère, de sécurité et de défense –, et formuler des propositions, elle empêche donc la Haute Assemblée française d'exercer sa mission de contrôle du gouvernement qui lui est conférée par la constitution de 1958.

Enfin, le traité et la future assemblée binationale méconnaissent également le fonctionnement des institutions allemandes. En effet, le rôle du Tribunal Constitutionnel Fédéral de Karlsruhe dans l'équilibre de la loi fondamentale allemande lui donne des prérogatives bien supérieures à celle des institutions similaires dans les États européens.

La Cour de Karlsruhe ne se contente donc pas d'émettre des avis sur la compatibilité des traités signés par la République fédérale avec sa loi fondamentale, mais elle apporte régulièrement dans ses attendus de nombreuses considérations d’une portée plus générale, parfois même d’ordre doctrinal – en particulier sur l’évolution et l’essence même de l’UE, sur les fondements de la démocratie et les modèles de leur mise en œuvre, sur l’identité constitutionnelle, ainsi que sur d’hypothétiques constellations de conflits d’intérêts entre la progression de l’intégration communautaire et le droit constitutionnel allemand. Ce qui a été vrai pour de précédents traités européens l'est également pour un traité bilatéral.

Or si le conseil des ministres franco-allemand est amené à suggérer des législations communes, si de la même manière l'assemblée parlementaire franco-allemande est amenée à examiner les propositions du conseil des ministres, les uns et les autres seront d'une manière évidente soumis aux arbitrages et aux prérogatives du Tribunal Constitutionnel Fédéral, non seulement sur la forme mais également sur le fond (ce que ne pourrait faire de manière équivalente le conseil constitutionnel français). Sans vouloir forcer le trait « souverainiste », cela reviendrait à soumettre les représentants de la souveraineté populaire française à une institution d'un pays tiers qui n'a pas de légitimité au regard du peuple français.

Frédéric Faravel

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5 mars 2019 2 05 /03 /mars /2019 17:00
Emmanuel Macron lance la campagne européenne de son parti
un exercice de
marketing politique vide de sens pour que rien ne change vraiment

Le Prince Président Emmanuel Macron, après avoir donné un entretien exclusif à une chaîne TV italienne, vient comme c'était annoncé de publier une tribune dans la plupart des quotidiens nationaux européens et une bonne partie de la PQR française. On pourrait déjà s'étonner que le Chef de l’État français s'institue ainsi comme directeur de campagne de son parti politique et des Libéraux européens : il y a ici évidemment un dévoiement de la fonction et un conflit d'intérêt majeur, déjà visible dans cette campagne électorale déguisée qu'est le "Grand Débat National", il faudra donc demander que les dépenses effectuées par l’Élysée soient intégrées aux compte de campagne de LREM et du MODEM... mais nous passerons sur la forme pour nous consacrer au fond de cette tribune qui est également publiée sur le site de la présidence de la République.

Dénoncer le repli nationaliste quand les politiques libérales qu'il a soutenues voire inspirées et conduites dès 2012 (ou même avant avec la commission Attali) ont créé les conditions de son émergence serait risible, si cela ne représentait pas une stratégie cherchant à valoriser le pire pour nous vendre le moindre mal : on connaît déjà le résultat que nous obtiendrons avec ce chemin ; à la fin, ce sont les nationalistes, les xénophobes, les fascistes qui triompheront et l'idée européenne qui se sera effondrée.

Reprenons donc le plan qu'il nous donne.

« Défendre notre liberté »... Il est surprenant qu'Emmanuel Macron nous parle de sujets périphériques concernant les libertés publiques. S'inquiéter des cyberattaques qui pourraient mettre en cause nos processus électoraux est sans doute louable - au demeurant le projet de loi anti fake news présenté par son gouvernement n'était qu'une manœuvre visant à contrôler l'information - pourrait être louable, si les attaques contre les libertés publiques et individuelles ne venaient pas du cœur de l'Union européenne : les menaces sur les droits des citoyens (liberté d'opinion et de manifestation), la liberté de la presse ou les politiques visant à restreindre les droits des femmes sont l'effet de décisions prises par des gouvernements européens en Roumanie, Bulgarie, Pologne, Hongrie ou en Slovaquie, sans qu'il en soit désormais question dans les propos du Président. Limiter la lutte contre les discours de violence et de haine à l'internet revient également à réduire le champ de la lutte plus large contre le racisme et l'antisémitisme – au moment où semble ressurgir un révisionnisme d’État – qui nécessiterait un travail européen concret en terme d'éducation et de législations communes ; il est vrai que le gouvernement Macron y voit en France plus un prétexte à instrumentalisation pour stigmatiser ses opposants politiques qu'un chantier concret.

Qui peut considérer sincèrement que le Prince Président et ses alliés ont encore une quelconque crédibilité dans ce domaine ? Emmanuel Macron et LREM ont fait entrer dans le droit commun l'état d'urgence, entérinant ainsi une grave réduction des libertés publiques, sans même que cela apporte de l'efficacité dans la lutte contre le terrorisme. Quelle crédibilité encore lorsqu'Emmanuel Macron propose toujours une réforme constitutionnelle qui vise à abaisser le Parlement français et à renforcer le pouvoir de l'exécutif. Qui peut croire encore que le sujet soit sérieux sous la plume du Prince Président quand celui-ci est enferré avec tout le staff de l'Elysée dans un scandale d’État avec l'Affaire Benalla et que son conseiller le plus impliqué vient de quitter les services du Président pour s'occuper des élections européennes ? Depuis près de 4 mois, l'exécutif français démontre chaque jour dans la crise des "Gilets Jaunes" une volonté de répression qu'on n'avait rarement vu depuis la fin de la Guerre d'Algérie : violences policières organisées – notre pays vient d'être rappelé à l'ordre par le Conseil de l'Europe sur l'utilisation des flash balls –, justice expéditive et politiquement orientée, et adoption d'une loi ad hoc (reprise à la frange la plus radicale de la droite, qui n'en croyait sans doute pas ses yeux) pour restreindre la liberté de manifestation.

La saillie sur les financements étrangers des partis politiques européens est savoureuse quand on peut commencer à se demander si les 2,3 millions d'euros de contrats russes passés par l'ancien membre de la chefferie de cabinet de l'Elysée n'ont pas un lien quelconque avec le financement du parti de la majorité présidentielle. Plus sérieusement, quand on constate à quel point les partis politiques ont aujourd'hui des difficultés pour ouvrir des comptes bancaires et se faire accorder des prêts pour financer leurs campagnes électorales, il serait donc souhaitable d'offrir aux partis politiques (dont le rôle est inscrit dans la constitution) les moyens d'assumer leurs tâches en s'assurant d'un financement démocratique et transparent, sujet qui pourrait intéresser l'ensemble des partis européens, pour ensuite s'assurer que les financements auquel certains pourraient avoir recours par défaut ne les exposent pas à une tutelle de "puissances étrangères".

« Protéger notre continent »... La proposition de remettre à plat les accord de Schengen se limite à une déclaration de principes inopérante : on n'y trouve aucune orientation concrète pour rendre effectifs des dispositifs qui existent déjà comme Frontex ; aucun contenu et aucune stratégie nouvelle, car chacun sait qu'aucun pays de l'Union – pas même la France – n'a l'intention de transférer à l'UE une souveraineté majeure, le contrôle de ses frontières. Des politiques européennes coopératives seraient ici à la fois plus solidaires et plus efficaces.

La formulation sur l'enjeu des « migrations » est ambiguë : on ne comprend pas bien ici ce qui mettrait en cause les « valeurs » européennes – la façon dont l'Europe (et la France) maltraite aujourd'hui les migrants ou si, plus pernicieusement, dans son esprit l'immigration mettrait en difficultés nos « valeurs ».

Lors du débat sur la loi « asile-immigration » du gouvernement Macron-Philippe, l'exécutif a refusé les amendements qui auraient donné à la France la capacité de résoudre un certain nombre d'imbroglios administratifs et policiers dans sa gestion des flux migratoires : aujourd'hui les accords de Dublin transforment les migrants en clandestins quand arrivant dans un État membre, ils rejoignent ensuite par leurs propres moyens celui des États dans lequel ils veulent réellement faire leur demande d'asile. La gauche avait proposé en juin 2018 de revenir au bon sens en permettant à toute personne qui le souhaite (hors territoire national, ou présente en France même si elle est arrivée en Europe par un autre pays) de pouvoir déposer sa demande d’asile en France, cette demande devant être examinée à l’aune des critères habituels de l’octroi du statut de réfugié, sans qu’il soit jamais question d’attribution automatique. L'autre enjeu pour la France ne dépend pas de l'Union européenne : il tient dans le fait que notre pays s'est soumis volontairement par les accords du Touquet aux desiderata sécuritaires et migratoires de la Grande Bretagne conservatrice. Ce n'est pas à la République française de servir de garde frontière du Royaume-Uni et d'empêcher les migrants qui veulent le rejoindre de le faire : il faudra dénoncer ces accords.

Comment croire son plaidoyer pour une « juste concurrence », quand l'Union Européenne poursuit avec son aval une politique dogmatique de libre-échange totalement délétère pour l'agriculture, l'industrie et les travailleurs européens ? Depuis qu'il a été élu Président de la République, Emmanuel Macron a maintenu son soutien au CETA, le traité de libre échange entre l'Union européenne et le Canada signé le 30 novembre 2016. Pourtant en septembre 2017, le rapport de la commission d’experts indépendants en charge de l’évaluation de l’impact attendu de l’entrée en vigueur du CETA sur l’environnement, le climat et la santé a été remis au gouvernement Philippe. Ce rapport relayait les inquiétudes des agriculteurs et ONG européens, qui savent que la libéralisation des échanges agricoles va donner la primeur au moins-disant canadien en matière de normes sanitaires et environnementales : les « exigences moindres » du Canada sur les pesticides, les OGM ou encore les hormones et antibiotiques. Malgré ce rapport, le gouvernement Macron-Philippe n'a rien fait ; pire depuis le 21 septembre 2017, le CETA s’applique donc provisoirement dans l'attente des ratifications parlementaires et le gouvernement n’a toujours pas soumis sa ratification au Parlement français. La Commission européenne avec le soutien du gouvernement français continue depuis sur la même trajectoire ; elle a signé plusieurs autres accords de libre-échange tout aussi inquiétants et poursuit les négociations sur d'autres (JEFTA, accords avec le Mercosur, avec l'Australie, avec la Nouvelle-Zélande ou encore Singapour), qui là – au nom des traités actuels – n’ont pas besoin du vote des assemblées des différents pays. Il est donc nécessaire de modifier les traités européens : rien de cela dans cette tribune.

« Retrouver l'esprit de progrès »... Alors que la politique d'Emmanuel Macron consiste à mettre à mal les fondements de la sécurité sociale en France, son invocation à l'échelle européenne pourrait prêter à sourire. C'est la même conclusion que nous pourrions tirer de sa prétention à revendiquer un « bouclier social », quand il a abandonné toute évolution sérieuse de la directive européenne « travailleurs détachés » dont le nombre a explosé en France ces dernières années : En 2017, le nombre de salariés détachés était de 516.101 (hors transport routier) contre 354.151 en 2016, soit une hausse de 46%, selon des chiffres confirmés par le ministère du Travail (après +24% en 2016 et +25% en 2015). L'accord européen dont il se prévaut ne s’attaque pas à la racine du problème. Si le principe de l’égalité de salaires au sein du même secteur d’activités est rappelé, il n’en est rien pour les cotisations sociales qui demeurent – théoriquement – payées dans le pays d’origine. Théoriquement, car contrôler ce versement en Pologne, en Hongrie ou n’importe où dans les autres pays de l’Union Européenne est quasiment impossible. Et de toute façon, elles sont nettement inférieures dans ces pays en comparaison de la France... la protection sociale aussi. En conséquence, le recours à ces travailleurs détachés reste moins coûteux. Souvent ces travailleurs détachés travaillent bien au-delà du temps de travail légal, le dimanche, etc. Il est extrêmement difficile de vérifier que leurs conditions de travail respectent la loi. Inutile de dire que le nombre actuel d’inspecteurs du travail ne permet absolument pas de faire les contrôles qui s’imposent. Sans compter la rotation des équipes sur les grands chantiers ou dans leurs missions qui complique ces surveillances et la possibilité d’établir des sanctions. Sans un accroissement important du nombre d’inspecteurs du travail, ces dérives avec les travailleurs détachés ne seront pas conjurées. Il est plus que jamais nécessaire que la France oppose à ses partenaires européens une décision unilatérale de suspension de la directive sur les travailleurs détachés, au motif de l’intérêt national.

Les logiques de dumping économique et social ne sont pas remises en cause, pas plus que les logiques ordo-libérales qui contraignent chaque État membre à conduire des politiques d'austérité, des réformes structurelles, que la majorité présidentielle met en œuvre sagement en France, et à ne pas se doter des moyens nécessaires pour respecter les objectifs impérieux de transition écologique. Ne nous leurrons pas sur l'invocation d'un « salaire minimum européen » ; celui-ci est vidé de sens dès le moment où il précise « adapté à chaque pays », car cela signifie l'acceptation d'un maintien d'écart de salaires qui perpétueront un dumping majeur.

Que valent les affirmations sur la lutte contre le réchauffement climatique et la sécurité sanitaire alimentaire quand la France ne respecte pas ses propres engagements dans la mise en œuvre de l'accord de Paris ? La démission de Nicolas Hulot du gouvernement en septembre 2018 a sanctionné de manière rédhibitoire ce qu'il faut penser des engagements écologiques d'Emmanuel Macron : une soumission complète d'un exécutif à une pensée libérale et capitaliste qui ne permettra aucune transformation des modes de production et d'échange, en parfaite cohérence avec le choix idéologique du libre échange dont les conséquences sont également désastreuses pour l'environnement. L'ancien ministre de l'environnement a clairement confirmé la présence et le poids des lobbies au cœur du pouvoir – dont on a pu constater les conséquences au moment de l'adoption de la loi pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et une alimentation saine et durable, promulguée un mois après cette démission. À nouveau, le slogan macroniste #MakeOurPlanetGreatAgain sonne comme un exercice de marketing politique à mille lieues des impératifs d'une écologie populaire.

La tarte à la crème sur la supervision des GAFAM n'est pas plus crédible quand on se réfère à la pusillanimité du gouvernement français face aux exigences allemandes de ne surtout pas déplaire aux géants américains du numérique : le projet de loi sur la taxation des GAFAM en France n'est que la transposition d'un projet de directive en échec au conseil européen dont le contenu avait été profondément expurgé à la demande de la chancellerie allemande.

Enfin que dire du « pacte d'avenir » dont on ne saurait pas même deviner de le contenu dans cette tribune, alors que le gouvernement Macron n'a jamais rien fait pour que l'UE révise les accords de libre-échange totalement inégaux (Partenariat Économique UE/Afrique-Caraïbes-Pacifique) dont l’impact a été terrible sur les économies locales, tout particulièrement l’agriculture.

* * *

N'ayons aucune illusion sur les élections à venir : les députés européens de gauche qu'il faut élire seront au premier rang du combat indispensable contre l'ordo-libéralisme mais ce n'est pas le Parlement européen qui pourra prendre l'initiative de bouleversements en profondeur d'une construction européenne qui pourrait bien crever de leur absence. Ce pouvoir revient au conseil européen donc aux gouvernements des Etats membres, donc potentiellement au gouvernement français. Aujourd'hui, en disant tout et son contraire, en utilisant des mots qu'il vide de sens, Emmanuel Macron fait mine de découvrir que l'Union européenne telle qu'elle est dysfonctionne. Notons que depuis 20 mois qu'il est au pouvoir il n'a pris aucune initiative pour corriger ces dysfonctionnements, qu'au contraire il s'est érigé en élève modèle de la structure technopolitique européenne dont il est l'incarnation française la plus aboutie, et qu'il ne propose rien dans sa lettre aujourd'hui qui permette d'y remédier. Rien que ce constat invalide en soi l'intérêt de sa "démarche épistolaire".

La tribune d'Emmanuel Macron est un texte étrange qui le positionne comme un candidat aux élections européennes ou un directeur de campagne de son parti et de ses alliés européens de l'ALDE. On attendait au contraire d'un Président de la République qu'il adresse avec hauteur de vue les propositions de la France aux autres États membres : Ce serait en effet le rôle de la France de proposer la réorientation radicale de la construction européenne, l'abandon des politiques austéritaires et des principes de la « concurrence libre et non faussée » qui aggravent les inégalités et déséquilibres économiques, et proposer de nouvelles politiques communes. Tel n'est pas le cas : la presse européenne et régionale et le site de l’Élysée diffusent depuis ce matin le programme électoral de LREM et de l'Alliance Libérale dans laquelle s'insère Emmanuel Macron : il n'est pas tolérable que les institutions de la République servent à financer la campagne des amis du Président.

Emmanuel Macron et Jean-Claude Juncker (président de droite de la commission européenne) : les deux faces de la même pièce de la droite libérale et conservatrice qui domine l'Union européenne

Emmanuel Macron et Jean-Claude Juncker (président de droite de la commission européenne) : les deux faces de la même pièce de la droite libérale et conservatrice qui domine l'Union européenne

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28 février 2019 4 28 /02 /février /2019 18:38

Depuis mai 2012, la France et les Français ont découvert peu à peu qu'ils avaient la "gauche la plus bête du monde" après avoir compris depuis longtemps qu'ils bénéficiaient de la "droite la plus bête du monde" : rien que cela explique une bonne partie des résultats électoraux d'avril, mai et juin 2017 qui a permis à Emmanuel Macron d'opérer un hold-up néo-libéral autoritaire sur le pays en profitant du rejet nécessaire de l'extrême droite au second tour de l'élection présidentielle. Le PS de François Hollande s'est progressivement suicidé en suivant aveuglément le précédent président de la République qui tournait le dos à ses engagements de campagne et menant même une politique contraire à celles annoncées, aux intérêts des classes moyennes et populaires et plus largement de notre pays. Une alternative à gauche n'a pas pu s'imposer, la gauche n'a pas pu se rassembler aux législatives de 2017 avec le mouvement La France Insoumise, qui défendait la candidature de Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle, ce qui aurait limité la casse et fait émerger une opposition parlementaire de gauche solide. Depuis elle n'en finit plus de se décomposer, la recomposition n'étant pas prévisible dans un avenir rapide ; le PS hésite toujours entre les tenants d'une opposition plus mécanique qu'idéologique, ceux qui refusent d'opérer un bilan critique sérieux du quinquennat calamiteux de François Hollande et ceux qui veulent éviter d'insulter l'avenir et se ménager une capacité d'alliance avec le mouvement du Prince Président (ce qui le disqualifie durablement pour être le pôle de la future recomposition). Les élections européennes avec son scrutin proportionnel et des divergences importantes sur la question européenne - eurobéats d'EELV et du PS, euronaïfs du PS et de Génération.s, eurocritiques de LFI, GRS et du PCF... La proposition de dernière minute faite par Génération.s d'une "votation citoyenne" pour opérer un rassemblement artificiel était vouée à l'échec et ses promoteurs le savaient : ils ne l'ont faite que pour réaliser un petit coup de communication  politique afin de tenter de sortir de l'impasse dans laquelle le mouvement de Benoît Hamon s'est enfoncé.

Je suis évidemment toujours ouvert à la discussion, le parti dans lequel je milite aujourd'hui - la Gauche Républicaine & Socialiste - souhaite promouvoir la construction d'un nouveau Front Populaire, capable de rassembler toutes les forces de gauche de notre pays – au-delà des partis et mouvements – pour proposer une alternative politique, conquérir le pouvoir et transformer la société durablement.

Je me permets de vous faire profiter de quelques réflexions :

  • S'engager dans la campagne des élections européennes sur une liste commune implique que les parties prenantes s'accordent sur le projet et les causes qu'elles défendent. Ainsi GRS s'est engagée aux côtés de La France Insoumise sur la liste « Maintenant, le Peuple » pour défendre un projet européen antilibéral, qui remette la souveraineté populaire, la solidarité économique et sociale et l'impératif de la transition écologique au cœur des débats. Un certain nombre de projets concrets, qui impacteraient le quotidien des citoyens européens et français, seront défendus lors de la campagne, mais nous devons aussi profiter de celle-ci pour faire prendre conscience à nos concitoyens de la situation délicate dans laquelle se trouve la construction européenne : d'année en année, traités et directives ont été empilées (souvent contre l'avis des peuples européens) qui constituent aujourd'hui une constitution ordo-libérale de fait de l'Union européenne qui met en cause l'exercice concret de la démocratie (à l'échelle européenne comme à l'échelle nationale), enfermant l'Union européenne et ses États membres dans une logique d'austérité permanente, les soumettant aux dogmes de la « concurrence libre et non faussée » et du libre-échange généralisé, aggravant les déséquilibres économiques structurels au sein de l'Union et sapant la confiance des citoyens dans l'idée européenne et la démocratie elle-même. C'est pourquoi je considère qu'il est impératif dans cette campagne d'expliquer à nos concitoyens que la réorientation nécessaire de la construction européenne impose de remettre en question les traités actuels ainsi que des directives comme le 6-pack et le 2-pack. Selon nous, ceux qui expliquent que l'on pourrait opérer cette réorientation dans le cadre des traités actuels bercent d'illusions dangereuses les citoyens français et européens. Nous ne pouvons attendre une improbable majorité de gauche au Parlement européen – si tant est qu'elle soit en mesure de converger à court terme sur le fond –, car les institutions européennes font du conseil européen le maillon essentiel du dispositif : c'est à un gouvernement de gauche en France qu'il reviendra de proposer une nouvelle voie à ses partenaires européens, et en cas de refus de renégocier les traités prendre les mesures unilatérales (dénonciation des directives « travailleurs détachés » ou « aides d’État », refus d'appliquer les cadres budgétaires d'austérité, etc.) aptes à remettre les récalcitrants autour de la tables des négociations.

  • Aussi cette proposition de « votation citoyenne » arrive bien tard – à moins de deux mois du dépôt des listes. Elles est émise après de nombreux ultimatums et polémiques adressés aux uns et aux autres. Certains auraient quitté les « rivages de la gauche » ou seraient retombés dans le « ni droite, ni gauche », Benoît Hamon indiquant conduire la « seule liste de gauche », d'autres étant sommés (à raison) de rompre avec le PSE et son candidat libéral à la présidence de la Commission européenne - Frans Timmermans - (exigence qui aurait eu plus de cohérence si les parlementaires défendant cette position n'étaient pas eux-mêmes membres du groupe parlementaire du PSE). On est donc passé d'une semaine à l'autre de conditions impératives adressées à des partenaires vilipendés à une disparition complètes de ces conditions. Il eut été préférable selon moi de débattre collectivement voici plusieurs mois pour constater convergences et divergences et vérifier si nous étions avec d'autres en capacité de porter un projet commun. Génération.s avait été sollicité directement en ce sens en juin 2018 par Jean-Luc Mélenchon pour un tel processus, proposition refusée sous l'accusation de « nationalisme » supposé de celui qui leur avait tendu la main.

  • Le cadre logistique de cette consultation interroge aussi : elle ne respectait pas les conditions élémentaires de transparence et de la RGPD, mais surtout son processus paraissait d'une très grande complexité. Il s'agirait tout à la fois d'un vote préférentiel sur les candidats et sur le projet porté. Si je considère que les questions de personnes restent secondaires, je suis perplexe sur la méthode qui était proposée pour construire le projet commun. Or comment un parti peut-il s'engager dans un tel processus sans avoir aucune garantie sur l'équilibre final du projet qui sortirait de cette « votation » ? Génération.s aurait sans doute répondu que cela dépendrait de la capacité des uns et des autres à convaincre les citoyens qui souhaiteraient voter... Mais que faire si en bout de course le projet issu de la « votation » était déséquilibré, dans le sens qu'il ne contiendrait plus grand chose des priorités principales de telle ou telle organisation participante ? Celles-ci seraient contraintes de se déjuger, expliquant qu'elles ne peuvent pas décemment défendre un projet qu'elles ne partagent pas. L'effet serait désastreux pour tous.

Il me paraît in fine que le processus proposé comportait quelques difficultés majeures. Restait la possibilité que les mouvements et partis de gauche se mettent autour d'une table – en toute transparence – pour s'accorder si possible sur un projet commun pour les élections européennes. Cette dernière méthode me paraissait à la fois plus transparente et moins aléatoire. En abandonnant comme prévu sa proposition de votation et ne proposant pas l'autre solution, Génération.s a démontré le sens de sa manœuvre.

Frédéric Faravel

Ce que j'ai pensé de la proposition de dernière minute de Génération.s pour une "votation citoyenne" sur les élections européennes de 2019
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19 janvier 2019 6 19 /01 /janvier /2019 17:40
Traité d'Aix-la-Chapelle : fuite en avant ordo-libérale et naïveté érigée comme politique

L'affaire est entendue dans la presse française depuis quelques jours : du fait de la large diffusion d'une fakenews selon laquelle (suite à un raccourci assez ridicule d'un élu du parti de Nicolas Dupont-Aignan) la France par ce traité vendrait l'Alsace-Moselle à l'Allemagne, tout opposant au traité qui sera signé à Aix-la-Chapelle mardi 22 janvier 2019 par la Chancelière allemande Angela Merkel et le Président de la République française Emmanuel Macron serait désormais un dangereux complotiste.

Tout juste a-t-on entendu vendredi 18 janvier Pierre Haski, qui a succédé sur la même ligne à Bernard Guetta dans la chronique de la matinale de France Inter intitulée "Géopolitique", que les deux gouvernements étaient condamnables pour n'avoir toujours pas officiellement publié le texte du traité d'Aix-la-Chapelle, nourrissant ainsi (c'est vrai par ailleurs) les pires théories du complot. Or ne pas publier pose problème non seulement parce que les manipulateurs peuvent s'emparer du vide pour raconter n'importe quoi, mais parce que c'est le symptôme final de la méthode non transparente et non démocratique qui a présidé à l'élaboration dudit projet de traité.

En effet, avez-vous lu le traité ? Savez-vous même seulement où vous pouvez le trouver ? parce que ce texte qui va être signé mardi à Aix-la-Chapelle et que les parlementaires seront amenés à ratifier ou non, sans pouvoir l'amender, ces derniers jusqu'ici n'en ont eu connaissance (y compris les présidents des assemblées) que lorsque des journalistes voulaient bien leur transmettre le texte. Pour les besoins de mon activité professionnelle, j'ai fini par l'obtenir et ça donne l'impression d'un truc caché qu'on se passe sous le manteau. Donc je suis sympathique je vous le joins à la fin de cet article. Lorsque la presse s'énervait contre la fakenews sur la vente de l'Alsace, il n'était pas toujours publié sur le site du ministère des affaires étrangères, du premier ministre ou de la présidence de la République. Nous en sommes arrivés à un point où un traité important sera signé mardi en grande pompe, annoncé à plusieurs reprises depuis la commémoration du cinquantième anniversaire du traité de l'Elysée, sans que les citoyens français ou leurs représentants n'aient été informés officiellement de son contenu [Le site de l'Elysée induit en erreur le visiteur car il indique que l'article sur le traité a été publié le 8 janvier ; or ce traité n'a été mis en ligne sur cette même page que vendredi 18 janvier avec actualisation de la page du 8 janvier].

Alors soyons relativement détendus, personne ne considère qu'il faille remettre en cause l'amitié franco-allemande. Mais ce n'est pas le propos du traité qui ambitionne désormais de franchir une étape décisive dans l'intégration des politiques économiques, sociales, diplomatiques et militaires de la France et de l'Allemagne. Or autant le traité de 1963 signé par Konrad Adenauer et Charles de Gaulle permettait de mettre un terme symbolique à la confrontation entre nos pays et de mettre l'Allemagne sur un pied d'égalité avec la France ce qui était sans doute nécessaire pour entamer la construction européenne, l'ambition du nouveau traité pose de nombreuses questions car le contexte et le rapport de force a changé. En effet, il n'est pas sûr aujourd'hui qu'il soit opportun d'approfondir la fable du couple franco-allemand, quand celui-ci fonctionne depuis plus de quinze ans à sens unique. La France et l'Allemagne ont beau être des voisins pacifiques et aimables dont les liens sont nombreux, il n'est pas possible de dire qu'aujourd'hui les deux pays aient les mêmes intérêts [sur le malentendu du "couple franco-allemand, lire le début de l'excellent article d'Emmanuel Maurel publié le lundi 21 janvier 2019].

Du traité d'Amsterdam au TSCG c'est essentiellement aux exigences allemandes que les "avancées" de la construction européenne ont répondu, sans jamais répondre aux attentes (bien peu défendues par nos gouvernements successifs au demeurant) d'un renforcement des logiques démocratiques et d'arbitrages politiques (lire l'entretien de David Cayla dans Le Figaro sur l'incapacité de l'Union européenne à négocier). N'oublions pas non plus le rapport de force économique et politique qui s'est depuis 1963 largement renversé en faveur de l'Allemagne : le commissaire européen (allemand) Gunther Oettinger a voici quelques semaines à nouveau exigé que des procédures de sanction à l'encontre de la République française pour déficit excessif, après que le gouvernement Macron-Philippe a fait mine de lâcher quelques 10 milliards d'euros pour calmer les "gilets jaunes" quand l'Allemagne enfreint les règles européennes depuis de nombreuses années sans jamais rien craindre (lire l'article de Marie-Noëlle Lienemann) ; la nouvelle présidente de la CDU qui a succédé à ce poste à Angela Merkel et qui lui succédera sans doute à la Chancellerie s'est permis de faire la leçon aux citoyens français (Lire son entretien au journal Le Monde). Il y a donc quelques raisons sérieuses de s'interroger sur l'opportunité d'un tel traité aujourd'hui et surtout sur la pertinence de son contenu.

Dans les faits, l'intégration européenne dans le cadre des directives et traités actuels a aggravé - contrairement à ce qui était "imaginé" - les divergences structurelles des économies européennes, dont l'un des symptômes les plus évidents est la divergence des balances commerciales entre les pays du sud de l'UE et les pays du nord et du centre de l'UE (au premier chef l'Allemagne). De fait, la France et l'Allemagne n'ont pas les mêmes intérêts économiques, notre pays étant à ce titre plus proches structurellement des préoccupations de l'Espagne et de l'Italie. La ratification du traité d'Aix se ferait donc dans une situation durable si ce n'est pérenne de rapport de force défavorable à la France, qui aurait sans doute plus intérêt à coordonner sa position avec l'Espagne et l'Italie qu'avec l'Allemagne. Cette ratification impliquerait que la France renforcerait au sein de l'UE la position déjà hégémonique de la RFA, voire finirait au même titre que les Pays-Bas, le Danemark ou la République tchèque dans son hinterland économique.

texte du projet de traité d'Aix-la-Chapelle, tel qu'il m'a été transmis mercredi 16 janvier 2019

Traité d'Aix-la-Chapelle : fuite en avant ordo-libérale et naïveté érigée comme politique

Ce Traité vise à faire converger les économies et modèles sociaux de la France et de l’Allemagne : « Ils s’efforcent de mener à bien l’achèvement du Marché unique et s’emploient à bâtir une Union compétitive (…) promouvant la convergence économique, fiscale et sociale » (art.1). La priorité franco-allemande au sein de l'Union européenne est-elle l'achèvement du marché unique ? La priorité française au demeurant doit-elle seulement l'être quand on voit à quel point le résultat des logiques de la construction européenne fondée sur le marché unique ont conduit à une surdomination allemande ? Au regard du rapport de force politique actuelle, la convergence des normes se fera vers le bas : c'est la logique allemande entamée avec Hartz IV et qui a entraîné une logique de descente des droits sociaux et économiques pour tenter de reconquérir en vain un peu de compétitivité. C'est en tout cas le prétexte choisi pour porter les lois Macron et El Khomri puis les ordonnances travail. Austérité budgétaire et lois Hartz définissent le modèle économique et social allemand : il n’est pas souhaitable que la France se rapproche de ce modèle. Est-ce donc une convergence vers les lois anti-sociales de l’Allemagne qui nous attend : jobs à 1€, lois Hartz (durcir l’accompagnement des chômeurs afin de les forcer à accepter un emploi, même sous-qualifié, encourager l’usage des « minijobs », ces emplois à temps partiels précaires plafonnés à 450€, sans cotisation sociales ni retraites)…

L’accord vise à ce que les deux Etats établissent des positions communes en matière de politique européenne et « se coordonnent sur la transposition du droit européen dans leur droit national » (art.2). C'est un évident déni souveraineté et d’édiction de notre politique européenne, ainsi qu'un affaiblissement du pouvoir législatif de chaque pays.

Les articles 4 et 8 imposent des rapprochements sans doute excessifs à ce stade entre la France et l'Allemagne, alors que nos conceptions diplomatiques sont régulièrement assez nuancées l'une par rapport à l'autre, au sein de l'OTAN ou encore à l'ONU. C'est là que l'engagement de faire de l'attribution à l'Allemagne d'un siège permanent au conseil de sécurité de l'Organisation des Nations Unies la priorité diplomatique de la France créerait évidemment un précédent caractérisé par l'absence de la plus élémentaire des règles de prudence : tout le monde sait qu'il n'existe pas de rapport de force politique le permettant. On peut considérer que l'existence de cinq membres permanents issus des rapports de force de la seconde guerre mondiale est anachronique, mais si l'Allemagne pouvait avoir des arguments pour y accéder en 2019, combien d'autres Etats pourraient faire valoir 1- qu'il n'est pas tolérable que trois pays européens siègent de manière permanente au Conseil de Sécurité ; 2- qu'ils ont autant d'arguments ou plus que l'Allemagne pour y siéger (ex. si on prenait le critère de la propriété d'un arsenal nucléaire, il faudrait tenir compte de l'Inde, du Pakistan, d'Israël, de la Corée du Nord, mais vraisemblablement pas de l'Allemagne). On voit bien que de cette priorité diplomatique qui ne rencontrera que frustration ne fera que débouché sur une autre : le partage du siège permanent de la France avec l'Allemagne  (qui décide ensuite, qui définit, etc. ?) puis sa confiscation par une Europe diplomatique qui n'existe pas.

Ce Traité vise à resserrer les liens entre les citoyens et les entreprises de part et d’autre de la frontière, ainsi, « les deux Etats dotent les collectivités territoriales des territoires frontaliers et les entités transfrontalières comme les eurodistricts de compétences appropriées » (art.13). Or le projet d’accord parlementaire franco-allemand (en pièce jointe plus bas, nous en reparlerons) impose à l’Assemblée nationale et au Bundestag de favoriser le développement de la coopération transfrontalière en harmonisant et en simplifiant le droit en vigueur « Lorsqu’il n’est pas possible de surmonter autrement les obstacles juridiques entravant la réalisation de projets transfrontaliers communs, l'Assemblée nationale et le Bundestag promeuvent l’adoption de dispositions permettant de déroger aux règles du droit national » (art.14).

Le chapitre 6 précise l’organisation que cette coopération renforcée prendra : Des réunions entre les gouvernements des deux Etats ont lieu au moins deux fois par an ; adoption par le Conseil des ministres franco-allemand d’un programme pluriannuel de projets de coopération franco-allemand ; un membre du gouvernement d’un des deux Etats prend part une fois par trimestre au moins et en alternance au conseil des ministres de l’autre Etat (art.24) ; désignation de secrétaires généraux pour la coopération franco-allemande s’assurent du suivi et des progrès accomplis (art.25). En prévoyant que le droit français et un droit étranger doivent s’élaborer ensemble, ce Traité envisage des limitations de souveraineté inquiétantes. Ce Traité, qui propose une quasi union politique et juridique avec l’Allemagne, représente une limitation historique du rôle du Parlement et de la souveraineté nationale plus largement. Ce Traité est marqué par une absence totale de remise en question des règles qui régissent l’UE à l’heure actuelle, ce Traité s’inscrit docilement dans le cadre des Traités européens actuels. Pourquoi pas une coopération avec d'autres Etats que l'Allemagne (Italie, Espagne, Portugal, Grèce) ?! Cette façon de penser l’Europe comme devant être dominée par les oligarchies germano-françaises est extrêmement problématique.

Or lorsque je parle ici de souveraineté nationale, ce n'est pas par un attachement romantique à la Nation française qui serait plus "aimable" à mes yeux qu'un autre nation, c'est la souveraineté nationale est le cadre de la souveraineté populaire : c'est-à-dire le seul endroit où les citoyens prennent par le vote des décisions démocratiques en élisant leurs président de la République, en vivant sous une constitution qui a été sanctionnée par le peuple français, en élisant leurs représentants chargés de voter les lois et contrôler le gouvernement. Jusqu'à preuve du contraire, les citoyens français ne peuvent trouver comme citoyens européens aucune disposition équivalente à l'échelle européenne, on peut d'ailleurs le regretter, quelles que soient les regrettables limitations de leur souveraineté démocratique qu'impliquent à la fois le parlementarisme rationalisé et les transferts de compétences et de souveraineté qu'ils ont concédés à l'Union européenne.

L'accord parlementaire hors traité entre l'Assemblée Nationale et le Bundestag vise à mettre en place une assemblée parlementaire franco-allemande hors traité d'Aix-la-Chapelle qui aurait pour "rôle de veiller à la bonne exécution des décisions du conseil des ministres franco-allemand et de porter dans les Parlements nationaux les lois utiles à une meilleure coopération entre les deux pays". On pourrait considérer que c'est donc un outil aussi nécessaire qu'utile une fois que le traité d'Aix-la-Chapelle aura été signé. Or cette assemblée pose deux principaux problèmes : elle est uniquement consultative et propositionnelle ; en partie chargée d'une mission de contrôle de l'exécutif qui est celle du Parlement dans son ensemble, elle prétend donc remplir cette mission sans tenir compte en aucun cas du Sénat, ce qui contrevient à la réalité institutionnelle française. Certains considéreront que le Sénat est anachronique, cependant conjoncturellement on a pu constater son utilité du fait du contrepoids qu'il représente par rapport à l'Assemblée Nationale et de sa diversité politique interne. Il faut dénoncer le déséquilibre institutionnel et l'accroc au bicamérisme que cela représente. L'argument de l'impossibilité d'associer le Bundesrat en miroir si le Sénat rentrait dans le jeu n'est pas pertinent car cette assemblée n'est pas considérée comme strictement parlementaire...

Il y a un déséquilibre institutionnel de fait entre la France et l'Allemagne tenant aux prérogatives énormes de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe. En l'état, l'adoption du traité d'Aix impliquerait pour aboutir à la systématisation de positions communes au sein de l'UE et d'évolutions législatives dans nos deux pays d'être de fait soumis aux arbitrages de la Cour constitutionnelle allemande sans qu'il y ait possibilité de réciprocité du côté français. Il y a donc ici peut-être (je ne suis pas suffisamment compétent en la matière) un biais pour suggérer que la ratification du traité nécessiterait éventuellement une révision de la constitution française, donc un Projet de loi constitutionnelle impliquant un vote conforme des deux assemblées et une majorité des trois cinquièmes du parlement.

* * *

En l'état, ce traité ne peut être ratifié et nous devons engager une campagne contre lui et pour qu'il soit soumis à référendum. Ce doit être un engagement qui doit pouvoir rassembler la gauche qui pourrait enfin se dégager des derniers restes d'euronaïveté. Au regard de la défiance diffuse des citoyens avec la construction européenne, et plus particulièrement du sentiment de déni démocratique qu'a représenté le contournement du vote référendaire sur le projet de traité constitutionnel européen, il semble illusoire de penser que l'on puisse au demeurant aujourd'hui ne pas rechercher l'aval du suffrage universel pour ratifier des traités dans le cadre européen, qu'ils concernent les affaires de l'Union proprement dite ou qu'ils aient été négociés par l'UE (c'est le cas du CETA ou du JEFTA). Le traité d'Aix-la-Chapelle propose à la France de fuir en avant en s'alignant sur l'Allemagne pour approfondir l'Union européenne, cela revient donc à proposer d'aggraver encore la logique ordo-libérale qui avait été exigée par la RFA et à renforcer encore sa mainmise économique donc politique sur l'Union. Un tel choix ne peut plus se faire sans le peuple.

texte de l'accord parlementaire entre l'Assemblée nationale et le Bundestag, tel qu'il m'a été transmis mercredi 16 janvier 2019

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8 octobre 2018 1 08 /10 /octobre /2018 13:50
Quelques raisons de m'engager (encore) pour un texte sur l'Europe plus sérieux que celui de la direction du Parti socialiste
Je n'ai pas pu - pour des raisons personnelles - venir samedi lors de l'université politique de la fédération du Val-d'Oise du Parti socialiste ; je le regrette car j'avais participé à sa préparation.
Adélaïde Piazzi m'a cependant fait le compte-rendu des débats et des interventions des invités - Christine Revault-d'Allones et Luc Carvounas. Je ne doute pas de la qualité des échanges mais je veux pouvoir préciser ou corriger ce qui a pu être dit globalement ou lors de discussions individuelles à certains de mes camarades.
  1. 1. La direction du Parti socialiste ne souhaite pas s'engager dans une dynamique de rassemblement de la gauche ; sa stratégie est d'attendre le retour des électeurs déçus par Emmanuel Macron et qu'il ne faudrait donc pas effrayer en opérant un inventaire trop important du quinquennat... J'ai moi-même eu la possibilité d'échanger directement avec Olivier Faure voici une vingtaine de jours lors d'une réunion à Solférino en ces termes : "Olivier, tu me dis que le texte que vous proposez va être très ancré à gauche parce que vous nous auriez fait des concessions importantes (dommage d'ailleurs que vous pensiez que ce sont des concessions pour aboutir à un texte qui ressemble comme deux gouttes d'eau à celui qu'on avait adopté avant les précédentes élections européennes). Donc si c'est le cas, il n'existe plus de divergences insurmontables (des différences il en reste, des débats on en aura encore évidemment) qui empêche de discuter avec l'ensemble de la gauche ; vous pourrez donc appeler publiquement les autres organisations de gauche à se mettre autour de la table et discuter ensemble dès les européennes ?" Réponse : "Non, on ne le fera pas !"
  2. 2. Christine Revault d'Allones, députée européenne et présidente de la délégation socialiste française, aurait salué le travail d'Emmanuel Maurel comme député européen : il faut se rappeler que la délégation socialiste française au Parlement européen lui a reproché son vote CONTRE Jean-Claude Juncker, qui était notre adversaire aux européennes, à la présidence de la commission européenne ; qu'Emmanuel a reçu un blâme du groupe "socialiste & démocrate" pour avoir voté contre le TAFTA sans être soutenu par la DSF. Ces hommages arrivent comme un cheveu sur la soupe et bien tard...
  3. 3. Que vaut l'engagement répété sur tous les tons ce samedi encore, qu'on va voir ce que l'on va voir et que "cette fois-ci" on ne ferait plus de compromissions avec le droite et les libéraux européens ? La direction du Parti a refusé de répondre à notre demande d'exiger des conditions fermes du PSE :
    • -> dire qu'on ne soutiendra le Manifesto (programme commun du PSE) qu'à la condition que celui-ci ait un véritable contenu et que celui-ci ne soit pas contradictoire avec ce que l'on défend dans le texte du PS ;
    • -> dire qu'on ne soutiendra pas n'importe quel candidat du PSE à la présidence de la commission européenne : or tous les candidats putatifs restant sont favorables à un accord avec la droite européenne, au minimum avec sa version libérale et macroniste, en parfaite contradiction avec ce qui est affirmé aujourd'hui par le PSE (coquille vide) et le PS.
    • -> Comment donc croire que la direction du PS tiendra ses engagements d'aujourd'hui alors qu'elle refuse clairement de prendre position sur ces sujets dans le PSE ?
  4. 4. Nous ne pouvons pas non plus nous contenter d'un texte qui ressemble par bien des aspects à ceux que nous rédigions à la veille des précédents scrutins européens, et que nous oublions tout de suite après à la demande du PSE. Les socialistes français ne sauraient donc se contenter d'un texte énumérant de bonnes intentions sans rien dire des moyens et du chemin à prendre pour avancer vers leur mise en œuvre.
    Sans analyse sérieuse de l'état de l'UE et de notre action passée, nous sommes condamnés à ne pas être crédible et à reproduire les mêmes erreurs.Seuls des choix clairs, des ruptures fortes, des engagements solennels nous permettront de surmonter les défis actuels. Si nous voulons que les élections européennes marquent le début de la reconquête, nous devons nous astreindre à un devoir de sincérité.
    Faute de volonté politique, ou par adhésion, la social-démocratie européenne a accompagné l’avènement de l’Europe libérale. Les 5 dernières années en ont hélas donné une preuve supplémentaire : non, nous n'avons pas obtenu plus de solidarité dans la zone euro ; oui, les déséquilibres économiques structurels entre l'Allemagne et l'Europe du Sud menacent sa cohésion et celle de l'UE ; oui, la ratification du TSCG nous a causé, à nous et à l'UE, un grand tort ; non, la Grèce et les Grecs n'ont pas été sauvés… Or là encore la direction du PS raconte le contraire et ne veut pas s'engager dans un inventaire sérieux du quinquennat Hollande que ce soit sur l'Europe ou n'importe quel sujet...

Voilà camarades, ce que m'inspire le compte-rendu que m'a fait Adélaïde de samedi. J'apprécie nombre de nos camarades qui ont des responsabilités politiques départementales, je pense même que certains peuvent être sincères dans leurs propos ; dans ce cas, ils sont malheureusement naïfs et seront abusés.
Pour ma part, j'aborderai le vote du jeudi 11 octobre et la suite en refusant toute naïveté et je ne serai plus jamais abusé.

Frédéric FARAVEL
mandataire départemental de L'Union & l'Espoir

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25 janvier 2018 4 25 /01 /janvier /2018 16:50

texte initialement publié le 20 janvier 2018 sur le site de "Nos Causes Communes" : https://bit.ly/2umm7Jl

Le constat est répété à l’envie depuis de longue année, la construction européenne se fait sans associer les peuples, qui s’en détournent peu à peu, comme le démontre à chaque élection du Parlement européen le taux d’abstention ou la progression (inégale il est vrai selon les pays) des forces politiques europhobes, populistes ou national-populistes.

Les traités européens qui se sont succédé depuis la chute du mur de Berlin ont en effet multiplié les transferts de compétences et de souveraineté des États-Nations vers des institutions supra-nationales, qui n’ont pour la plupart aucun compte à rendre devant les citoyens. Ainsi une partie de la gauche et des socialistes dénoncent depuis plus de vingt ans désormais l’indépendance de la Banque Centrale Européenne et l’insuffisance de pouvoirs réels du Parlement européen, devenu le symbole d’une perte de souveraineté populaire à l’échelle nationale jamais regagné à l’échelle européenne, tandis que l’autre partie a clairement abdiqué devant la logique ordo-libérale.

La loi du plus fort et la loi du chacun pour soi se sont introduites dans la logique du projet européen, dont l’inspiration d’origine est pourtant que l’Union fait la force. Une somme règles communes n’a jamais bâti de conscience commune ; et même, une somme de valeurs partagées n’a jamais suffi à faire émerger un intérêt commun. Réduite à ses règles ou à ses valeurs, l’Europe est statique, elle stagne dans son économie, plonge dans ses inégalités, et se paralyse dans l’ordre international.

Lorsque les failles de l’architecture économique et monétaire de l’union européenne et de la zone euro furent mises au jour par la crise financière de 2008-2009, la réponse des gouvernements européens conservateurs et libéraux fut de graver dans le marbre les politiques d’austérité au travers du TSCG, baptisé traité Merkozy, et depuis complété au parlement européen par les directives Six-pack et Two-pack. C’est sur ce dossier même que l’orientation du quinquennat de François Hollande s’est sans doute jouée dès les premières semaines, le Président de la République nouvellement élu refusant de renégocier ce traité, comme il s’y était engagé devant les Français, pour négocier des délais supplémentaires afin de se conformer aux mécanismes de contraintes budgétaires que nous avions dénoncé durant la campagne électorale.

Les différents développements de la crise grecque depuis 2009 ont démontré à l’extrême la perversion de la dérive ordo-libérale de la construction européenne : des cures d’austérité sans précédent qui aggravaient les difficultés du pays et saignait à blanc le peuple grec. Lorsque Syriza a remporté les élections de janvier 2015, nous espérions dans une évolution du rapport de force, d’abord pour mettre un terme aux supplices infligés aux Grecs et ensuite et à plus long terme pour réorienter l’Union européenne. Mais six mois plus tard, le gouvernement Tsípras était contraint par l’eurogroupe d’accepter une nouvelle cure d’austérité enfermant la Grèce dans une logique de récession.

Le gouvernement grec n’a pas reçu le soutien qu’il aurait pu espérer des gouvernements de gauche en Europe. La position de la France n’a consisté qu’à maintenir le lien et les négociations quand les pressions pour un Grexit brutal étaient trop fortes, mais son message peut se résumer à ceci : accepter les « règles du jeu » de la zone euro et abdiquer finalement toute prétention à mener une politique économique alternative.

Alors que la crise grecque n’a pas trouvé d’issue réelle, la question qui se pose est la suivante : est-ce qu’on peut concevoir aujourd’hui une politique alternative dans le cadre européen tel qu’il est ? À la fois une alternative au niveau national, alors qu’on est pris dans un réseau de contraintes liées à notre appartenance à l’Union ; et à la fois une alternative au niveau européen, si plusieurs États membres se coordonnent pour infléchir la construction européenne, est-ce que le cadre actuel le permet ? C’est à cette question majeure que la gauche et les socialistes doivent aujourd’hui apporter une réponse car elle détermine la question de la souveraineté populaire, au moment où l’orientation ordo-libérale de la construction européenne semble impliquer un passage durable dans une période post-démocratique.

* * *

Remettre l'idée européenne au service des peuples

Pour renouer avec l’idée européenne originelle, celle qui faisait sa dynamique et sa plus-value, il y a un ADN à retrouver : celui d’une gauche volontariste pour une France volontariste dans une Europe volontariste. Une Europe indépendante dans sa politique étrangère, protectrice économiquement, socialement solidaire. L’Europe des règles a fait long feu, c’est à une Europe de l’intervention, en somme, une Europe des projets, qu’il faut désormais s’atteler.

* * *

1. Pour une union des souverainetés

Dans toute démocratie, la question de la souveraineté populaire est première ; sa garantie doit être la priorité des socialistes ; répondre au sentiment de dépossession démocratique de nos concitoyens français et européens est un impératif vital. Le fait que la construction européenne soit aujourd’hui vécue comme une perte de maîtrise collective de nos destins joue un rôle prépondérant ; les transferts massifs de compétences et de souveraineté des États membres vers des institutions supranationales, sans réelle reconstitution de souveraineté populaire et de contrôle démocratique à l’échelle européenne, est l’un des nœuds du problème. Mais l’indépendance totale de la BCE ou de la CJUE n’est pas seule en cause ; les règles budgétaires et financières, définies dans le traité de Lisbonne, le TSCG, le 6-pack ou le 2-pack entre autres, condamnent les États membres aussi bien que l’union à une logique ordo-libérale et austéritaire, qui rend les alternances électorales le plus souvent illusoires.

François Mitterrand avait fait le pari avec le Traité de Maastricht qu’une fois les concessions faites à l’Allemagne réunifiée pour l’arrimer à la construction européenne (indépendance de la BCE, critères de convergence et non de gestion pour parvenir à l’UEM), ses successeurs français et européens compléterait le dispositif politique : cela n’a pas été fait par paresse ou par acculturation volontaire. Il faut reprendre l’ambition de départ : En lieu et place de la mise en œuvre de la « règle d’or » et de sanctions automatiques, il fallait la création d’un conseil macro-économique de l’euro, compétent pour fixer tous les trois ou cinq ans la feuille de route à suivre. Cela demeure indispensable. Un tel conseil pourrait définir le cadre des déficits à ne pas dépasser pour chaque État, en tenant compte et de la situation mondiale, et des différences nationales. Il aurait vocation à organiser un soutien substantiel à la croissance en répartissant la charge et fixant à chacun des objectifs atteignables. Dans ce cadre, les parlements nationaux devraient être consultés et voteraient une loi pluriannuelle de mise en œuvre. C’est l’idée du « gouvernement économique », tout le contraire de la règle dogmatique aveugle.

Ne pas ouvrir ce chantier condamne l’Union à subir l’aggravation des déséquilibres financiers et commerciaux internes entre l’Allemagne et les autres États membres, donc à un risque grave d’implosion de l’euro et de la construction européenne, sans que les conséquences catastrophiques de cet aveuglement soient aujourd’hui quantifiables au plan politique, économique et social. Cela impose de réviser les traités et les directives budgétaires ; tout autre proposition visant à créer un parlement de la zone euro sans toucher au cadre rigide qui l’enserrerait ne serait que poudre de perlimpimpin. Ici la restauration de la souveraineté populaire et l’intérêt macro- économique des Européens se rejoignent.

Être protecteur n’est pas être protectionniste. Les objectifs plus larges du gouvernement économique de l’Europe doivent accorder la priorité à la protection des industries et PME européennes. Deux obstacles majeurs empêchent aujourd’hui de poursuivre cette ambition : un commerce extérieur inadapté, et une fiscalité inadaptée. Comment se fait-il que nos tous partenaires/concurrents économiques soient capables du rapport de force avec la Chine à l’OMC pour qu’elle n’obtienne pas de statut d’économie de marché, quand l’Europe se signale par une docilité coupable ? De l’aveu de la Commission elle-même, son objectif à travers les grands accords commerciaux négociés en série est d’harmoniser les normes. Ce n’est pas un objectif de nature économique ; ce qui les inspire est une crainte de ne plus pouvoir commercer… Le commerce extérieur devient ainsi un instrument pour rabaisser nos normes, limiter la capacité de régulation future de nos États, et commercer sur cette base avec d’autres pays. Quel est le sens de cette braderie ? Si le commerce extérieur de l’Europe, à travers les accords, doit devenir un véhicule, qu’il soit le véhicule de nos ambitions : clause de réduction d’émissions carbones, clause de respect des conventions internationales sur le travail, clause de conditionnalité fiscale ! Ce sont celles-ci qui aideront nos entreprises, qui les respectent déjà massivement, dans le commerce international.

Sans politique industrielle, l’Europe est désarmée. L’évocation d’Airbus et d’Arianespace suscite l’orgueil des européens. Malheureusement ces exemples ne cachent pas que la coopération industrielle est au point mort en Europe, car les ingrédients qui ont fait le succès de ces entreprises ne sont plus là. Les élites ne croient plus au patriotisme industriel et n’imaginent pas un patriotisme européen. Pendant ce temps, un nombre croissant d’États européens s’emploient à ne devenir que des plateformes d’atterrissage de multinationales américaines et chinoises. Les ingrédients indispensables à une politique industrielle européenne doivent être fournis : une augmentation conséquente des budgets des programmes dédiés à la recherche (Horizon 2020), des fonds d’investissement avec garantie de prêts spécifique à des filières, et l’action résolue de quelques grands États pour des fusions stratégiques entre européens.

2. Un objectif national et européen : le mieux-êtres des citoyens

Lutter contre l’austérité n’est pas un « marqueur » ou une valeur culturelle, c’est une nécessité économique et sociale. Politique également, car dès lors qu’un gouvernement assumera clairement un rapport de force pour exiger une Europe protectrice des travailleurs, protectrice des consommateurs, protectrice de la sécurité physique, sociale et sanitaire des populations, les raisons de voter pour des partis aux contours mal définis, souvent d’extrême-droite, seront bien moindre. Qu’est-ce que l’austérité ? En somme, il s’agit d’un gigantesque transfert, à toutes échelles : transferts des travailleurs vers les détenteurs de capitaux, du public vers le privé ; mais aussi un transfert du risque : pour garantir le risque financier pris par les marchés et projets privés, on fait absorber ou garantir ce risque par l’État, et par les populations, en les privant de droits et garanties : travail, logement, santé.

Après la paix, c’est l’amélioration de la condition matérielle des peuples qui est à l’origine de la coopération des États ; en un mot, le progrès humain. Or, qu’observe-t-on aujourd’hui ? Cette condition se dégrade pour la grande majorité des européens, et s’améliore substantiellement pour une infime minorité. Notre coopération doit être réorientée vers ces objectifs, sans prétendre qu’il y ait une seule voie pour y parvenir. C’est sur la base de ces seuls objectifs, l’amélioration de l’accès au logement, l’amélioration des soins, l’amélioration du pouvoir d’achat par l’augmentation des salaires et la baisse des dépenses contraintes d’énergies, de transport et d’alimentation, que les pays doivent être jugés. S’il doit y avoir un « pacte budgétaire » en Europe, ce n’est que pour juger de l’avancement des États sur ces sujets fondamentaux.

Depuis près de 30 ans, les inégalités sont reparties à la hausse en Europe, entre les rémunérations du capital et du travail, mais également entre les revenus des travailleurs. Depuis la crise financière de 2008 et la crise des dettes souveraines, ce rythme d’accroissement des inégalités s’accélère. Cette évolution a été démontrée et documentée à l’envi par les économistes. Aujourd’hui près de 24% des citoyens, soit près d’un européen sur quatre, est en dessous du seuil de risque de pauvreté (60% du revenu médian de son pays). Et la jeunesse, même quand elle travaille, est frappée la première : plus de 12% des jeunes travailleurs européen est en dessous de ce seuil. L’avenir est hypothéqué.

L’invocation stérile de « l’Europe sociale » depuis 30 ans n’a pas dépassé le stade des vœux pieux, car ce label peut servir à ne désigner que de vagues chartes des droits sociaux ou des « socles » divers sans portée concrète. La gauche doit mettre en branle une dynamique intransigeante et ne céder rien à la poursuite de résultats concrets pour réduire la pauvreté, les inégalités, et mettre en œuvre les mécanismes d’une solidarité concrète. Ils s’appuieront nécessairement sur une politique fiscale refondée pour assurer l’équité dans l’impôt effectivement payé entre les contribuables, sur la cessation immédiate des politiques de déflation salariale et des projets de dérégulation financière comme l’Union des marchés des capitaux. Enfin les États doivent être prêts, selon des modalités à travers lesquels ils conservent leur souveraineté, à accepter librement des transferts nets entre pays membres, ce vieux tabou européen qui handicape la solidarité.

3. Construire l’indépendance des Européens

En matière de « projet européen », le réalisme souvent cède le pas aux bonnes intentions, l’idéal à l’idéologie, et la vigilance, à l’abandon. L’Europe demeure, et demeurera dans le court et le moyen terme, une coopération de nations. Les partis nationalistes n’ont pourtant rien à proposer qu’une nostalgie en matière de nations. Il n’y a pas d’« égoïsmes nationaux » mais des intérêts nationaux : le rôle de l’Union n’est pas de les contrecarrer, mais de favoriser et sublimer ceux qui sont convergents.

Or l’Europe, peut-être bercée par une illusion de « fin de l’histoire » depuis l’effondrement soviétique, voit revenir le germe de la guerre : à ses portes, au Sud d’abord, à l’Est ensuite ; et sur son sol, avec l’importation du djihaddisme. La paix dont nous nous enorgueillissons est bien plus la cause que la conséquence de la construction européenne. Alors que notre continent n’appartient plus aux intérêts géostratégiques premiers des États-Unis et donc de l’OTAN, nous nous apercevons que cette Paix doit peu, trop peu, à notre propre capacité d’assurer la défense de notre intégrité. La plus urgente nécessité est donc celle de notre indépendance : c’est un intérêt que les nations européennes partagent.

Une Europe indépendante est un continent qui dispose des capacités stratégiques suffisant à assurer sa défense. La mise en commun pure et simple de l’outil militaire est une chimère, mais une coopération beaucoup plus étroite, un commandement et des exercices conjoints, une doctrine partagée, enfin des efforts financiers d’au moins 2% du PIB pour tous les pays européens, sont à coup sûr une contribution essentielle à notre indépendance commune.

Une Europe indépendante est une union soudée qui ne laisse pas de prise aux influences extérieures incompatibles avec nos objectifs. Un long alignement a conduit les européens à négliger l’Afrique et la Méditerranée, qui sont à long terme les clefs de notre équilibre régional.

Une Europe indépendante est une terre d’asile sûre de ses moyens. La Haute Représentante de l’Union européenne pour les Affaires étrangères a témoigné de l’impression de faiblesse que nous avons laissée aux autres grandes puissances, comme la Russie ou la Chine, en nous montrant divisés, effrayés, désorganisés, devant l’accueil de réfugiés, qui, en outre, fuient la guerre ou la persécution.

* * *

Les socialistes français ont fait l’erreur de considérer l’engagement européen comme un succédané à un internationalisme jamais pensé ; mais que reste-t-il de cette posture lorsque l’idée européenne a été détournée de son sens initial ?… Le PS avait appelé à l’été 2011 à assumer le nécessaire affrontement politique avec les conservateurs allemands. Il paraît aujourd’hui absolument nécessaire d’assumer la confrontation politique avec eux et leurs alliés.

Si les socialistes européens, et parmi eux en premier les socialistes français, veulent sortir de l’impasse politique, il est urgent d’engager un dialogue structurel avec des forces nouvelles à gauche. Nous devons mettre fin au compromis historique avec les anciens démocrates-chrétiens, devenus conservateurs. Il ne s’agit plus simplement d’assurer la co-gestion du Parlement européen, pour un bon fonctionnement des institutions communautaires. Cela mine durablement la lisibilité et la cohérence de nos options politiques, et nous rend plus inaudible encore auprès des électeurs européens. Nous devons lui substituer un rapprochement avec le Parti de la Gauche européenne et les Écologistes. Seule cette option nous permet de rendre crédible la perspective d’une alternative politique sur les enjeux de la construction européenne.

Les débats qui traversent la social-démocratie sur la construction européenne et la possibilité de la réorienter sont également posés chez nos partenaires écologistes, de la gauche radicale ou (post-) communiste : c’est une culture politique dominante dans la gauche radicale européenne, qui craint que toute déconstruction ou la crise durable d’un cadre international ne finisse par profiter à la droite radicale xénophobe. Ainsi l’idéal européen est finalement confondu avec sa traduction institutionnelle existante, alors même que l’écart entre les deux est régulièrement dénoncé.

Évidemment, le temps qu’une alternative européenne de gauche soit suffisamment forte et coordonnée pour imposer une véritable réorientation de la construction européenne et donc un bouleversement profond des traités actuels s’inscrit forcément sur le temps long. Et il n’est pas dit que les peuples européens soient disposés à attendre jusque là. C’est dire l’urgence de la reconstruction d’une gauche socialiste et républicaine puissante en France, capable de reprendre le pouvoir, de développer un discours européen cohérent et d’en tirer toutes les conséquences lorsque le temps de l’action sera venu.

Frédéric Faravel

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6 février 2017 1 06 /02 /février /2017 16:19
Paul Magnette, ministre-président socialiste de Wallonie © BELGAIMAGE

Paul Magnette, ministre-président socialiste de Wallonie © BELGAIMAGE

Paul Magnette fait partie de ces responsables socialistes européens qui nous permettent de porter avec fierté notre idéal socialiste, quand tant d'autres dirigeants ont depuis longtemps jeté le bébé avec l'eau du bain en abdiquant devant le libéralisme et en cédant face à l'institutionnalisation européenne de l'ordolibéralisme allemande.

Il a commencé à être connu par le grand public en s'opposant frontalement aux dérives du CETA (traité de libre-échange entre l'Union européenne et le Canada) et en obtenant des corrections majeures du point de la région Wallonie, dont il est le ministre-président.

Dans l'entretien qu'il donnait le 3 février à L'Echo (Belgique) et que je reproduis ci-dessous, il parle clair et fort ; il traduit très exactement l'état de ma réflexion vis-à-vis de la dérive actuelle de la construction européenne. Cette lecture est de salubrité publique.

Frédéric FARAVEL

entretien donné à L'Echo, recueilli par Frédéric Rohart et publié le 3 février 2017 à 22h30

Vingt-cinq ans après le traité de Maastricht qui a lancé l’aventure de l’euro, où va l’Union européenne ? L’Echo a demandé à plusieurs personnalités de se projeter dans le quart de siècle à venir pour imaginer comment l’Union pourrait évoluer. Aujourd’hui, l’avis d’un "fédéraliste meurtri", un homme politique wallon qui mène un bras de fer obstiné avec les institutions européennes. Et qui est convaincu qu’il faut des cendres pour permettre au phœnix de renaître.
Après avoir consacré l’essentiel de sa carrière à étudier l’Europe, Paul Magnette se demandait en mai dernier s’il n’était pas en train de devenir "le premier des eurosceptiques socialistes". Mais si le ministre-président wallon est en guerre contre l’Europe "libérale-conservatrice", il n’en reste pas moins un Européen convaincu. Un Européen "meurtri" d’assister à la désintégration de l’Europe, mais convaincu qu’elle permettra l’indispensable renouveau.
L’euro, vous le voyez plutôt comme une réussite ou un échec ?

C’est une monnaie mal pensée. Elle a été conçue selon une logique monétariste: créons une monnaie et l’économie suivra. Cela n’a pas marché. La convergence économique ne s’est pas réellement produite par l’effet de l’euro. Cela n’a pas non plus amené à créer une vraie politique économique européenne : il n’y a pas de vrai budget, pas de vraies ressources propres. Une union monétaire sans union économique a pour seul effet de neutraliser la variable monétaire dans les ajustements entre les Etats membres. Du coup, l’ajustement se fait sur des législations sociales et fiscales qui n’ont pas convergé. Cela a produit ce qu’on pouvait craindre : l’euro a accéléré une dérégulation sociale et fiscale, il a inversé la logique de l’Union européenne.

C’est-à-dire ?

Toute la logique de l’Union européenne est une logique de convergence et de protection. Aujourd’hui, il y a une asymétrie fondamentale : la monnaie est contraignante ; la libéralisation se décide à la majorité absolue des États membres ; mais l’union sociale et l’union fiscale, c’est l’unanimité. Donc il y a quelque chose de bancal dans le système. Ce sont une vingtaine d’années qui ont complètement retourné le sens de l’Union européenne. Parce que jusqu’alors, la logique des traités fondateurs, l’idée c’était toujours : je dé-régule au niveau national mais je re-régule en même temps au niveau européen.

Cette période est aussi celle qui mène aux élargissements de l’Union européenne, une erreur ?

D’un point de vue géopolitique, il fallait faire ces élargissements. Le problème, ce sont les conditions qu’on y a mis qui étaient très faibles. Il aurait fallu dire : il faut un jour entrer dans l’euro, on va vous aider — et vous forcer — à atteindre les conditions économiques, à faire de la convergence. Au lieu de ça, on s’est dit : les travailleurs (roumains, bulgares, polonais, hongrois…) vont aller là où on manque de travail, en Europe occidentale. Et le capital (français, allemand…) va aller là où on manque de capital, en Europe centrale.

C’est précisément ce qui s’est passé.

Oui, du point de vue de l’économie abstraite, c’est formidable : les facteurs s’allouent naturellement là où ils doivent aller. C’est la magie de la main invisible. Sauf que pour les gens, c’est brutal. Dans nos pays, ça déstructure complètement les systèmes de sécurité sociale. Et pour les pays d’Europe centrale, c’est une catastrophe : la Roumanie a perdu les 15% les plus jeunes et les plus costauds de sa population ! Et les conséquences politiques sont dramatiques. On est dans un moment de désintégration politique complet. Jusqu’ici l’Europe n’avait jamais reculé, là elle recule. Et ce n’est pas fini à mon avis.

L’Europe recule : vous ne parlez pas seulement du Brexit ?

Non, qui croit encore en l’Europe aujourd’hui ? Moi qui suis un fédéraliste meurtri et un peu désespéré, quand je parle à des étudiants, l’Europe ne représente plus rien pour eux. Par contre elle représente pour tous les perdants de la mondialisation, la cause de tous les problèmes. Donc elle est en train de se désintégrer. Les gens ne le voient pas encore, mais c’est comme un feu de cheminée : ça a pris, c’est invisible, mais à un moment donné, on le verra. Et le Brexit en est le premier symbole.

"J’espère que le Brexit sera suivi par un Polxit, un Hongrexit, un Bulgxit, un Roumaxit…"

À qui la faute ?

Je crois qu’il y a une responsabilité énorme dans le tournant libéral-conservateur. Sans faire tout remonter à Maastricht, le Six Pack, c’est la mort de l’Europe.

Le Six Pack, c’est notamment la menace de sanctions pour les Etats qui ne respectent pas les règles du Pacte de stabilité. Pourquoi était-ce une telle erreur selon vous ?

Parce qu’il a poignardé la catégorie sociale qui avait soutenu le projet européen : la classe moyenne d’Europe occidentale. Le Six Pack a comprimé leur pouvoir d’achat, a prolongé la récession, a aggravé les inégalités. L’Europe s’est privée elle-même de ce qu’était son soutien historique.

Vous visez Angela Merkel, qui l’a porté ?

Merkel a été logique : elle a défendu les intérêts de l’Allemagne. Ce sont ceux qui n’ont pas résisté à Merkel qui sont responsables. José-Manuel Barroso et Herman Van Rompuy d’abord. Et puis François Hollande, qui n’a rien corrigé alors qu’il avait promis qu’il allait renégocier les traités. Plus largement, ces années-là, 2008-2015, sont tragiques: moins parce qu’on a fait que ce qu’on n’a pas fait. Il y a une crise fiscale, il y a des "leaks" partout et on ne fait rien d’ambitieux. On a une récession et on fait un plan Juncker minimaliste. C’est la crise des réfugiés et on confie le problème à Erdogan. On fait démonstration de l’impuissance, de l’inutilité de l’Union européenne telle qu’elle est aujourd’hui. Mais je reste un Européen convaincu.

À condition que l’Europe soit sociale, donc. La recette porteuse pour la gauche, c’est la confrontation, comme vous l’avez faite avec le CETA : montrer aux gens le rapport de force ?

Ce n’est pas la confrontation pour le plaisir : il faut renvoyer la balle à l’Europe. C’est quand même dingue : à la Commission, ils font de l’ingérence dans les matières nationales qui sont extrêmement sensibles. Et ils ne sont pas capables de lutter contre la fraude fiscale ou de gérer le problème des réfugiés.

La Commission s’en prend à Apple, pousse à plus de transparence fiscale, à ce que les profits soient taxés où ils sont produits…

Oui mais c’est mou ! On doit récupérer 1.000 milliards d’euros par an qui nous sont volés. Pour faire avancer la convergence fiscale, il ne faut pas dire : "Bon, je mets une proposition sur la table, qui est d’accord ?" Évidemment qu’il y en aura toujours un qui sera contre, puisque c’est à l’unanimité. La seule manière de faire, c’est de faire de la conditionnalité : "Bon l’Irlande, vous voulez encore des fonds de cohésion ? La condition, c’est que vous acceptiez une norme sociale supérieure." Et il faut faire pareil avec le commerce extérieur. "Bon le Canada, vous voulez faire un accord avec nous ? Alors on met un chapitre fiscal dans le traité commercial." Il faut faire du régime fiscal un objectif absolu. C’est quand même comme ça que Delors arrivait à négocier : il faisait des packages : "Tu veux ça, eh bien tu prends ça."

Depuis votre confrontation sur le CETA, est-ce que vous avez vu un changement d’attitude de la part de la Commission européenne ?

Elle a mis en place un vrai travail sur les mécanismes d’arbitrage. Mais pour le reste, quand je lis Cécilia Malmström encore récemment dans un grand quotidien, le journal me tombe des mains. C’est de l’autisme politique. Il n’y a rien qui change dans son discours et son attitude. Et c’est hallucinant parce qu’il n’y a rien qui va changer dans la nôtre non plus. Donc on va vers de nouvelles confrontations, et je pense qu’on sera de moins en moins seuls.

Trump, Erdogan, Poutine : l’Europe est entourée de leaders qui lui cachent peu leur hostilité. Que peut faire l’Europe à court terme pour reprendre pied ?

À court terme, rien. Que Federica Mogherini ne se fâche avec personne, c’est la moindre des choses qu’on puisse faire pour le moment. Laissons faire le Brexit, après on pourra discuter.

Quel scénario pour l’Europe après le Brexit, dans un horizon de 25 ans ?

J’imagine bien le Brexit être suivi par un Polxit, un Hongrexit, un Roumaxit, un Bulgxit… Si on arrive à négocier un accord dur mais équilibré entre l’Union européenne et le Royaume-Uni, certains pays se diront qu’un modèle à la britannique est enviable. Donc la Pologne, la Hongrie, la Roumanie, la Bulgarie – et peut-être le Danemark et la Suède – sortent de l’Union et nouent des accords commerciaux ou de partenariat.

C’est souhaitable, selon vous ?

Oui, ça permet d’arrêter un peu la concurrence interne : on se retrouve alors avec des pays beaucoup plus proches en termes de niveau de PIB et de modèle socio-économique. L’Union regroupe quand même encore 400 millions d’habitants, on est encore plus nombreux que les États-Unis. On en profite pour signer des accords d’association avec des pays de la Méditerranée. Et avec un peu de chance – c’est horrible ce que je vais dire – mais les Etats-Unis décident d’une intervention unilatérale au Proche-Orient, et les Européens disent NON. Il y a des manifestations un peu partout en Europe : c’est la naissance d’une conscience civique européenne qui ne naîtra que dans l’affrontement. Il faut un "nous contre eux". Et il vaut mieux que ce soit nous Européens, multilatéralistes, légalistes, contre les États-Unis isolés et agressifs. Par la même occasion, on arrête toutes les négociations des traités multilatéraux et bilatéraux et on fait des accords commerciaux purs et on en profite pour renforcer le développement endogène de l’Union européenne.

Comment ?

L’Europe réinvestit massivement, elle mutualise une partie des dettes, et elle finance des grands travaux. Pas des grosses infrastructures type TGV mais des grands chantiers comme la rénovation de l’ensemble du parc énergétique des logements sociaux. On explique aux classes moyennes et populaires que grâce à l’Europe leur facture d’énergie va baisser. On commence doucement à réconcilier les citoyens avec l’Union européenne, on crée de l’emploi, on assure notre indépendance énergétique. Et on redevient les leaders du combat climatique mondial de manière crédible. On doit se donner des objectifs. Mais en mettant de l’argent. Sans quoi ça n’est pas attractif.

"La naissance d’une conscience civique européenne ne naîtra que dans l’affrontement. L’Europe multilatéraliste, légaliste, contre les États-Unis isolés et agressifs."

Dans votre scénario, il faut donc revoir à la hausse le budget de l’Union européenne, qui plafonne à 1% du PIB…

Oui, il faut au minimum le tripler. L’Europe doit rester un cheval léger, garder une administration légère, par contre elle doit avoir un vrai budget d’investissement : un plan Juncker puissance 100. Alors les gens vont commencer à voir des résultats… L’Europe ne fonctionne plus sur la mémoire de son héroïsme, elle ne fonctionne pas sur un patriotisme européen, elle ne fonctionne qu’en démontrant qu’elle est efficace, or elle ne l’est pas.

Le rêve que vous exposez, vous y croyez ? C’est un euphémisme de dire que ce n’est pas un discours dominant…

Je pense que ces élites européennes, qui vivent complètement déconnectées du monde, finiront par être obligées de comprendre. On va aux devants d’une désintégration politique, des pays qui vont devenir ingouvernables, gouvernés par des dingues comme les États-Unis aujourd’hui. Et il y aura des mobilisations civiques massives. Je crois que l’Europe n’échappera pas à une forme de grande désintégration politique, un réveil de la société civile, et l’apparition d’une nouvelle génération politique qui sera plus en phase avec la société civile.

En réponse au Brexit, les États planchent sur une Europe de la défense, ce n’est pas une bonne piste ?

Il faut plus d’Europe sur un pacte énergétique, plus d’Europe des investissements, plus d’Europe des législations sociales, de lutte contre le dumping fiscal, de présence aussi sur la scène étrangère. Mais je crois plus en des accords de partenariat avec les pays du Maghreb, et demain les pays africains qu’en une Europe de la défense. Avec les moyens militaires un peu dérisoires qu’on a sans les Britanniques, l’Europe de la défense, c’est la France…

Manque-t-il aussi une scène politique européenne ? Une circonscription fédérale comme la demande Guy Verhofstadt ?

Il met tout à l’envers. C’est typique des gens qui ne comprennent pas la société. Dire qu’on va changer les institutions pour changer le monde, ça ne marche pas : c’est la société qui bouge. Benoît Hamon, Antonio Costa et même Alexis Tsipras – malgré tout le mal qu'on a pu dire de lui – l'ont compris, eux.

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