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sur l'auteur

Je m'appelle Frédéric Faravel. Je suis né le 11 février 1974 à Sarcelles dans le Val-d'Oise. Je vis à Bezons dans le Val-d'Oise. Militant socialiste au sein de la Gauche Républicaine & Socialiste. Vous pouvez aussi consulter ma chaîne YouTube. J'anime aussi le groupe d'opposition municipale de gauche "Vivons Bezons" et je suis membre du groupe d'opposition de gauche ACES à la communauté d'agglomération Saint-Germain/Boucle-de-Seine.
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Gauche Républicaine & Socialiste

9 juin 2021 3 09 /06 /juin /2021 09:52

J'ai rédigé cette note pour la Gauche Républicaine et Socialiste, article publié sur son site le 8 juin 2021.

Frédéric FARAVEL
conseiller municipal et communautaire Gauche Républicaine et Socialiste de Bezons
coordinateur national des pôles thématiques de la GRS

réunion du G7 à Londres présidée par le ministre britannique de l'économie

réunion du G7 à Londres présidée par le ministre britannique de l'économie

Les États du G7 ont adopté ce week-end le principe qui consiste à taxer au moins à 15% les bénéfices des grands groupes quel que soit le territoire où ils exercent leur activité. C’est une avancée importante et il n’est pas question de faire la fine bouche ; le dispositif proposé par le G7 pourrait – s’il était mis en application – être un outil de plus pour lutter contre l’évasion et l’évitement fiscal. Mais il convient cependant de ne pas se laisser prendre par les communiqués triomphant des différents gouvernements dont le nôtre.

50 % en moyenne dans le monde en 1981

Aujourd’hui une entreprise multinationale peut quasiment choisir où elle va payer ses impôts sur les bénéfices réalisés. En vertu du principe de la souveraineté fiscale, chaque État fixe librement son taux d’imposition sur les profits. En France il est de 28%, mais en Irlande, il n’est que de 12,5%. Une entreprise qui exerce sur plusieurs pays européens, dont la France, a tout intérêt à faire « remonter » ses bénéfices vers l’Irlande et payer ainsi 12,5% plutôt que 28% en France, ou 24% en Italie. C’est d’ailleurs le choix opéré par Google ou Apple pour leurs activités sur le Vieux Continent.

Le nouveau mécanisme d’impôt minimum mondial en discussion prévoit un taux défini à l’avance et applicable à une entreprise quel que soit le pays où elle exerce ses activités. Chaque pays garderait son droit souverain à fixer le taux de prélèvement qu’il souhaite, mais, lorsque celui-ci serait inférieur au taux d’impôt minimum mondial, la différence devrait être payée par l’entreprise au pays où se situe son siège social.

Poussé par l’administration Biden, le projet d’impôt minimum mondial sur les sociétés est en fait le résultat d’une réflexion qui mûrit depuis plusieurs années au sein de l’OCDE et de ses 38 États représentant 75% des échanges commerciaux mondiaux. C’est un Français, Pascal Saint-Amans, ancien fonctionnaire du service de la législation fiscale à Bercy, qui y pilotait ce dossier.

Cependant l’Irlande et la Hongrie, notamment, qui pratiquent de manière “industrielle” le dumping fiscal, ont annoncé vouloir maintenir des taux d’impôt bas sur les bénéfices des entreprises. Ces États vont donc déployer une intense activité pour retarder la signature d’un accord performatif. En effet, dès lors qu’une entreprise sera contrainte de payer un taux minimum sur ses bénéfices partout où elle possède des activités, le recours à un paradis fiscal deviendra beaucoup moins intéressant.

Ces débats interviennent par ailleurs après une phase massive de réduction des taux d’imposition sous l’effet de la concurrence fiscale devenue la norme des années 1990 et 2000 – le taux d’imposition des sociétés était de 50 % en moyenne dans le monde en 1981. L’impôt fédéral américain sur le revenu des sociétés est l’impôt le plus important, en termes de taux d’imposition, du nombre des entités concernées et de la complexité de ses règles. À la suite de la réforme fiscale adoptée à la fin de l’année 2017 (Tax Cuts and Jobs Act of 2017), le montant de l’impôt sur les sociétés est passé de 35 à 21%. 21% était le taux initial évoqué par l’administration Biden dans les discussions qui précédaient la réunion du G7. Il est possible que la stabilisation des négociations autour de 15% résulte du manque de soutien international que Joe Biden et ses services ont essuyé. Emmanuel Macron et Bruno Le Maire ont beau jeu dans leur communication de mettre en scène un positionnement exigeant, alors qu’ils ont été en retard sur le sujet depuis le début du quinquennat. La communication gouvernementale française a insisté sur la revendication d’inscrire dans le communiqué final “au moins 15%” plutôt que “15%” sec ; l’exécutif préfère donc ne pas insister sur les 21%. Au demeurant, le taux français est déjà passé de 31 à 28% ; il passera l’année prochaine à 25%… et on ne parle ici que de l’impôt brut sur les sociétés : si l’on parle du net, la France est déjà au 15%. Il semble donc que ce taux soit un objectif pour le Macronisme triomphant et non un plancher.

Attention aux questions non évoquées

Les ministres des Finances du G7 ne doivent pas uniquement trouver un début d’accord sur un taux minimum d’imposition. Ils doivent aussi définir quelles seront les entreprises concernées par ce système  : uniquement les géants du numérique (Google, Apple, Facebook, Amazon, sans oublier les BATX chinois) ou toutes les entreprises à partir d’un certain niveau de chiffre d’affaires et de rentabilité ? Les États-Unis peuvent avoir intérêt à ce que le périmètre soit le plus large possible puisque les géants du numérique sont essentiellement des firmes américaines.

Les grands groupes vont sans doute essayer d’obtenir que le périmètre des sociétés concernées par ce nouvel impôt soit le plus restreint possible. Entre les intérêts américains et ceux des grandes entreprises, qui sont apparemment divergents, arrivera-t-on à un compromis équilibré ? Peut-être que oui, peut-être que non…

Pourquoi cette réponse de Normand ? Parce qu’un sujet pourtant déterminant n’est jamais évoqué devant l’opinion publique (internationale ici) : celui de l’assiette. En effet, on pourra toujours se battre comme des chiffonniers et amuser la galerie autour des taux d’imposition, si l’assiette de la taxation est restreinte la portée réelle du dispositif n’aura pas in fine l’effet attendu. On nous a déjà fait le coup en France : à défaut de se souvenir du “vase de Soissons”, il conviendrait de se rappeler le sketch autour de la taxe GAFAM. Après des années à snober sous tous les gouvernements de François Hollande, les propositions solides et étayées (portées notamment par Marie-Noëlle Lienemann, qui avait réussi à faire voter un dispositif ambitieux par le Sénat), Emmanuel Macron et Bruno Le Maire avaient fini en 2019 par céder à la pression devant les insupportables provocations fiscales des GAFAM et BATX et la colère de l’opinion publique. Mais ils avaient fait adopter un dispositif très limité et très éloigné des besoins et même abandonnée en 2019 sous la pression américaine. Or cette valse politico-fiscale masquait l’essentiel : pour être réellement efficace et éviter que le coût de la taxe soit transféré sur ses utilisateurs, la France aurait dû élargir le périmètre de la taxe GAFAM aux activités en ligne comme la vente, ou le streaming, sans lesquels son rendements est anémié. Apple et Microsoft vendent hardware, sofware et services ; Google et Facebook vendent quasi exclusivement du service. La question de l’assiette pour la taxe sur les Géants du numérique ou pour l’impôt minimal sur les sociétés n’est donc pas neutre : elle détermine tout à la fois le périmètre des entreprises concernées et le rendement de ces taxes.

Évidemment, ces démarches ne résolvent pas le problème de fond. Ce sont des solutions temporaires en attendant trouver une solution de long terme pour adapter notre système fiscal à l’économie du XXIème siècle. C’est bien sûr tout le système fiscal mondial qu’il faudra réformer en profondeur. Mais avant même le « grand soir » international, on ne sait pas encore comment cet accord va être mis en application dans l’Union européenne.

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13 janvier 2021 3 13 /01 /janvier /2021 11:15

Le populiste Sadyr Japarov, propulsé au pouvoir à la faveur du soulèvement populaire d’octobre 2020 contre le président Soroonbaï Jeenbekov, a largement remporté la présidentielle kirghize, dimanche 10 janvier. Ses opposants craignent une dérive autoritaire, dans la seule – et tumultueuse – démocratie d’Asie centrale.

Sadyr Japarov, 52 ans, l’homme fort du Kirghizistan depuis le départ du président Jeenbekov, en octobre dernier – poussé à la démission par la rue après des élections législatives présentée comme controversées – a remporté l’élection présidentielle avec près de 80% des voix, selon les résultats préliminaires fournis par la commission électorale.

Le leader nationaliste, qui avait démissionné de son poste de président en exercice pour faire campagne, n’aura donc pas besoin d’un second tour pour conserver les rênes du pays. Son rival Adakhan Madumarov, lui aussi nationaliste, est arrivé deuxième avec 6,7% des suffrages. Il a estimé que le résultat de l’élection était « éloigné de la réalité » et a promis de « réclamer justice par des moyens légaux ». Si les suffrages exprimés reflètent néanmoins l’indéniable popularité de Sadyr Japarov, notamment dans les milieux ruraux, la participation des Kirghiz, qui ont renversé trois présidents en 15 ans, est restée faible, souligne Eurasianet : « À 18 heures, deux heures avant la fermeture des bureaux de vote, seulement 33% d’entre eux s’étaient déplacés. Lors de la dernière élection présidentielle, en 2017, le chiffre était proche de 55% ». Cela n’a pas empêché Japarov de savourer sa victoire, lui qui purgeait, il y a encore trois mois, une peine de onze ans de prison pour l’enlèvement d’un gouverneur régional – une condamnation annulée par la justice après la révolte d’octobre.

Sadyr Japarov promet rien de moins que de sortir « dans un futur proche » de la crise le pays et d'« améliorer nos performances économiques », disant avoir trouvé en arrivant « au pouvoir [une] puissance et l’économie du pays […] en déclin ». La tâche qui l'attend est immense : Japarov est considéré par de nombreux analystes comme un populiste anti-establishment, ce qui le rend imprévisible aux yeux des investisseurs – c'est un comportement qui a été largement toléré pour le dirigeant de la première puissance mondiale mais qui l'est rarement chez ceux de petits pays enclavés. Ses déclarations passées appelant à la nationalisation des mines et autres ressources naturelles sont également une source d’inquiétude pour les financiers étrangers.

Le Kirghizistan est également réputé ingouvernable, la grande pauvreté, les rivalités de clans et les divisions régionales entre le Nord et le Sud ayant régulièrement empêché les gouvernements successifs de contrôler l’ensemble du pays. De plus, la corruption a gangrené beaucoup de gouvernements, profitant des lucratives routes de la contrebande traversant le pays, en provenance de Chine.

Changer les règles démocratiques pour redresser le pays ? Pas forcément rassurant…

C’est pourquoi l’élection présidentielle était également assortie d’un référendum « proposant de renforcer le rôle du président aux dépens du Parlement ». Les électeurs y ont répondu positivement à plus de 81%, même si une telle évolution pourrait mettre en danger la pluralité politique dans la seule réelle démocratie d’Asie centrale.

En réalité, Sadyr Japarov qui soutenait évidemment cette révision constitutionnelle veut créer une Constitution qui lui permettrait potentiellement de rester au pouvoir à vie. Tout pourra être désormais étroitement contrôlé et le gouvernement aurait, selon différentes sources, les armes pour mettre en prison quiconque s'opposerait à lui un peu trop ouvertement.

Une chose est sûre, l’évolution de l’ex-république soviétique de 6,5 millions d’habitants sera suivie de près par Moscou, qui possède toujours une base militaire dans le pays et reste la destination privilégiée de l’émigration kirghize. Des relations que Japarov compte cultiver : Malgré ses positions nationalistes, il a promis à maintes reprises de conserver des liens étroits avec Moscou. Il l’a même répété dimanche, juste après avoir glissé son bulletin dans l’urne : « La Russie est notre partenaire stratégique. »

Reste une interrogation : les nouveaux pouvoirs dont M. Japarov dispose désormais lui donneront sûrement les coudées franches par temps clair ou par petit crachin politique. Mais face à une crise plus profonde, il n'est pas forcément dit que les Kirghiz qui ont souvent renversé leurs présidents démocratiquement élus ne fassent de même avec le Khan supplémentaire que compte désormais l'Asie centrale.

Frédéric Faravel

Sadyr Japarov, ex premier ministre et nouveau président élu du Kirghizistan

Sadyr Japarov, ex premier ministre et nouveau président élu du Kirghizistan

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26 novembre 2020 4 26 /11 /novembre /2020 20:00
Deux soldats ou miliciens azéris filmés par leurs comparses hilares en train de détruire plusieurs tombes arméniennes dans les territoires occupés par l'Azerbaïdjan dans le Haut-Karabagh

Deux soldats ou miliciens azéris filmés par leurs comparses hilares en train de détruire plusieurs tombes arméniennes dans les territoires occupés par l'Azerbaïdjan dans le Haut-Karabagh

Un cessez-le feu a été imposé dans la région du Haut-Karabakh qui entérine les conquêtes militaires de l’Azerbaïdjan.

Après les tensions post-soviétiques qui avaient abouti à une guerre ouverte dans les années 1990, le Haut-Karabakh, enclave d’Arméniens au sein de l’Azerbaïdjan, avait acquis une indépendance de fait. Pour protéger cette indépendance, l’Arménie occupe militairement non seulement cette région, mais aussi la zone frontalière afin de garantir un corridor de sécurité.

En 2016, l’Azerbaïdjan avait mené une offensive militaire, brisant l’accord de paix en place depuis 20 ans. Si le conflit avait été de courte durée, il marquait le début d’une opération de reconquête par l’Azerbaïdjan, galvanisé par l’expansionnisme de son allié turc, des territoires protégés par l’Arménie.

Cette fois-ci, les pertes territoriales sont importantes pour le Haut-Karabakh. Non seulement l’Azerbaïdjan reprend le contrôle du corridor de sécurité et isole le Haut-Karabakh de l’Arménie, retrouvant ainsi le contrôle d’une partie de sa frontière sud avec l’Arménie, mais il occupe désormais une partie du Haut-Karabakh lui-même, à savoir la ville de Chouchi.

Cet accord de paix va permettre à la Russie, restée nominalement neutre dans ce conflit, d’accroître son influence. L’accord de paix prévoit de maintenir un corridor de 5 km de large entre l’Arménie et le Haut-Karabakh, qui sera sous contrôle russe, alors que précédemment il s’agissait de tout l’espace entre Arménie et Haut-Karabakh qui était sous contrôle arménien. Par ailleurs, afin de désenclaver le Nakhitchevan, coincé entre Arménie et Turquie mais coupé de l’Azerbaïdjan, un corridor de 5 km va être mis en place dans le territoire arménien, aussi sous contrôle russe. La Russie semble avoir voulu donner une leçon au gouvernement arménien qui est le fruit d’une « révolution orange » anti Russie. Si elle a réussi cela, elle n’en sort pas totalement gagnante pour autant. En effet, elle a entériné l’avancée azérie et donc néo-ottomane, ce qui est un signe de faiblesse. Par ailleurs, être responsable d’une sorte de couloir de Dantzig met la Russie dans une situation de cible facile pour les activistes azéris remontés qui, à chaque fois qu’ils porteront atteinte à l’accord-en fait mettront la Russie devant le choix d’agir ou de laisser faire. Et chaque laisser-faire sera un signe de faiblesse. La Russie est donc gagnante dans son rapport au gouvernement arménien actuel mais pas sur le plan géopolitique à court-moyen terme.

Le grand gagnant de cet accord de paix est le pôle turco-azerbaïdjanais. L’expansionnisme turc avait déjà touché la Mer Egée, la Lybie et le Kurdistan syrien. Il a désormais atteint l’Arménie et le Haut-Karabakh. Si la volonté de l’Azerbaïdjan de mettre fin à l’occupation de terres qui n’étaient pas peuplées par des Arméniens avant le conflit des années 1990 et de garantir un accès à la région isolée du Nakhitchevan peut paraître légitime, il ne faut pas se leurrer quant à la guerre culturelle qui est menée.

La Turquie a envoyé combattre des djihadistes qui étaient leurs alliés dans les conflits syrien et libyen. Les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité dont ont été victimes les chrétiens de Syrie et d’Irak, et la destruction par les djihadistes du patrimoine culturel des chrétiens d’Orient, ont effrayé les Arméniens chrétiens, qui ont fui les zones occupées par les forces azerbaïdjanaises et djihadistes. La ville de Chouchi est emblématique de cette opération de nettoyage culturel, car victime en 1920 d’un pogrom anti-arménien qui avait fait plusieurs milliers de morts. Son occupation a déjà occasionné des destructions culturelles majeures : sa cathédrale a été sciemment bombardée, et des opérations de profanation et de destruction culturelle sont en cours.

Il est plus que probable que ce cessez-le-feu ne durera pas. La volonté de l’Azerbaïdjan et de la Turquie ne se limite pas à la reconquête des territoires azéris. C’est désormais le Haut-Karabakh lui-même qui est menacé de nettoyage ethnique et culturel. L’ultra violence contre les Arméniens est monnaie courante dans les deux pays, et ne se limite pas à des postures rhétoriques.

Si la Russie garantit l’intégrité territoriale du territoire arménien, sa position durant le conflit rappelle qu’elle ne protègera par les Arméniens du Haut-Karabakh. La Turquie, elle, sera d’un soutien sans faille à son allié azerbaïdjanais et n’hésitera pas à étendre la sphère du Djihad à cette région, avec les massacres et crimes culturels associés.

Face à cette situation dramatique, la Gauche Républicaine et Socialiste regrette l’abandon géopolitique de l’Arménie et la neutralité de la France dans ce conflit. Nous alertons quant aux volontés expansionnistes d’Ankara, et nous appelons à ce que, dans l’optique plus que probable d’un nouveau conflit, nous défendions sans faille les habitants du Haut-Karabakh menacés de nettoyage ethnique.

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12 mars 2020 4 12 /03 /mars /2020 08:59
LE CORONAVIRUS, LA MONDIALISATION NÉO-LIBÉRALE ET LA BATAILLE CULTURELLE

Le texte publié ci-dessous est une analyse géopolitique et économique de la Gauche Républicaine & Socialiste rédigée le mercredi 11 mars 2020

Les places financières mondiales se sont effondrées en ce début mars. Une telle violence des baisses d’indices, de l’ordre de 20% en quelques séances, n’avait plus été observée depuis le krach de 2008. Plusieurs facteurs se sont conjugués pour aboutir à ce désastre : des anticipations de croissance moroses, l’arrêt de l’activité en Chine pour cause de coronavirus et un vif désaccord entre Saoudiens et Russes sur la production de pétrole.

Chronologiquement, c’est ce dernier facteur qui a précipité la chute. L’Arabie Saoudite était plutôt encline à réduire la production et soutenir ainsi les cours du baril. La Russie se disait pour sa part qu’un baril durablement sous les 40 dollars pourrait détruire l’industrie américaine du pétrole de schiste (dont le seuil de rentabilité se situe au-delà des 50 dollars). C’est le point de vue de cette dernière qui a finalement prévalu. Mais les cours du pétrole étaient déjà bas, reflétant la faiblesse de l’économie réelle, dès avant l’impact du coronavirus. La gestion de la maladie par la Chine n’a fait qu’aggraver une situation latente de surproduction – et donc de survalorisation des cours de bourse.

A présent, on ne peut que redouter les effets dévastateurs de la crise financière sur la sphère productive. Les banques vont essuyer des pertes colossales et réduire encore davantage l’accès des entreprises au crédit (investissements et surtout trésorerie). De l’autre côté, le coronavirus entraîne non seulement des ruptures d’approvisionnement mais aussi des reports voire des annulations pures et simples d'événements, de transports, de voyages touristiques et professionnels, etc. Ce premier trimestre 2020 subit donc à la fois un choc d’offre et un choc de demande. Tout (en tout cas beaucoup) dépend maintenant de la vitesse de récupération de la Chine, atelier du monde.

Si l’Empire du Milieu se remet en marche d’ici quelques semaines, peut-être que l’économie repartira. Mais ça n’est qu’un « peut-être » car pour de très nombreuses entreprises et secteurs d’activité, « quelques semaines » veut dire une éternité. Faute de clients, de pièces détachées et de crédit, des milliers d’entreprises pourraient avoir entre temps déposé leur bilan.

Mis à part les mesures conjoncturelles que prendront les gouvernements pour atténuer ces chocs (inondation de liquidités sur les marchés, dégrèvements fiscaux et sociaux, voire même des relances budgétaires), la grande question que pose évidemment cette crise est celle de notre dépendance matérielle à la Chine. La consommation mondiale et notamment occidentale, s’appuie sur une production dont la chaîne de valeur remonte presque toujours 

là-bas. Hormis quelques niches de type armement ou centrales nucléaires, toute notre industrie contient du Made in China. Si la Chine s’effondre, nous ne pouvons plus produire de voitures, d’avions, d’appareils électroniques, de machines, de médicaments, ni même de vêtements ou de maisons.

C’est si vrai que l’effet le plus catalyseur, intellectuellement, du coronavirus a été de convertir des amoureux de la mondialisation heureuse comme Thierry Breton ou Bruno Le Maire aux vertus de la souveraineté économique. C’est à peine s’il faut se pincer, pour être sûrs de bien les entendre expliquer aujourd’hui le contraire de ce qu’ils nous infligeaient hier. Ils prononcent le mot « relocalisation ». Ils ne font plus des sauts de dix mètres sur leur chaise lorsqu’on leur suggère que le concept de « démondialisation » n’est pas si stupide, ni soviétique, ni vénézuélien que tous les idéologues néolibéraux nous l’enseignaient jusqu’il y a deux mois. On commence à se dire que passer des accords de libre-échange avec l’Australie pour lui acheter du bœuf ou la Nouvelle-Zélande pour lui acheter du lait, n’est pas forcément d’une rationalité économique évidente.

Même l’Union européenne bruisse de ces réflexions sacrilèges – lesquelles ne sont certes pas encore parvenues au cerveau du Commissaire au Commerce international (ce qui s’explique sans doute par la lenteur des influx nerveux chez les dinosaures). Même l’Allemagne (!!!!) convient que la règle d’or budgétaire est un peu trop rigide.

Nous assistons donc aux prémices d’une victoire culturelle. Les faits nous donnent raison. La tension extrême dans laquelle se déploient les flux économiques et financiers mondiaux est en train de se rompre, nous laissant momentanément à poil, et honteux – par exemple de devoir compter sur la Chine pour fournir l’Italie en appareils de réanimation médicale, ou Sanofi en principes actifs médicamenteux.

Tout cela, toutes ces innombrables choses qui nous permettent de vivre dans un confort à peine imaginable pour les humains d’il y a un siècle et demi, nous pouvons le produire nous-mêmes, chez nous. Sans supprimer la mondialisation, nous pouvons et nous devons rapatrier des industries et les compétences, les savoir-faire et les salaires qui vont avec. Le coronavirus vient de nous montrer que la démondialisation n’est pas qu’une question idéologique, ni même principalement sociale; c’est une question de survie.

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9 août 2017 3 09 /08 /août /2017 09:28
Venezuela. Une crise d’une importance capitale pour la gauche latino-américaine

Alors que le Venezuela traverse une crise économique, sociale, politique et institutionnelle majeure, dont les résonances seront déterminantes pour l'ensemble de la gauche latino-américaine, nous ne pouvons que constater une manière particulièrement biaisée d'aborder ce dossier dans la presse française, dont la seule grille de lecture semble être de voir quel avantage elle pourrait tirer de la décomposition du système chavo-maduriste contre la France Insoumise et Jean-Luc Mélenchon...

Peu d'articles ont tenté de resituer les véritables enjeux de la crise actuelle et ses racines anciennes. On rappellera ici l'excellent papier de Gaël Brustier dans Slate.fr qui permet déjà de rappeler le contexte général de la situation : " Victime de son économie de rente comme de la faiblesse de sa construction étatique, dépourvu de monopole de la violence légitime, en proie à une crise liée à la baisse des cours du pétrole, théâtre d’une extrême polarisation sociale et politique, le Venezuela s’enfonce dans la violence. Les interprétations de la situation au Venezuela sont souvent marquées par le recyclage de concepts, de termes, de mots hérités de la Guerre Froide."

Je me permets cependant de mettre en ligne ci-dessous un article beaucoup plus complet rédigé par deux universitaires chiliens - Giorgio Boccardo, professeur à l’Université du Chili [master « Les études latino-américaines »] ; Sebastian Caviedes, chercheur à la Fondation Nodo XXI, enseignant à l’Université du Chili - et publié en France sur le site Mémoires des luttes. Il permet selon moi de comprendre plus précisément les racines et la réalité du conflit en cours et de sortir du manichéisme occidental, au-delà de l'évidente dérive autoritaire du Président Nicolas Maduro qui fait face lui-même à une opposition qui n'a de démocratique et d'unifiée que le nom (tout autant putchiste et autoritaire que Maduro lui-même).

Espérons que les forces critiques présentes dans le chavisme et le socialisme bolivarien puissent faire émerger une voie de sortie de crise en se rappelant "qu’il ne suffit pas de « prendre l’Etat » pour avancer dans la transformation de la société capitaliste, même si c’est avec les outils de la démocratie libérale".

Frédéric FARAVEL

 

Venezuela. Une crise d’une importance capitale pour la gauche latino-américaine

Par Giorgio Boccardo, Sebastian Caviedes | 7 août 2017

Il est douloureux d’écrire sur le Venezuela. En partie parce que cela implique rendre compte du drame d’un peuple qui, pour la première fois, commençait à participer à la redistribution de ses ressources. Mais également parce que cela implique d’aborder le déclin d’un processus politique qui a été une référence pour la gauche latino-américaine pendant les dernières décennies.

C’est la raison pour laquelle il est fondamental d’encourager un débat critique et réfléchi sur la crise vénézuélienne. Cela n’implique pas qu’il faille se soumettre à l’opportunisme de la droite, qui, sous une façade démocratique, réduit tout débat à la question de savoir si oui ou non le régime vénézuélien est une dictature, alors que ses intentions vont dans le sens de réinstaller un modèle aussi socialement et politiquement excluant que celui de type néolibéral. Mais il ne serait pas non plus responsable d’éviter le débat comme le fait la majorité des penseurs critiques, qui prônent une sorte de solidarité inconditionnelle avec le processus, au point de se montrer apathiques face à la tragédie que vit le peuple vénézuélien.

Notre intérêt pour un débat sur la grave crise que traverse la société vénézuélienne, sur les réussites et les erreurs du chavisme tient à l’importance de ce qui est en jeu au Venezuela, non seulement pour l’avenir de ce pays et de toute l’Amérique latine, mais également pour la construction de projets radicalement démocratiques, alternatifs à ceux de la société capitaliste.

1. La crise du puntofijismo

Entre 1958 et 1993, l’ordre politique vénézuélien a reposé sur le Pacte de Punto Fijo [1]. Fondamentalement cela signifiait que les deux principaux partis politiques, Accion Democratica (AD) et Comité de Organizacion Politica Electoral Independiente (COPEI), d’orientation respectivement social-démocrate et chrétienne-sociale, se sont mis d’accord sur le fait que, indépendamment de qui gagnerait les élections, ils mettraient en place des gouvernements d’unité nationale sur la base d’un programme minimum et sur la répartition entre eux des institutions étatiques. Cet accord a entraîné une société « méritocrate » formée de groupes d’entreprises, de bureaucraties étatiques et des ouvriers du pétrole, tout cela autour de la distribution de la rente générée par l’« Etat dans l’Etat » que constituait Petroleos de Venezuela SA (PDVSA). Mais cette « méritocratie puntofijista » excluait une proportion considérable de travailleurs ainsi que les paysans et des groupes marginaux.

A la fin des années 1970, il y a eu une longue crise économique et politique. Le déclin de la rente pétrolière a réduit la capacité de l’Etat à répondre aux demandes des forces faisant partie du Pacte. De leur côté, AD et COPEI sont de plus en plus devenus des machines électorales clientélistes et corrompues et se sont éloignés des bases qui les avaient soutenus sur le plan politique [2]. Au cours du deuxième gouvernement de Carlos Andrés Pérez, partisan de l’AD (1989-1993), des politiques radicales d’ajustement structurel ont commencé à être appliquées, ce qui a entraîné, en février et en mars 1989, des protestations populaires massives connues sous le nom de « Caracazo ». La violente répression de ces protestations a provoqué des centaines de morts et des milliers de disparus.

La bureaucratie puntofijista s’opposait à des réformes, car leur application aurait entraîné leur mutation et la réduction des prébendes versées aux clientèles, ce qui aurait déstabilisé le délicat équilibre au sein de l’alliance bourgeoise dominante. Des changements furent effectués, mais ils ne purent stopper la crise économique et politique. En 1993, le puntofijismo a destitué Carlos Andrés Pérez [qui occupa le poste de vice-président de l’Internationale social-démocrate et était très lié à Felipe Gonzalez], accusé de corruption, et c’est ainsi que, pour la première fois depuis 1958, un candidat non issu du Pacte a pu s’imposer lors de l’élection présidentielle.

L’ex-partisan de COPEI, Rafael Caldera [il avait été président entre 1969 et 1974 ; après un échec il est réélu en 1998], a créé un nouveau parti chrétien-social et, en s’alliant avec des organisations de gauche, il a gagné les élections sur un programme anti-néolibéral. Cependant, après avoir évité la pire crise financière de l’histoire du pays [en 1994], Caldera a négocié avec le FMI et a impulsé l’Agenda Venezuela. Celui-ci prévoyait l’application de mesures monétaristes orthodoxes, une réduction drastique des prestations sociales aux travailleurs et le lancement de politiques d’ouverture et d’internationalisation de l’industrie pétrolière. Cet ensemble de mesures a suscité de nouvelles protestations.

Hugo Chavez a été libéré après avoir passé deux ans en prison pour son rôle dans le coup d’Etat manqué de 1992. Une tentative de coup d’Etat qui a fait de lui une référence politique à échelle nationale. Avec le soutien de militaires, d’intellectuels et de militants de gauche, il se lance dans une forte activité politique. C’est dans ce contexte d’une société profondément divisée, dont le système politique était totalement délégitimé et les conditions de vie de la population se dégradaient de plus en plus, que Chavez a fondé en 1997 le Movimiento Quinta Republica (MVR). L’année suivante il s’est imposé aux élections présidentielles en mettant en avant un projet qui exprimait cet énorme malaise social en lui donnant une orientation et un espoir.En résumé, la transformation néolibérale avait entraîné l’effondrement d’un système politique corrompu qui était en place depuis l’accord de Punto Fijo. C’est ce contexte de vide politique qui explique en partie la vertigineuse ascension de Chavez. Après quinze ans de ce gouvernement, le chavisme va inverser plusieurs des réformes néolibérales en appliquant une redistribution radicale de la rente pétrolière. Cela permettra le développement de nouvelles clientèles à un Etat qui soutient un projet national et populaire mais qui ne cesse pas pour autant d’être capitaliste [3].

2. L’ascension et le développement du chavisme (1999-2013)

Le projet initial de Chavez n’est pas très éloigné des orientations du populisme latino-américain : un discours anti-impérialiste, la récupération de la souveraineté nationale, la centralité de l’Etat, un chef de file militaire, des styles de pouvoir politique autoritaires et d’importants programmes de redistribution de la richesse [4]. Lors de son premier mandat, le gouvernement de Chavez a mis la priorité sur la convocation d’une Assemblée constituante pour la création de la Cinquième République. Avec une large majorité chaviste, la nouvelle Constitution réaffirme le caractère capitaliste de l’économie vénézuélienne avec un Etat fort, qui se réserve l’activité pétrolière et les autres industries d’intérêt publique ou stratégique. Sur le plan politique, il incorpore divers mécanismes participatifs en vue d’approfondir la démocratie [avant tout à l’échelle locale] ; ainsi les droits populaires sont significativement élargis sur les plans économique, social et culturel.

Etant donné l’extrême dépendance de toute l’économie – et de l’Etat vénézuélien – par rapport à la rente pétrolière, le chavisme commence par inverser certaines des mesures politiques néolibérales des années 1990 [5]. Cela le conduit à s’affronter directement avec la PDVSA [Petróleos de Venezuela SA, compagnie pétrolière dont le capital appartient pour l’essentiel à l’Etat], qui, depuis des années, donnait priorité à la rentabilité au détriment de l’intérêt national [tout en distribuant de manière socialement sélective une grande partie de la rente pétrolière]. Chavez a restructuré la politique fiscale de la PDVSA, augmenté sa contribution directe à l’Etat et a mis un terme au processus d’ouverture à des capitaux multinationaux initié au cours de la décennie précédente. Le gouvernement chaviste a également récupéré l’initiative au sein de l’OPEP, afin de contrôler les niveaux de production à l’échelle internationale et ainsi stabiliser ou augmenter les prix du baril. En particulier, la politique de « contrôle des prix » convenue avec des pays comme l’Irak [de Saddam Hussein] et la Libye [de Mouammar Khadafi] provoque des confrontations entre Chavez et les Etats-Unis.

Deux lois passées à cette époque par le gouvernement chaviste ont particulièrement suscité l’opposition du patronat : d’abord, celle relative à la terre et au développement agraire et, ensuite, celle concernant les hydrocarbures. La première de ces lois a été une tentative tardive de réforme agraire pour limiter le pouvoir des latifundistes et donner une certaine sécurité agroalimentaire aux paysans [mais sans appui technique, entre autres]. La deuxième permettait de récupérer le contrôle politique et économique sur la PDVSA. Les deux lois ont été cataloguées par le patronat et par l’opposition politique comme étant un attentat contre la propriété privée.

Pendant son deuxième mandat (2001-2007), Chavez a entamé l’affrontement avec une opposition qui était prête à utiliser tous les moyens pour renverser le gouvernement. Cette opposition regroupait des secteurs militaires, des patrons, des partis puntofijistes, la « méritocratie » de la PDVSA et presque tous les médias, sans compter le soutien du gouvernement états-unien. En avril 2002, elle a déclenché un coup d’Etat, mais une mobilisation populaire combative, appuyée par un secteur clé des militaires, oblige finalement les putschistes à restituer la présidence à Chavez. C’est à la fin de cette même année qu’une grève pétrolière patronale a été lancée [6].

Une fois de plus, la résistance populaire était en faveur du chavisme, ce qui a permis de faire reculer le sabotage de l’opposition. Après avoir surmonté ces deux assauts et malgré les dommages qu’ils ont entraînés sur le plan économique et la drastique réduction des revenus fiscaux, Chavez en est sorti renforcé. Il s’est produit un changement dans le rapport des forces qui a permis de désarticuler l’opposition d’un secteur militaire et les bureaucraties pétrolières, mais en échange d’un nouveau pacte avec les groupes populaires dont dépendait la survie du régime. Même s’ils avaient déjà voté pour Chavez, c’est la chaleur du conflit qui les fait sentir que ce gouvernement était « le leur » [7].

Au cours des premières années du chavisme, la crise budgétaire, la priorité constitutionnelle et la déstabilisation provoquée par l’opposition ont empêché une amélioration des conditions de vie des secteurs populaires. Mais étant donné, d’une part, la centralité des secteurs populaires pour la continuité du processus et, d’autre part, l’imminence d’un référendum révocatoire convoqué par l’opposition, l’administration chaviste a mis toute son énergie à développer une nouvelle politique sociale. Au moyen de ce qu’on a appelé les « Missions » [initiatives concernant la santé et l’éducation dans les quartiers paupérisés, s’appuyant fortement sur une aide de Cuba compensée par des livraisons pétrolières et des crédits], elle a appliqué un programme de démocratisation de la rente pétrolière qui a permis d’améliorer de manière significative les revenus, la santé, l’éducation, les communications et l’accès à la culture du peuple vénézuélien [8]. En contraste avec les politiques qui ont prévalu dans une bonne partie de l’Amérique latine, les dépenses sociales ont été concentrées de manière à diminuer les inégalités, devenant une composante fondamentale des dépenses publiques. En résumé, pendant cette période le chavisme a construit un relatif tissu productif et social ainsi qu’une nouvelle institutionnalité.

La légitimité de la nouvelle politique sociale s’est exprimée clairement lors du référendum révocatoire de 2004, où Chavez s’est imposé avec 59% des votes. De même, lors des élections des gouverneurs des départements [structure fédérale] la même année, il n’en a perdu que 2 sur les 23 Etats. L’année suivante, devant la possibilité d’être balayée de l’Assemblée nationale, l’opposition s’est retirée des élections, ce qui a laissé un Parlement constitué exclusivement de partisans du chavisme. Lors des élections présidentielles de 2006, Chavez a triomphé avec presque 63% des suffrages face à Manuel Rosales, candidat de l’AD.

Dès lors, Chavez s’est consolidé en tant que figure internationale, non seulement parce qu’il était un acteur important de la nouvelle stratégie de contrôle des prix de l’OPEP, mais aussi parce qu’il a réussi à freiner la politique états-unienne de subordination latino-américaine au travers de l’ALCA [zone de libre-échange des Amériques]. Il a pu accomplir cela grâce à une alliance avec les gouvernements du Brésil de Lula et de l’Argentine de Nestor Kirchner, en créant l’ALBA en 2004 [un projet que ne se concrétisera qu’à la marge] et au moyen d’autres initiatives d’intégration économique et sociale, sans compter le soutien croissant à des gouvernements tels que ceux de la Bolivie [Evo Morales] et de l’Equateur [Rafael Correa]. C’est ainsi qu’a pu s’établir une résistance politique et culturelle aux prétentions hégémoniques des Etats-Unis sur l’Amérique latine menées par George W. Bush.

Au début 2007, Chavez a annoncé que la « phase de transition » au Venezuela était achevée et que c’était le moment d’avancer dans la construction du « Socialisme du XXIe siècle ». Pour cela il lui fallait des lois de type constitutionnel pour lui accorder des pouvoirs extraordinaires, et donc une réforme constitutionnelle pour déclarer socialiste la République bolivarienne de Venezuela. A cela, il a ajouté la construction du Parti socialiste uni vénézuélien-PSUV [qui était étroitement contrôlé par les sommets du chavisme]. Parmi d’autres propositions spécifiques, Chavez réaffirmait la propriété et le contrôle de l’Etat sur les hydrocarbures, l’élimination des restrictions pour la réélection présidentielle pour plus de deux mandats [afin d’assurer une permanence de son pouvoir] et la réorganisation territoriale politique du pays [réorganisation du dit fédéralisme et de l’indépendance des unités fédérales par rapport au pouvoir central].

C’est précisément pendant cette période qu’il y a eu un infléchissement dans le processus économique et politique, qui allait avoir des conséquences très importantes pour le Venezuela. D’abord, au lieu de s’orienter vers une diversification productive afin de rendre le pays moins dépendant de la rente pétrolière et des cycles économiques internationaux, il s’est employé à renforcer la distribution de la rente [avec des dimensions clientélaires renforcées] et la formation d’un patronat chaviste de caractère commercial et financier [la dite "bolibourgeoisie"]. C’est ainsi que la « malédiction des ressources naturelles » a fini par enterrer sur le long terme les efforts de démocratisation sociale qui avaient été atteints. Ensuite, Chavez a fini par réduire son projet de socialisme à un étatisme et à un verticalisme [pouvoir concentré autour de Chavez et d’un secteur militaire]. En effet, au lieu de radicaliser la démocratie politique, il est resté prisonnier de l’autoritarisme militaire et – malgré sa rhétorique – de l’héritage du populisme et des dits socialismes réels. Enfin, au lieu d’accorder davantage de pouvoir politique aux classes populaires, il finit par le diminuer en faveur d’un clientélisme étatique plus important et d’un contrôle bureaucratique du processus.

Donc, au-delà des difficultés liées à l’affrontement face aux Etats-Unis et face aux forces réactionnaires de l’opposition ainsi que des limitations du sous-développement latino-américain, c’est justement au moment de l’apogée du chavisme que celui-ci perd une possibilité historique de radicaliser le processus social et politique en cours. Nicolas Maduro [fonction présidentielle prise le 8 mars 2013, puis élection gagnée le 14 avril 2013 ; Chavez décède le 5 mars 2013] a hérité de conditions sociales et politiques qui vont éclater suite à la baisse des prix du pétrole, mais ces conditions ont été créées bien avant son ascension à la présidence.

3. Le Venezuela après Chavez

Avec la mort de Chavez en 2013, et en l’absence d’autre leader de la même carrure dans le PSUV, le « choix » porta sur Maduro, d’une part, étant donné sa position de position de vice-président depuis octobre 2012 et, d’autre part, à cause de ses liens politiques à l’échelle nationale et internationale. Cela pour prendre la tête d’un amalgame complexe de tendances et de mouvements qui convergent dans l’alliance chaviste. Mais son ascension au pouvoir a coïncidé avec la diminution de la rente pétrolière. Celle-ci représentait près de 95% des revenus d’exportations, 60% de ses rentrées budgétaires et 12% de son PIB. En suivant cette pente, en 2015, les revenus issus de l’exportation de pétrole brut étaient tombés de 40%, et en 2016 la dette extérieure augmentait de plus de 350% par rapport à 1998 [9].

L’effet dévastateur de cette contraction économique fait que le gouvernement peut très difficilement maintenir les programmes de redistribution sociale et par conséquent aussi le consensus au sein de l’alliance dominante. A cela s’ajoute le renforcement des traits autoritaires du régime politique, aussi bien ceux hérités du processus bolivarien dans son ensemble que ceux liés à l’incapacité politique du nouveau président. Il faut surtout souligner la destruction du tissu social que l’hégémonie chaviste avait stabilisé. En effet, la crise économique et politique a aggravé la faille d’origine du chavisme, qui consistait en une mauvaise compréhension de l’organisation sociale de base sur laquelle s’est fondé ce mouvement considéré comme étant autogéré et autonome, alors qu’en réalité ce mouvement était plutôt le produit de politiques publiques menées par l’Etat vénézuélien [10].

Au sein du PSUV et du mouvement chaviste, cette faille s’est exprimée dans une culture politique qui, depuis l’époque de Chavez, a peu à peu supprimé le débat critique au sein des rangs du parti, ce qui avait été en partie un trait lors de sa fondation [11]. Par ailleurs, une des tendances de ces dernières années est l’augmentation de la militarisation de l’Etat et du gouvernement. Il est possible que cela soit dû au fait que Maduro, n’ayant pas de lien organique avec les Forces armées, a incorporé davantage de ses membres à des postes de pouvoir pour s’assurer leur loyauté. C’est ainsi qu’aujourd’hui un tiers des ministres (12 sur 31) et des gouverneurs (13 sur 20) sont des militaires, et beaucoup d’autres se trouvent dans des positions clés de l’économie, où, le manque de contrôles démocratiques crée des conditions favorisant la prolifération de la corruption, surtout dans les domaines comme la répartition des devises, le contrôle des ports [importations de biens de consommation, pour l’essentiel devant être achetés sur les marchés internationaux] ou la distribution d’aliments [12].

Outre la corruption, vieux problème vénézuélien qui est antérieur à l’expérience chaviste, la crise met en évidence les effets négatifs liés au régime rentier pétrolier (extractiviste) qui régit l’économie. Par exemple, dans le secteur énergétique, le manque d’investissements a provoqué des coupes et des restrictions dans la fourniture d’électricité et a fait sombrer le pays dans une pénurie de gaz naturel et de ses dérivés, alors même que celui-ci possède une des plus importantes réserves reconnues de gaz conventionnel à l’échelle mondiale. Pire, le gouvernement s’est déclaré intéressé à utiliser les techniques de perforation horizontale et de fracking, qui se sont avérées dommageables pour l’environnement et pour la santé, cela dans le but de commercer l’exploitation de gaz dans le bassin du lac Maracaibo [13]. Ce sont ces techniques qui, paradoxalement, ont permis aux Etats-Unis d’obtenir une relative autonomie énergétique, entraînant un déséquilibre dans le marché mondial du pétrole, ce qui a contribué à faire chuter les prix globaux et a nui au Venezuela [14].

En outre, la crise approfondit la pénétration du capital transnational, comme le montre la création de la Nouvelle zone de développement stratégique nationale « Arco minero del Orinoco », qui ouvrira presque 112.000 kilomètres carrés à la grande industrie minière locale et étrangère sous la supervision des Forces armées [15].

Consciente de la faiblesse de Maduro, la même opposition qui avait affronté Chavez s’est renforcée et a repris vigueur suite à la légitimité perdue sous l’effet du coup d’Etat de 2002. Rassemblée au sein de la Mesa de Unidad Democratica (MUD), elle réunit des groupes qui vont de la gauche modérée à l’extrême droite putschiste, chacun ayant son programme propre. A cause de leur poids majoritaire dans l’Assemblée nationale [élue en décembre 2015], les organisations qui dirigent la MUD sont Primero Justicia (PJ) et Voluntad Popular (VP) [16] aux côtés de l’ancien parti AD (Alliance démocratique). Parmi les membres de PJ se trouvent l’ex-candidat présidentiel Henrique Capriles et Julio Borges, l’actuel président du Parlement, archétypes de la génération politique qui, avec la montée du chavisme, n’ont pas pu effectuer leur passage logique à la politique puntofijista après avoir été éduqués à l’étranger et avoir appartenu au COPEI. VP, dirigée par Leopoldo Lopez, appelle à la mobilisation de rue, avec un degré élevé de violence, en refusant d’accepter la légitimité du gouvernement et faisant campagne pour une intervention étrangère contre le Venezuela de Maduro [17].

Bien qu’elle ait existé, l’orientation de l’opposition prônant le dialogue n’a duré que jusqu’à la publication des résultats de l’élection présidentielle de 2013. En effet, depuis l’intenable accusation de fraude électorale de la part de Capriles [18], appel qui a entraîné 11 morts, la radicalisation de l’opposition a donné lieu à des faits brutaux comme ceux qui se sont passés lors des manifestations d’étudiants de février 2014, lorsque Lopez et son parti, aux côtés de la parlementaire Maria Corina Machado et du maire de Caracas, Antonio Ledezma, ont soutenu une mobilisaton qui a fait 47 morts et durant laquelle on a vu l’installation de fils de fer tendus dans les rues pour décapiter les motocyclistes pro-gouvernementaux. L’appel à faire tomber le gouvernement a fait que Lopez et Ledezma ont été condamnés à des peines de prison. Cependant, une offensive internationale dirigée par l’ex président espagnol José Maria Aznar et d’autres ex-mandataires ibéro-américains, avec le soutien du secrétaire général de l’OEA, Luis Almagro [d’origine uruguayenne], les a transformés – malgré leurs antécédents putschistes – en « martyrs » de la défense de la démocratie et des droits humains.

Le grand problème de l’opposition est le manque d’un projet commun et alternatif au chavisme. Cela est apparu clairement suite à la « super majorité » parlementaire qu’elle a obtenue en décembre 2015 [19]. Sa politique ne s’est centrée que sur le démantèlement de tout ce qui avait été fait précédemment et sur la stratégie la plus adéquate pour renverser Maduro, en négligeant la recherche de mesures concrètes pour affronter la criminalité et l’insécurité [ces phénomènes sont très marqués, depuis longtemps, entre autres dans la périphérie de la capitale Caracas ; le « Gran Caracas » compte quelque 4,5 millions d’habitants] ou pour soulager la crise économique. Les rares propositions programmatiques à son actif vont dans le sens d’une croissance de la rente pétrolière, la libéralisation économique et « l’aide » que pourrait offrir le FMI [face à la dette publique], ce qui est peu attractif pour la société vénézuélienne, car beaucoup de fractions populaires pensent que si l’opposition arrivait au pouvoir, ces mesures leur feraient perdre encore davantage que ce qu’elles ont déjà perdu [20]. Ces propositions vont enfin dans le sens d’une ré-articulation du pacte élitaire qui a dominé toute l’histoire vénézuélienne. En s’insurgeant contre le régime qui les exclut de la politique distributive étatique ou qui limite sa participation à la distribution de la rente pétrolière, cette opposition cherche à déstabiliser cet Etat par la force.

Mais dernièrement, la crise humanitaire provoquée par la détérioration socio-économique grave du pays a permis à l’opposition d’instrumentaliser en sa faveur la mobilisation populaire de l’ouest de Caracas, bastion du chavisme, ouvrant ainsi une brèche dans l’indiscutable enracinement populaire bolivarien. L’opposition appelle à créer un couloir humanitaire [terme utilisé par analogie avec les couloirs humanitaires demandés par des ONG pour des villes assiégées] afin de résoudre le manque de produits et de médicaments. Mais elle se mobilise surtout sur des revendications politiques telles que la libération des prisonniers politiques ou le référendum révocatoire contre Maduro. En même temps le peuple, qui se réfère en majorité au chavisme d’origine, se mobilise contre les autorités poussé par la faim, par la pénurie de médicaments et de produits de base ainsi que suite à l’explosion de la violence et de l’insécurité généralisées [liée à la paupérisation et à la crise des institutions et du régime] [21].

Le système de contrôle des devises et des prix imposé en 2002-2003 pour faire face au sabotage économique de l’opposition est devenu dysfonctionnel lorsqu’il a permis la spéculation par les secteurs qui contrôlent les devises. Le manque chronique de dollars a sapé toute capacité économique, surtout dans le secteur de l’importation. Par conséquent ce sont les groupes populaires qui dépendent des produits importés par le gouvernement et qu’il vend à des prix contrôlés qui sont les plus touchés [car ces produits sont rares]. Cette situation a entraîné une croissance du marché noir. Le manque d’une stratégie d’approvisionnement et de distribution – une autre tare du développement bolivarien – y a également contribué [22]. Outre ces graves problèmes de pénurie, les dernières données économiques diffusées par l’Institut national de statistique (INE) vénézuélien et par la Commission économique pour l’Amérique latine (CEPAL) indiquent pour décembre 2015 une inflation générale de 180,9% et une inflation du prix des aliments de 218% [23]. Dans ce contexte, la dénutrition augmente, pour la première fois à cause de la faim et non pas des maladies, la population a perdu en moyenne 8 kg par personne, alors qu’augmentent ceux qui indiquent qu’ils ne mangent que deux fois par jour, ou moins [24].

Après avoir scellé définitivement son accord avec les secteurs populaires au début des années 2000, les politiques sociales chavistes ont entraîné une diminution pratiquement ininterrompue de la pauvreté et de l’indigence. Celles-ci atteignaient leur niveau le plus bas en 2012, lorsque la pauvreté était estimée à 25,4% de la population et l’indigence à 7,1% [25]. Mais, entre 2014 et 2016, le pourcentage de foyers pauvres monte en flèche, passant de 48,4% à 81,8% ; 51,5% des foyers se trouvant dans une situation de pauvreté extrême [26]. Cela démontre l’importance qu’a eue la redistribution sociale de la rente pétrolière, tout en étant en même temps le talon d’Achille du système.

La crise politique s’est accentuée depuis avril 2017, alors que les traits autoritaires se sont exacerbés avec Maduro, au point de contourner la Constitution de 1999, cela avec l’assentiment du Conseil national électoral (CNE) et, initialement, du Tribunal suprême de justice (TSJ) [27].

Il faut ajouter à cela l’augmentation de la radicalité des affrontements entre les forces de choc de l’opposition et celles du gouvernement. Ce qui est le plus marquant du point de vue politique est à quel point cette situation approfondit la division au sein du chavisme. Au début du mandat de Maduro la tension se manifestait entre, d’une part, une faction civile chargée d’importants ministères tels que celui de l’Agriculture et des Terres et celui de l’Energie et du Pétrole et, d’autre part, une faction militaire, composée d’éléments actifs et retraités, dont plusieurs compagnons de Chavez depuis l’émeute de 1992, et qui dirigeaient des secteurs nationaux stratégiques. Ces derniers contrôlaient l’Assemblée nationale et le PSUV en la personne de Diosdado Cabello [28]. Mais aujourd’hui cette division, faussant la polarité initiale, s’élargit vers de nouvelles franges civiles et militaires.

En ce qui concerne les militaires, le « commando F4 » gagne en importance. Ce groupe, dirigé par d’ex-compagnons d’armes de Chavez, reproche à Maduro son éloignement de tout projet révolutionnaire, socialiste ou bolivarien, tout en soulignant la précarité économique qui affecte la troupe professionnelle et les familles des militaires [29]. De son côté, la dissidence de gauche du chavisme – dont le noyau est Marea Socialista, un collectif de politiciens et d’intellectuels chavistes critiques dont l’existence précède la crise actuelle – gagne de nouveaux appuis, y compris des ex-ministres de Chavez et de Maduro, des dirigeants politiques, sociaux et universitaires qui critiquent la « rupture des lignes de force constitutionnelles » et l’état de polarisation et de violence qui affectent le pays [30].

Les deux groupes misent sur l’ouverture d’un dialogue politique et social pour permettre un consensus national. Mais pour l’opposition de gauche, il s’agit d’alerter sur le fait que le tournant anti-démocratique pris par Maduro, qui vient s’ajouter à celui de l’opposition et qui a mis à mal le fragile régime institutionnel vénézuélien, pourrait ouvrir la porte à l’intervention étrangère. Mais cette alternative de gauche est quoi qu’il en soit peu développée et, en réalité, elle n’a pas la capacité suffisante pour diriger le processus de transition. L’orientation qu’adopte ce processus continue plutôt à être entre les mains des militaires, dont le soutien à Maduro explique en bonne partie son maintien au pouvoir.

Ce qui est en jeu après la mort de Chavez est plus que le processus de démocratisation du Venezuela, une question qui pourrait concerner la majorité des pays latino-américains. En jeu est la possibilité que se développe en Amérique latine un capitalisme national et populaire dans le cadre d’une économie internationale de tendance néolibérale. Cependant, aujourd’hui la position immédiate que devraient défendre les forces de gauche dans la région est de veiller à l’autonomie populaire dans la résolution de cette crise, en évitant toute dérive vers un nouveau pacte élitaire, qui pourrait y compris être décidé depuis l’extérieur des frontières vénézuéliennes.

4. Critique et internationalisme face à la crise vénézuélienne

Le processus vénézuélien reste très ouvert. En grande partie parce qu’il n’y a pas eu [pour l’instant] de brèche importante au sein des Forces armées. Néanmoins les conditions de vie dramatiques que connaît quotidiennement le peuple pourraient accélérer le cours des événements. Suivant quelles fractions du chavisme et/ou de l’opposition finiront pas s’imposer (ou par conclure un accord), le cours historique de Venezuela pourrait prendre une orientation imprévisible. Mais plutôt que de chercher à prédire ce que l’avenir réserve au Venezuela, nous tenons à réaffirmer quelques réflexions sur la crise du chavisme et – qu’on le veuille ou non – ce qu’héritent de cette expérience les efforts de ceux qui visent à une transformation anti-néolibérale et cherchent la faire émerger sous différentes latitudes de la planète.

D’abord, quelle que soit l’attractivité des bénéfices que procure l’exploitation des ressources naturelles pour étendre la « démocratie sociale », y compris lorsque ces bénéfices sont monopolisés par l’Etat, ce moyen impose des limites aux projets politiques de transformation. En effet, ils génèrent une extrême dépendance par rapport aux cycles économiques internationaux [prix des commodities], ils produisent des crises socio-environnementales dans les territoires exploités et entraînent en général une dépression d’autres secteurs productifs (le dit « syndrome hollandais » qui résulte d’une surexploitation des ressources naturelles et conjointement produit le déclin de l’industrie manufacturière). Il est évident que de telles critiques doivent être compatibles avec les revendications légitimes de redistribution des secteurs populaires, qui sont justement ceux qui alimentent ces expériences.

Deuxièmement, il a été démontré une fois de plus qu’il ne suffit pas de « prendre l’Etat » pour avancer dans la transformation de la société capitaliste, même si c’est avec les outils de la démocratie libérale. La tragédie que vit le Venezuela nous renvoie de nouveau aux limites historiques des gauches au pouvoir au cours du XXe siècle qui, de manière répétée, ont réduit le problème du socialisme à l’étatisme, alors qu’il s’agit au contraire de socialiser de manière permanente le pouvoir et de démocratiser de manière croissante la vie sociale.

Troisièmement il faut noter que la crise au Venezuela aura un impact énorme pour la gauche latino-américaine. Une défaite entraînerait la délégitimation de certaines bonnes idées que le chavisme a tenté de développer, et permettrait une prédominance accrue de l’influence états-unienne dans la région, cette fois par le biais de la Colombie, où les Etats-Unis disposent de bases militaires importantes. D’autant que le Brésil est également traversé par une crise politique aiguë.

Nous ne savons pas comment va se terminer cette crise vénézuélienne. Mais quelle qu’en soit l’issue nous devrons porter la lourde charge de son héritage. Nous devrons l’expliquer, apprendre de ses réussites et de ses erreurs. Mais la gauche ne pourra en tout cas pas l’ignorer, même si cela entraîne des coûts politiques (ou électoraux) importants. Au minimum nous devons sortir de ce silence intéressé, défendre le fait que notre critique à l’égard du Venezuela est destinée à radicaliser ses réussites et à ne pas les inverser, apprendre de ses erreurs, mais aussi contrer les termes qu’essaient de nous imposer la réaction et le progressisme néolibéral dont les orientations ont été les principales responsables des conditions de vie très pauvres que connaissent les peuples latino-américains, jour après jour.

Dans l’immédiat, la solidarité de la gauche latino-américaine avec le peuple vénézuélien doit s’appuyer sur son engagement critique en faveur d’une solution anti-néolibérale et démocratique de la crise, poussant pour que les forces qui représentent cette orientation s’imposent. Avec la même détermination il faudra affronter le caractère putschiste, élitaire et néolibéral que représentent les actuels agissements de l’opposition. En fin de compte, la constitution d’une gauche radicale passe aussi par le fait de récupérer l’internationalisme critique et solidaire qui a caractérisé la tradition révolutionnaire de notre Amérique latine.

(Article publié le 29 juin 2017, traduction A l’Encontre)

Giorgio Boccardo enseigne à l’Université du Chili dans le master « Les études latino-américaines ». Sebastian Caviedes est chercheur à la Fondation Nodo XXI, enseignant à l’Université du Chili

Source : A l’encontre, Giorgio Boccardo, Sebastian Caviedes, 07-07-2017

NOTES

[1] Le Pacte de Puntofiho a été conclu en 1958 entre les trois grands partis vénézuéliens. Comme expliqué dans l’article, il va se prolonger jusqu’aux années 1980. Voir Becerra, M. (2001). El colapso del sistema de partidos en Venezuela : explicación de una muerte anunciada. En Maingón, T., Carrasquero, J., y Welsch, F. (Eds.). Venezuela en transición : elecciones y democracia, 1998-2000. Caracas : RedPol, pp. 36-51.

[2] Lander, E. (2007). Venezuela : logros y tensiones en los primeros ocho años del proceso de cambio. Gobiernos de izquierda en América Latina. Un balance político. Bogotá : Aurora, pp. 39-76.

[3] Ruíz, C., y Boccardo, G. (2015). ¿América Latina ante una nueva encrucijada ? Anuario del conflicto social.

[4] Chávez, H. (1996). Agenda Alternativa Bolivariana : Una propuesta patriótica para salir del laberinto. Caracas. Recuperado de : http://minci.gob.ve/2014/03/libro-rojo/

[5] Boué, J. C. (2002). Internacionalización de PDVSA : ¿Triunfo estratégico o desastre fiscal ? Revista Venezolana de Economía y Ciencias Sociales, 8(2), pp. 237-282.

[6] Maya, M. L. (2003). Venezuela en la encrucijada. Revista OSAL, (9), pp. 55-60.

[7] Lander, E. (2007). Op. cit.

[8] Maya, M. L. (2008). Venezuela : Hugo Chávez y el bolivarianismo. Revista Venezolana de Economía y Ciencias Sociales, 14(3), pp. 55-82.

[9] Cepal. (2016). Anuario Estadístico de América Latina y el Caribe. Santiago : ONU. Mientras en 2013 el precio promedio del crudo era de US$100, en febrero de 2016 cae a su punto más bajo al costar US$24,25.

[10] Lander, E. (2016, 12 de julio). « La implosión de la Venezuela rentista ». Aporrea.org.

[11] Buxton, J. (2016, julio-agosto). « Venezuela después de Chávez. Entrevista ». New Left Review (99), pp. 7-29.

[12] Lander, E. (2016). Op. cit.

[13] J. (2014, 19 de junio). « El peligroso fracking en Venezuela ». Aporrea.org.

[14] Telesur. (2015, 22 de octubre). « El fracking desequilibró el mercado petrolero mundial ». Telesurtv.net

[15] AVN. (2016, 27 de febrero). « Plan del Arco del Orinoco contempla industrializar potencial minero nacional ».

[16] Son las que vehiculizan más recursos económicos, especialmente del financiamiento que Estados Unidos le viene otorgando a la oposición desde 2002, a través de agencias como Usaid y la NED. Núñez, E. (2014, 5 de abril). « Usaid : ¿agencia de desarrollo o de operaciones encubiertas ? » BBC Mundo.

[17] Lewit, A. y Brito, G. (2016). « Radiografía de la MUD : análisis sobre la oposición venezolana ». Celag.org

[18] Se apuntó a la avería de 535 máquinas del sistema electrónico de votación nacional. No obstante, aun cuando sea cierta esta situación, se trata de una cantidad de votos marginal respecto al total de sufragios. Ver Rosnick, D. y Weisbrot, M. (2013, mayo). A statistical note on the April 14 Venezuelan Presidential Election and audit of results. Center for Economic and Policy Research (CEPR).

[19] Su desproporción visibilizó el fracaso del PSUV al abordar los problemas del marco electoral. El frente opositor obtuvo el 56% de los votos, mientras que el PSUV y su Gran Polo Patriótico el 41%. Sin embargo, habiendo 164 escaños en juego, 113 fueron adjudicados de acuerdo con un sistema mayoritario y los restantes 51 en razón de un sistema de lista. La súper mayoría de la MUD dependía del apoyo de tres miembros que procedían de comunidades indígenas. Pero esta se acabó cuando se descubrió que ellos estaban implicados en un fraude electoral, junto a un miembro del PSUV, siendo los cuatro inhabilitados. Ver Buxton, Op. cit.

[20] Pardo, D. (2017, 5 de mayo). « ‘Si esta es una dictadura, es la más feliz del mundo’ : ¿qué piensan y cómo ven los chavistas convencidos la crisis de Venezuela ? » BBC Mundo.

[21] Pardo, D., Op. cit. La confusión y la propaganda están a la orden del día en este punto. Recordada es la visible naturaleza de clase con que se inician las protestas contra Maduro, a poco de la muerte de Chávez, concentradas en las zonas más acomodadas de Caracas, donde personas exhibían sus camionetas último modelo y sus ropas de US$300. Weisbrot, M. (2014, 20 de marzo). « The truth about Venezuela : a revolt of the well-off, not a ‘terror campaign’ ». The Guardian.

[22] Buxton, J. Op. cit.

[23] Estos datos, ciertamente, son subestimaciones que hoy, además, se han acrecentado. Ver Cepal. (2016). Panorama social de América Latina y el Caribe, 2015. Santiago : ONU.

[24] Esto, según el acceso a una “canasta normativa de alimentos”. Ver UCV-UCB-USB. (2017, febrero). Encuesta de Condiciones de Vida en Venezuela (Encovi), 2016. Caracas : Fundación Bengoa.

[25] Cepal. (2016). Op. cit.

[26] UCV-UCB-USB. Op. cit.

[27] Este giro se expresa, sucesivamente, en : desconocer a la Asamblea Nacional de mayoría opositora (sobrepasada reiteradamente por las decisiones del TSJ) ; bloquear y postergar el referéndum revocatorio para el que la oposición había cumplido con todos los requisitos constitucionales ; postergar la realización de las elecciones a gobernador de 2016 ; y convocar a una Asamblea Constituyente, saltándose el requisito previo del plebiscito, pasando a llevar una disposición que el propio Chávez respeto en su momento.

[28] BBC Mundo. (2012, 11 de dciembre). « Un mapa del chavismo : socialistas y militares. » BBC Mundo.

[29] Santacecilia, M. (2016, 30 de mayo). « ¿Quiénes son las ovejas negras del chavismo ? » Deutsche Welle.

[30] Aporrea. (2017, 25 de mayo). « Sectores fuera de la polarización hacen llamado a detener escalada de violencia ». Aporrea.org.

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28 juin 2016 2 28 /06 /juin /2016 13:20
La foule des soutiens de Jeremy Corbyn, dans Parliament Square, le soir du lundi 27 juin 2016
La foule des soutiens de Jeremy Corbyn, dans Parliament Square, le soir du lundi 27 juin 2016

La foule des soutiens de Jeremy Corbyn, dans Parliament Square, le soir du lundi 27 juin 2016

Les électeurs britanniques ont pris à revers leurs dirigeants politiques en votant jeudi 23 juin 2016 à hauteur de 52% en faveur du départ du Royaume Uni de l'Union Européenne.

On pourra toujours dire que les référendums en Grande Bretagne n'ont juridiquement qu'une valeur indicative, que les arguments des différents animateurs de la campagne du Leave étaient volontairement mensongers, il n'en reste pas moins que le choix des Britanniques est sans appel ; il convient d'ailleurs que l'activation de l'article 50 du traité de Lisbonne s'opère le plus clairement et précisément possible pour que la séparation - puisque cette séparation regrettable doit avoir lieu - ne laisse pas une trop longue période d'incertitude qui serait dommageable aux autres Etats membres de l'UE.

Pourtant, le gouvernement britannique souhaite prendre son temps : David Cameron qui a expliqué qu'un autre Premier ministre négocierait la sortie qu'il n'avait pas souhaité, reportant ainsi l'activation de l'article 50 au milieu de l'automne prochain. Boris Johnson, ex maire tory de Londres et héraut de la campagne du Leave, fait preuve également d'un manque particulier d'entrain sur la question, alors que la perspective qu'il croyait évidente de succéder à David Cameron au 10 Downing Street ne le paraît pas tant que cela.

On ne dira jamais assez à quel point David Cameron a joué dans cette affaire aux apprentis sorciers. Non pas en choisissant de donner la parole au peuple, que les commentateurs habituels considèrent régulièrement comme irresponsable, mais en imaginant réaliser un coup politique lui permettant de couper l'herbe sous le pied des europhobes et xénophobes du UKIP (qui avaient recueilli près de 27% des suffrages aux élections européennes de mai 2014) tout en obtenant par chantage sur la Commission Européenne et les autres Etats membres des concessions qu'il n'aurait sinon jamais pu glaner.

Son pari au service de ses propres intérêts politiques faisait peu de cas de l'intérêt général de l'Etat qu'il dirige(ait).

Quelques motivations pour la victoire du Leave

Les Britanniques ont toujours entretenu un rapport ambigu à la construction européenne, mais il est certain que la bascule pour la victoire du Leave a réussi en cristallisant le sentiment de ras-le-bol des retraités et des classes populaires. Diane Abbott, députée travailliste (circonscription londonienne de Hackney North and Stoke Newington) proche de Jeremy Corbyn, expliquait que le vote contre l'Union Européenne était en réalité un vote anti-establishment ; Corbyn lui-même (élu d'une autre circonscription londonienne, celle d'Islington North) y voyait le lendemain du vote l'expression de la colère des Britanniques contre les politiques menées depuis plus de 15 ans au Royaume Uni.

Tories et travaillistes ont effectivement soutenu des politiques libérales et austéritaires qui ont durement atteint les classes populaires, coupant en priorité dans le Welfare State, les aides au logement et les allocations (ces dernières voulues par le parti conservateur et avec l'abstention du groupe parlementaire travailliste - parlementiary labour party, PLP). Plus récemment, l'UE n'a pu relevé ses tarifs douaniers pour protéger l'industrie sidérurgique européenne et britannique face au dumping économique chinois, mais cet empêchement fut la conséquence du veto britannique qui négociait parallèlement 30 Mds £ avec des investisseurs chinois : les ouvriers britanniques de la sidérurgie - du Pays de Galles et du nord de l'Angleterre - avaient donc toutes les raisons d'en vouloir fortement tout à la fois au gouvernement Cameron et aux institutions européennes.

L'intégrité du Royaume Uni mise en cause

Le résultat - au-delà de la sortie programmée de l'UE - implique également une longue période de turbulence pouvant mettre en cause l'intégrité même du Royaume Uni.

Les Ecossais ont voté à 62% pour le Remain et le SNP et la Première ministre écossaise, Nicola Sturgeon, souhaitent désormais négocier avec le prochain gouvernement britannique un nouveau référendum sur l'indépenance écossaise pour permettre à leur nation de réintégrer l'UE et voir ainsi leurs intérêts mieux défendus. Au-delà du Labour Party, les conservateurs écossais eux-mêmes fortement engagés en faveur du Remain ont fait connaître leur intention de se séparer des tories anglais si Boris Johnson était nommé Premier Ministre.

Au Pays de Galles, le vote reflète à la fois la défiance de la classe populaire contre les tories et l'UE (cf. plus haut) mais aussi la question culturelle, puisque les comtés celtiques ont largement voté en faveur du Remain.

Plus grave et inquiétant, en Irlande du Nord (qui a voté à 54% pour le maintien du Royaume Uni dans l'Union européenne), la séparation entre le vote Leave et le vote Remain reproduit à quelques différences près (pour atteindre 54% il a bien fallu que quelques Protestants locaux votent pour le Remain) les divisions entre communautés nationalistes et républicaines d'une part (Remain) et communautés loyalistes et unionistes d'autre part (Leave). 18 ans après les Accords du Good Friday, ce serait une aggravation de la séparation entre l'Irlande du Nord et la République d'Irlande, inacceptable pour les Catholiques irlandais ; Gerry Adams, Martin McGuinness et le Sinn Féin ont donc lancé un appel pour un référendum sur la réunification de l'Irlande afin de restaurer les intérêts de l'île et de sa province nord qui n'a pas souhaité le départ de l'Union européenne. A quelques jours du lancement des marches orangistes, la possibilité de la reprise des violences est plus forte que jamais dans ce pays qui a connu plus de 30 ans de guerre civile et plusieurs décennies supplémentaires d'une forme d'apartheid.

Tentative de "coup" préfabriqué au Labour Party

Si le Labour Party n'a pas su convaincre pour les raisons expliquées plus haut la totalité de son électorat de voter pour le maintien, deux-tiers l'ont cependant suivi et les circonscriptions de Corbyn et Abbott ont respectivement voté à 75 et 78% pour le Remain. C'est pourtant l'axe d'attaque choisi par députées travaillistes, Margaret Hodge (cette dernière est titulaire d'un compte off shore crédité de 1,5M£) et Ann Coffey, pour soumettre une motion de défiance au PLP à l'encontre de Jeremy Corbyn, au prétexte que celui-ci n'aurait pas suffisamment fait campagne pour le Remain.

On perçoit l'absurdité de l'argument - quelles qu'aient pu être les critiques bien légitimes du leader du Labour contre la dérive de la construction européenne : le Labour est le seul parti dont l'appareil ne se soit pas divisé entre tenants du Remain et du Leave, Corbyn menant lui-même de nombreux meetings avant même la fin des élections locales qui s'étaient conclues par une défaite des tories et la stabilité des travaillistes (sauf en Ecosse). Jeremy Corbyn avait lui-même indiqué dès les conclusions du sommet européens sur l'accord avec le Royaume Uni, que la classe ouvrière britannique - malgré la dérive ordo-libérale de l'UE - avait plus intérêt au maintien qu'à l'aventure isolationniste et plaidant pour une réorientation sociale et économique de la construction européenne.

L'objectif de l'opération était ailleurs. Depuis deux mois, le Labour Party était repassé en tête des intentions de vote en cas d'élections générales anticipées, devant les tories de Cameron. Avec le Brexit, la possibilité d'élections anticipées dans l'année qui vient était plus forte que jamais. Il s'agissait donc de se débarrasser d'un leader qui aurait pu alors devenir Premier ministre par tous les moyens, alors que l'establishment travailliste du PLP n'avait jamais accepté la victoire sans bavure de Corbyn en septembre 2015, certains des député(e)s (dont la regrettée Jo Cox) blairistes regrettant ouvertement d'avoir donné alors leurs parrainages à Corbyn pour permettre à ses amis et lui de s'exprimer. Le caractère totalement préfabriqué de cette motion de défiance a d'ailleurs été immédiatement dénoncée par les 12 syndicats ouvriers, membres du Labour et principaux bailleurs de fonds du parti. Cela n'a pas empêché les membres blairistes et brownistes du Shadow Cabinet d'égrainer toute la journée de dimanche leurs très agressives lettres de démission pour saturer l'espace médiatique.

Une confrontation ouverte sur la nature du Labour Party

La première confrontation entre le PLP et le leader travailliste a eu lieu hier soir lundi 27 juin 2016. Mais dans un contexte totalement imprévu. Plus de 10.000 manifestants sont venus devant Westminster - le parlement britannique - apporter leur soutien au chef du parti travailliste, face à la tentative de putsch que souhaite opérer contre lui le groupe parlementaire dominé par l'aile droite blairiste et browniste. Ce type de mobilisation est totalement inédit en Grande Bretagne.

Il y a cependant peu de doutes que le vote de ce soir du PLP aboutisse à la défiance ; mais les députés ont oublié que les statuts du parti travailliste ne permettent plus au seul groupe parlementaire de déposer le leader. L'une des questions importantes est de savoir si Corbyn souhaitera infliger à ses détracteurs une défaite en repassant devant une course au leadership, pour l'instant l'une des inconnues porte sur la capacité de Corbyn à se représenter directement comme leader sortant du parti, car si la conclusion de la commission statutaire du parti ne le permettait pas, il devrait (ou l'un de ses amis) se soumettre à la recherche des 50 parrainages parlementaires désormais nécessaires (35 seulement en 2015) qu'aucun n'obtiendra puisqu'ils ne disposent que d'une trentaine de soutiens parlementaires.

Les membres travaillistes du parlement semblent décidés à littéralement suicider leur propre parti par un calcul de haine et de revanche contre un leader politique - largement soutenu par la masse des adhérents, sympathisants et électeurs travaillistes (sans compter l'unanimité des syndicats) - qui a pour seul tort de ne pas appartenir à leur monde et d'avoir toujours tenu sur la cohérence de ses orientations politiques en faveur de la classe ouvrière.

Corbyn a compris l'attente du peuple britannique et de sa working class ; c'est donc la "révolution blairiste" - c'est-à-dire la conversion totale au néo-libéralisme - que ces députés souhaitent préserver au prix d'un effondrement du parti pour empêcher Jeremy Corbyn de devenir Premier ministre en cas d'élections générales anticipées.

C'est un combat à mort qui s'est engagé où une partie de l'establishment est déterminée à sacrifier les intérêts et les aspirations du peuple britannique pour préserver sa propre position hors sol. Ils n'ont pas compris que la désignation de Jeremy Corbyn en septembre 2015 comme leader du Parti travailliste avait engagé une transformation profonde du Labour où les militants, les sympathisants et les syndicalistes avaient décidé de reprendre le contrôle de leur parti et de remettre en cause les politiques libérales qui rassemblent dans une forme de consensus néfaste députés travaillistes, conservateurs et Lib-Dems.

Cet affrontement ne s'achèvera qu'avec la défaite totale des députés blairistes, menacés désormais par la base de perdre leur investiture (les syndicats et le mouvement corbyniste Momentum ont lancé la campagne #deselectthem pour contester l'investiture des sortants en cas de législatives anticipées), ou par une explosion du Labour.

* * *

David Cameron aura par calcul de basse politique réussi à mettre en cause l'intégrité du Royaume Uni ; les Blairistes par calcul de basse politique pourraient désormais mettre en cause l'existence même de la gauche britannique.

Les coups de billard à 15 bandes qui sont à l'origine du référendum sur le Brexit n'ont pas fini de produire leurs effets...

Frédéric FARAVEL

Le Brexit ouvre une crise cathartique au sein du Labour Party
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25 novembre 2015 3 25 /11 /novembre /2015 15:22

Notre pays et nos concitoyens ont à nouveau été frappés ce vendredi 13 novembre par des attentats barbares organisés et revendiqués par Daesh. Nos pensées vont évidemment en priorité pour les 130 victimes, assassinées par les terroristes djihadistes, aux centaines de blessés qu'ils ont causés, à leurs familles et à leurs amis, qui sont dans la peine et qui auront besoin du soutien total de la Nation.
Nous saluons l'efficacité et le sang-froid des forces de sécurité et de santé qui ont accompli un travail formidable pour mettre hors d'état de nuire les assassins et apporter leurs secours aux personnes en danger. Ce sang-froid, cette efficacité s'est encore illustrée dans les jours qui ont suivi dans la traque des criminels, les soins apportés aux victimes.
Nous saluons la réaction ferme et déterminée du Président de la République et de son gouvernement pour faire face à l'agression. Les mesures immédiates nécessaires ont été prises, les discussions internationales ont été relancées à leur initiative.
La gravité de la situation justifiait pleinement que soit décrété l'état d'urgence ; dans notre grande majorité, nous considérons également que sa prorogation pour 3 mois est nécessaire. La mise en cause relative du pacte de stabilité européen et l'appel à la solidarité européenne sont également des actes politiques forts et nous devrons nous appuyer sur ce précédent. Le rappel des dégâts causés par 10 ans de gouvernement de droite dans notre appareil de sécurité a été bienvenu et nous nous réjouissons de l'effort supplémentaire engagé pour remettre à niveau nos forces de police, notre armée et la Justice.
Ces mesures exceptionnelles pour faire face à une situation que nous espérons temporaire, malgré des difficultés internationales qui sont, elles, durables, sont là pour répondre à une menace qui est également exceptionnelle.
Les attentats qui ont suivi ailleurs dans le monde et notamment hier en Tunisie invalident totalement les arguments de ceux qui tentent de nous expliquer que la France serait un peu responsable de ce qui lui arrive en s'étant attaqué militairement à Daesh. La politique étrangère de Tunis justifie-t-elle une "vengeance" d'une entreprise terroriste djihadiste proche-orientale ? Evidemment non ! Là-bas, comme ici, c'est bien la Démocratie, la Laïcité, la République et les libertés individuelles et collectives qui sont directement visées
C'est pourquoi nous ne considérons pas que cette situation exceptionnelle justifie d'abdiquer notre capacité d'analyse, d'interrogation, d'interpellation et de propositions. Cela est vrai dans les domaines économiques et sociaux pour lesquels les débats sur la pertinence de la politique sociale-libérale conduite depuis octobre 2012 restent d'actualité, car un pays fort et sûr de lui se meure également à la force de son économie et sa capacité à dégager les recettes nécessaires pour la puissance publique. Mais c'est également vrai de l'impérieuse exigence de vigilance sur l'encadrement de l'action de nos forces de sécurité, qui sont déjà mises à rude épreuve depuis janvier dernier. Elle ne doit pas éteindre non plus les interrogations légitimes sur l'organisation et l'efficacité de notre dispositif de renseignement, sur les insuffisances de notre stratégie internationale, sur certaines de nos relations (avec le Qatar ou l'Arabie Saoudite), sur les moyens donnés à la justice antiterroriste ou sur le renforcement nécessaire de notre Pacte Républicain, dont les reculs ont empêché de prévenir la dérive individuelle criminelle de plusieurs centaines ou milliers de jeunes gens qui ont grandi à nos côtés.
C'est pourquoi nous avons souhaité publier ici les explications de vote de quatre de nos parlementaires socialistes qui ont voté POUR, CONTRE, ou se sont abstenus sur la prorogation de l'état d'urgence, car ils ont fait cet effort de réflexion et d'explication qui a peut-être manqué à certains. Ils ont le mérite de ne sombrer dans aucune caricature et de remettre en perspective les enjeux tant sur la situation intérieure, sur la question des libertés publiques, que sur notre action extérieure.
Notre République ne vaincra que par un renforcement de la démocratie ; les Socialistes ne relèveront la tête pour affronter les périls qu'à la condition de rester fidèles à leurs valeurs.

Frédéric FARAVEL
mandataire fédéral de la motion B

 

Lire l'explication de vote de J.-P. Blazy                     L'explication de vote de G. Sebaoun

Lire l'explication de vote de M.-N. Lienemann           L'explication de vote de F. Carrey-Comte

 
La France à nouveau frappée, la République et la Démocratie en lutte contre une idéologie de mort
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19 décembre 2013 4 19 /12 /décembre /2013 13:30

Nelson Mandela nous a quittés le 5 décembre dernier ; il a été enterré ce dimanche 15 décembre à Qunu, le village de son enfance.

Tout le monde s'attendait à ce dénouement à la fois tragique et banal, au regard du grand âge du leader sud-africain. Pourtant, le soir du 5 décembre j'ai ressenti une profonde tristesse qui a mis un certain temps à s'estomper. Ceci explique que je n'ai pas pu trouver le courage d'écrire ces lignes plus tôt.

Le décès de Mandela - pour prévisible et attendu qu'il était - est l'un des rares évènements "politiques" qui m'ait arraché des larmes. Des larmes de colère et de tristesse, le soir de l'assassinat d'Yitzhak Rabin à Tel-Aviv le 4 novembre 1995, alors que le premier ministre travailliste israélien descendait de la tribune d'une manifestation en faveur de la Paix. Des larmes de colère j'en ai versé en apprenant que suite au sabotage des accords de paix (rendus possibles par un cessez-le-feu unilatéral Républicains le 31 août 1994) par John Major, premier ministre britannique, l'IRA avait décidé de reprendre les opérations militaires le vendredi 9 février 1996.

Manifestation-pour-la-liberation-de-Mandela.jpgCette émotion si forte découle de ce que Mandela a représenté pour ma génération en politique ; pour l'adolescent que j'étais, déjà sensibilisé au combat anti-raciste à la fin des années 1980, la revendication pour la libération de Nelson Mandela a été déterminante pour notre, mon, éveil à l'engagement et à la conscience politique. Nous sommes allés en manifestations, on souriait aux (rares) affiches collées dans nos rues pour nous rappeler son existence (en général c'était une campagne des Jeunesses Communistes), on regardait les concerts à la télévision avec U2, Johnny Clegg et Simple Minds.

Mandela_liberation.jpgLe 11 février 1990, au lieu de fêter avec un peu d'entrain l'anniversaire que ma famille m'avait préparé, j'ai passé la journée à regarder en direct l'évènement historique, ce moment tant espéré et à la fois incroyable qu'avait été la libération de Nelson Mandela. C'était bien mieux comme cadeau. On découvrait enfin un homme dont on ne connaissait que le (mauvais) portrait fait de lui juste avant son procès dans les années 1960. On le reconnaissait à peine, car on s'attendait à voir sortir l'homme de l'affiche, sans mesurer que les marques du temps, de l'emprisonnement et des privations avaient pu pendant 27 ans transformer notre héro.

Et ce jour-là je me rappelle qu'il avait été encore au-delà de ce que nous pouvions imaginer de lui. Dans son discours depuis le balcon de l'Hôtel de Ville du Cap, il annonce ce qui va guider ensuite toute son action pour une nouvelle Afrique du Sud. "Je me tiens devant vous non comme un prophète, mais comme votre humble serviteur à vous, le peuple. Vos sacrifices infatigables et héroïques ont rendu possible ma présence ici aujourd'hui. Je place en conséquence les années restantes de ma vie entre vos mains." Même si les sceptiques pouvaient encore douter de sa différence avec les potentats africains, promettant un nouveau Mugabe, Mandela annonçait ainsi son attachement profond et réel à la démocratie et à l'éthique en politique : tenir son pouvoir du peuple pour le servir.

C'est sa détermination, son attachement à la paix et à la démocratie qui permirent à l'Afrique du Sud de passer de l'Union Sud-Africaine des Afrikaners à la Nation Arc-en-Ciel ; y compris quand Frederik De Klerk, son co-Nobel, jouait avec le feu et instrumentalisait la violence du parti zulu Imkhata, dirigé par le prince Buthelezi, protégé des Britanniques.

photo-of-nelson-mandela-in-traditional-clothing.jpgSon discours d'investiture comme président en le 10 mai 1994 "De l'expérience d'un extraordinaire désastre humain qui a duré trop longtemps doit naître une société dont toute l'humanité sera fière... Jamais, jamais, plus jamais ce magnifique pays ne devra connaître l'oppression d'un homme par un autre. [...] Nous forgeons une alliance qui nous fera bâtir une société dans laquelle tous les Sud-Africains, noirs et blancs, pourront marcher la tête haute, sans peur dans leur coeur, assurés de leur droit inaliénable à la dignité humaine - une Nation arc-en-ciel en paix avec elle-même et le monde." faisait écho à sa défense lors du procès de Rivonia 30 ans plus tôt "J'ai lutté contre la domination blanche et j'ai lutté contre la domination noire. Mon idéal le plus cher a été celui d'une société libre et démocratique dans laquelle tous vivraient en harmonie avec des chances égales. J'espère vivre assez longtemps pour l'atteindre. Mais si cela est nécessaire, c'est un idéal pour lequel je suis prêt à mourir." Il n'a jamais dévié de sa route, quitte à rompre avec sa femme Winnie lorsqu'il ne put que constater la dérive violente et maffieuse de celle qui l'avait pourtant soutenu psychologiquement et politiquement durant toute sa captivité.

J'entends aujourd'hui certains vouloir relativiser son action à la présidence dénonçant le manque de bilan social de son mandat. Mais rappelons qu'il n'a fait qu'un mandat et que la priorité de celui-ci fut la construction d'une nouvelle république, sortir le pays de la violence, permettre la cohabition réelle des blancs et des noirs, reconstruire une économie dramatiquement touchée par le boycott que la communauté internationale avait été peu à peu contrainte de mettre en place à cause l'ignoble régime de l'apartheid.

FrancoisPienaarNelsonMandela131215TrophyG300.jpgOn oublie les combats qu'il a mené après avoir quitté le pouvoir (car lui l'a quitté) contre la pauvreté ou les ravages du SIDA et son respect infini de la démocratie sud-africaine et des décisions internes de son parti l'ANC, alors que son aura aurait suffi à bousculer toutes les décisions. Mandela ne s'est jamais représenté en Messie ou en homme providentiel.

Il ne saurait être réduit non plus à une icône supplémentaire et saint-sulpicienne de la non-violence. Confronté à la violence du pouvoir blanc, c'est lui qui prit avec raison la décision de lancer l'ANC dans la lutte armée, veillant à ne pas causer de pertes humaines, car il n'y avait plus d'autres solutions. Ce choix des années 1960, il ne l'a jamais renié.

A contrario, qu'il est navrant de voir les charretées de condoléances hypocrites qui à travers le monde salue aujourd'hui la mémoire d'un homme devenu icône et qu'ils ou leurs mentors combattirent avec la dernière énergie (Jacques Chirac - interview dans Magazine Hebdo* en 1984 - quand le RPR qu'il dirigeait et toute la droite française avaient pour modèle Margareth Thatcher). 

C'est aussi susciter la bêtise de quelques personnes qui croient être des responsables politiques comme Rama Yade qui associe l'oeuvre de Mandela à "la longue lutte contre le communisme". Cette personne manque donc à ce point de culture pour ignorer la réalité politique ? Autant Mandela a toujours veillé comme responsable de l'ANC, avant et pendant la clandestinité, puis de sa prison, à empêcher la mise sous tutelle de son mouvement par le Parti Communiste Sud-Africain, mais on peut effacer la solide alliance qu'il construit avec les militants blancs du SACP, et qui ne fut sans doute pas étranger à sa prise de conscience que l'hégémonie noire serait tout autant délétère que l'hégémonie raciste blanche.

Il ne peut pas être oublié non plus c'est le camp international communiste et les mouvements politiques communistes qui furent ses plus tenaces soutiens et contribuèrent dans les pays occidentaux à ce que le prisonnier politique ne sombre pas dans l'oubli.

Si l'ANC finit par adhérer à l'Internationale Socialiste ce n'est pas tant par lutte anti-communiste que parce que l'orientation sociale-démocrate de ses leaders étaient dès l'origine établie.

Je veux ici rappeler que, bien que la France ait mis un certain temps à adopter une position claire sur l'Apartheid, François et Daniel Mitterrand avec Laurent Fabius comme premier ministre conduirent une action déterminante pour changer la position des démocraties européennes, au moment où Margareth Thatcher expliquait que Pinochet était un homme charmant et Mandela un terroriste.

Au moment où Mandela s'en va, alors qu'il fut un de ceux qui porta au plus haut la signification que la devise républicaine et révolutionnaire Liberté-Egalité-Fraternité, on mesure à quel point une femme ou un homme politique de sa trempe, et aussi peu ambigus que lui, manque à la gauche internationale.

On mesure à quel point la faillite du messianisme totalitaire communiste et l'incapacité de la sociale-démocratie à faire vivre un idéal à la fois révolutionnaire et démocratique créent un vide qui laisse le champ à la fois à une logique de marché destructrice et finalement anti-démocratique, aux communautarismes et à de nouveaux totalitarismes réactionnaires et religieux.

Le débat existe dans le propre pays de Mandela où lui succédèrent un Thabo Mbeki converti à l'ultra libéralisme et à l'aveuglement sur le SIDA et désormais un Jacob Zuma populiste et corrompu, l'ANC ne jouant pour recueillir des suffrages que sur l'icône de Madiba sans se poser la question des réels fondements du développement de la République Sud-Africaine. Cette dérive qui fait aujourd'hui ressembler l'ANC au Parti Révolutionnaire Institutionnel mexicain a connu sa plus grave démonstration quand l'Archevêque anglican Desmond Tutu a manqué d'être exclu de la cérémonie funèbre de son compagnon de lutte. La mort de Mandela empêche désormais de se voiler la face sur les insuffisances de l'Internationale Socialiste, incapable de donner une orientation cohérente aux partis qui la composent, tout comme l'ANC n'est plus qu'une coquille vide, qui mériterait d'être scindée pour qu'émerge un vrai parti socialiste sud-africain, capable de prendra la relève du combat de Madiba.

Il n'est plus temps de pleurer et de se lamenter sur la mort du grand Homme. Suivons l'exemple des sud-africains qui avaient depuis plusieurs mois si ce n'est plusieurs années fait le deuil du "Père de la Nation arc-en-ciel", depuis longtemps retiré de la vie politique, et qui s'entendaient sur le moment venu de le laisser partir. Il n'est plus temps de pleurer mais d'honorer sa mémoire et suivre son exemple, en reprenant le chemin de l'espérance qui sera toujours révolutionnaire.

Frédéric FARAVEL

* Magazine Hebdo est un magazine hebdomadaire français d'information générale, de tendance droite libérale, qui parut au cours des années Mitterrand, de 1983 à 1985. Il fut créé par Alain Lefebvre, directeur du groupe Media, ancien membre de la Fédération des étudiants nationalistes, d'Europe-Action et du GRECE, tous groupuscules d'extrême droite.

Le directeur de la rédaction fut Jean-Claude Valla, ancien du Figaro magazine. Le rédacteur en chef était Claude Jacquemart, ancien directeur du journal maurrassien Le Charivari au début des années 1960, qui s'était réfugié un temps en Belgique pour échapper à une arrestation, à cause de sa proximité avec l'Organisation armée secrète.

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7 février 2013 4 07 /02 /février /2013 09:50

chokri_belaid.jpgL'assassinat de Chokri Belaïd, avocat, leader du Mouvement des Patriotes Démocrates et opposant de la gauche laïque le plus dur et le plus médiatique, mercredi 6 février au matin, vient de rallumer de manière ouverte la crise politique larvée dans laquelle s'enferrait depuis plusieurs mois la Tunisie.

En effet, deux ans après la "Révolution de Jasmin", et l'accession au pouvoir avec une majorité relative des islamistes d'Ennahda au pouvoir, aucun des enjeux du pays n'a trouvé une issue :

  • l'élaboration de la constitution patine ;
  • la crise économique et sociale s'accroît d'autant plus que le pays est considéré instable par les investisseurs étrangers ;
  • la corruption est toujours présente ;
  • la population ne peut faire confiance à des forces de l'ordre jugées violentes et trop liées à l'ancien régime de Ben Ali...

Dans ces conditions, les contradictions qui ont émergé après la première phase révolutionnaire ne font que s'accroître. Le gouvernement issu des précédentes élections ne tient que sur une coalition hétéroclite : la gauche nationaliste du Congrès pour la République du Président Marzouki et les sociaux-démocrates d'Ettakatol complètent la majorité relative des islamistes d'Ennahda. Les divergences évidentes entre ses formations expliquent l'impasse constitutionnelle et l'impossibilité de traiter la crise économique que subit le pays.

Les contradictions internes à Ennahda entre une frange "réaliste" minoritaire, représentée par le Premier Ministre, Hamadi Jebali, et la grande majorité des élus et des cadres du parti, plus conservateurs voire plus radicaux, se sont accrus. Les exigences des seconds sur la place de la religion dans la société et la remise en cause de la laïcité et de la liberté de conscience dans la constitution sont à la source du dialogue de sourds.

Depuis six mois, le premier ministre tentait de réduire l'influence de ses rivaux internes en cherchant à mettre à flot un gouvernement d'union nationale qui élargirait les prérogatives de ses alliés de gauche et associerait l'opposition laïque. Les résistances des conservateurs et des radicaux ont bloqué le processus, au point que le Congrès pour la République, parti du Président de la République, menaçait de quitter le gouvernement dans les prochains jours.

Sur fond de chômage et de tensions sociales fortes, les éléments les plus radicaux des islamistes d'Ennahda, en association avec les Salafistes, entretenaient un climat de violence contre les laïcs sur la place publique, dans les médias et dans les institutions publiques, pour obtenir un recul évident des acquis modernistes de l'indépendance tunisienne.

Les appels au meurtre contre les principaux opposants laïcs tournaient régulièrement sur les réseaux sociaux, étaient relayés dans certaines mosquées - Belaïd était le premier sur la liste -, avec la complicité évidente des cadres d'Ennahda (en tout cas avec la neutralité bienveillante de la plupart d'entre eux) : finalement, tout opposant aux islamistes étaient villipendés comme contre-révolutionnaire, comme le démontre l'assassinat en octobre perpétré par des islamistes, soutenus par les responsables d'Ennahda.

tunisie-manifestations.jpgLa situation est donc redevenue ouvertement explosive et les contradictions internes d'Ennahda paraissent à mon sens irréductible. Depuis hier, a réaction de la société tunisienne contient à la fois en elle-même le meilleure et le pire :

  • il est heureux que le camp laïque et moderniste ait réagi avec une mobilisation importante dans les rues de Tunis. Le niveau de violence islamiste va peut-être resouder le camp de la gauche laïque, qu'avait divisé la naïveté ou l'opportunisme de ceux qui avaient choisi d'entrer dans la coalition gouvernementale d'Ennahda ;
  • la force des tensions sociales peut rapidement dégénérer et donner l'occasion aux conservateurs et aux radicaux de tenter un coup de force sécuritaire, au moindre prétexte, afin de balayer leurs adversaires.

L'annonce d'un gouvernement technique et d'élections anticipées par le Premier Ministre démontre surtout à quel point celui-ci est d'abord isolé dans son propre camp, n'étant pas soutenu par le patron d'Ennahda Rached Ghannouchi. Dans le climat de violence animé par les islamistes et les pseudo ligues de défense de la Révolution (en fait des milices réactionnaires), comment peut-on espérer que le nouveau scrutin démocratique se déroule dans des conditions saines, qui puisse redonner une chance à la Tunisie de sortir de l'impasse.

Le piège contre-révolutionnaire est activée. Ceux qui rejettent la portée de l'universalisme et considère qu'il y aurait une voie spécifique aux "nations islamiques" avec une "démocratie adaptée", ne sauraient avoir de démentis aussi concrets que le processus révolutionnaire en cours en Tunisie suit un cheminement assez similaire à ses prédécesseurs européens... y compris dans la menace de l'accession de la Contre-Révolution au pouvoir (après 1789 et 1793, le Directoire, le Consulat et l'Empire ; après 1848, la victoire du parti de l'Ordre et du Prince-Président Bonaparte ; après la Commune, la longue paranthèse Thiers/Mac Mahon ; après la Révolution russe, le stalinisme...).

Le risque est majeur aujourdhui que les éléments conservateurs et réactionnaires qui constituent la majorité d'Ennahda ne balaye les véritables éléments révolutionnaires et modernistes de la Tunisie. Toute la gauche doit désormais rompre avec un parti dans lequel elle ne peut avoir aucune confiance pour reconstituer un front d'unité laïque capable de sauver la République tunisienne. Les mots d'ordre des manifestants d'hier à Tunis sont les bons : il faut renverser le régime en place et balayer Ennahda et Ghannouchi avant qu'ils ne les balayent eux-mêmes.

Frédéric FARAVEL

Bochra-Belhaj-Hmida.jpgretrouvez également ci-dessous l'entretien avec Bochra Belhadj Hmida,

Avocate tunisienne, cofondatrice et ex-présidente de l’Association tunisienne des femmes démocrates

France Inter - 07/02/2013 à 7h50

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21 janvier 2013 1 21 /01 /janvier /2013 15:06

J'avoue, comme simple observateur et militant politique insuffisamment informé, que j'ai été surpris d'apprendre que Jean-Yves Le Drian, notre ministre de la défense, avait précisé en ces termes les objectifs opérationnels de l'intervention française au Mali : désormais donc l'objectif de la France "est la reconquête totale du Mali".

Nous sommes intervenus à la demande du président par interim de la République du Mali, alors  que le sud du pays et Bamako se trouvaient sous la menace d'une offensive destructrice des djihaddistes du nord après la prise de Konna voici 12 jours. Il s'agissait de stopper l'offensive et d'éviter la chute complète du Mali dans les mainsde l'islamisme politique radical et violent et de préparer l'arrivée (en l'accélérant) de la force multinationale africaine prévue par la résolution de l'ONU.

J'avais exprimé mon analyse le 14 janvier (vous retrouverez l'article ici), refusant tout pacifisme irrationnel, mais m'interrogeant sur certains points à examiner.

mali.jpgParmi ces interrogations, il est évident que la pénétration des troupes françaises en est une majeure : s'il s'agit de stopper les dijahaddistes, d'éviter la "contagion" vers le sud, et de faire arriver plus vite une force internationale, nous restons dans un processus assez maîtrisé ; s'il s'agit désormais que l'armée française préside à la "reconquête totale" du nord du pays, alors les risques d'enlisement de la France dans ce conflit (malgré toutes les justifications géopolitiques possibles) deviennent incontrôlable.

Pour ma part, il me paraît difficilement tenable que l'armée française conduise les opérations au nord du Mali et s'engage sur des terrains qu'elle aura du mal à tenir, dans des zones géographiques difficiles où les cachettes sont multiples, propices à une stratégie de guérilla, avec un ennemi insaisissable (tout du moins durant de longues années avec un coût important en hommes, en matériels et donc financièrement). Dans la durée, la présence de l'ancienne métropole finira par être perçue tôt ou tard (notamment chez les Touaregs et les Arabes) comme le retour du "colonisateur" et l'opinion publique nationale se retournera contre notre gouvernement, alors qu'elle le soutient aujourd'hui très largement.

Il me paraît nécessaire que la France se cantonne à tenir la ligne de démarquation actuelle sur un terrain qu'elle maîtrise en attendant que la force africaine soit constituée et formée (et à ce sujet on peut demander une implication plus forte de nos partenaires de l'Union Européenne). Elle sera sans doute plus opérationnelle sur des théâtres d'opération au nord : l'armée tchadienne, notamment, est aguerrie au combat dans les conditions qui attendent les belligérants au nord, une force d'intervention y sera avec elle plus pertinente et efficace.

Autre sujet d'inquiétude devant nous. Pascal Canfin, ministre délégué au développement, rappelait ce matin sur France Inter que l'aide gouvernementale française à l'attention du gouvernement malien était gelée depuis le coup d'Etat militaire de mars 2012. La France est en attente d'une feuille de route précise pour le retour à la démocratie dans ce pays et ne libérera son aide qu'à cette condition. L'aide française à la société civile et aux ONG est par contre évidemment maintenue.

Outre le fait que l'on attende encore cette feuille de route, il faudra discuter posément avec les forces politiques maliennes qui ont appelé la France à la rescousse des contours multiformes de ce retour à la démocratie dans l'unité du Mali : la question de la lutte contre la corruption, la redistribution des richesses et donc la redistribution équitable des revenus provenant des ressources du sol malien. C'est l'un des problèmes posés depuis 30 ans par les conflits avec la population touarègue du nord du pays. La solution durable à la situation actuelle, "gagner la paix" comme le disait Pascal Canfin ce matin, réside évidemment dans un partage équitable des ressources qui n'apparaisse pas comme une exploitation du nord. Or, le président du Parti pour la renaissance nationale, Tiébélé Dramé, expliquait jeudi dernier sur France Inter qu'il était désormais hors de question de discuter avec les Touaregs du MNLA.

Si l'on ajoute à cela l'augmentation des exactions contre les arabes et touaregs maliens résidant au sud du pays, il y a quelques raisons de s'inquiéter sur les conditions de résolution durable du conflit.

Frédéric FARAVEL

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