J'ai rédigé la note qui suit en octobre 2025, la peaufinant entre le 24 octobre et le 2 novembre derniers. Elle devait initialement être publiée dans le cadre d'un "think tank" sérieux, "après les municipales" m'avait-on assuré, ce qui faisait déjà tard. Entre-temps, l'INED a publié une remarquable étude avec des données bien plus fines et actualisée sur le même sujet, je pense donc que la publication "académique" de cette note n'interviendra jamais. Je la mets ici en ligne. J'en avais proposé un résumé de 6 pages comme contribution thématique au 3e congrès de la Gauche Républicaine et Socialiste ; je regrette que mon parti n'ait pas eu le courage de prendre ses responsabilités, en préférant renvoyer ce texte à l'examen d'une commission ultérieure : un enterrement de troisième catégorie, pas très loin de la fosse commune.
Je vous laisse vous faire une idée vous-mêmes du propos si vous prenez le temps de lire.
Frédéric Faravel
L’immigration est devenue l’un des miroirs les plus puissants de nos sociétés : elle reflète à la fois leurs fragilités économiques, leurs tensions culturelles et leurs doutes démocratiques. Depuis 40 ans, elle cristallise des inquiétudes collectives qui dépassent largement la question du nombre de personnes venues d’ailleurs. Dans un monde traversé par les inégalités et la mondialisation, l’étranger est devenu le symbole commode d’un désordre plus vaste. En Europe, la question migratoire agit comme un révélateur : derrière les débats sur les frontières, c’est bien la capacité des États à maintenir la cohésion sociale qui se joue. La France n’échappe pas à cette dérive et à la manipulation du malaise social pour alimenter la peur identitaire aux services de fantasmes idéologiques ou d’intérêts particuliers et/ou partisans.
L’enjeu n’est pas seulement technique – réguler des flux, instruire des demandes d’asile, coordonner des renvois – mais politique et moral – comment construire du commun quand les ressources publiques ont été affaiblies et que les inégalités se creusent ? Répondre à cette question exige de relier une lecture factuelle des migrations à une lecture sociale des fractures internes. C’est ce double travail que tente d’assumer cette note rapide : confronter la réalité des chiffres et politiques publiques aux récits publics qui en déforment la portée.
Une réalité migratoire mondialisée et contrastée
L’immigration n’est plus un phénomène marginal : selon les Nations unies, plus de 280 millions de personnes vivaient en 2023 dans un pays autre que celui de leur naissance, soit 3,6% de la population mondiale1. Pourtant, l’Europe n’en accueille qu’une part minoritaire : environ 10% de sa population est née hors du continent. Ces données, fournies et compilées par les agences internationales (ONU, OCDE, Commission européenne), rappellent que les migrations sont avant tout un processus global et ancien, intensifié par la mobilité, la guerre et le vieillissement démographique de nombreux pays développés.
Au Royaume-Uni, le débat reste paradoxal. Le pays connaît une immigration record depuis 2018 (sous les gouvernements de Theresa May, Boris Johnson et Rishi Sunak) : près de 2 millions d’entrées légales entre 2022 et 2024. La manipulation du thème de l’immigration en Grande Bretagne se comprend dans un contexte d’une pression sociale organisée par les « libéraux » depuis une vingtaine d’années. Bien que ce pays profite de sa position périphérique, de son insularité (l’accord du Touquet impliquait d’ailleurs que ce soit à la France de porter l’essentiel de l’effort du contrôle des frontières entre nos deux pays), l’augmentation de l’immigration est essentiellement l'immigration de travail, qui a plus que compensé les pertes dues au Brexit, c'est-à-dire la fin de la migration d’Europe centrale. Depuis, la migration de travail est en Grande Bretagne organisée sur un modèle canadien. Cette immigration importante, sans équivalent en France, est en revanche compensée par le fait que de tous les grands pays d’Europe, la Grande Bretagne est celui qui a accueilli le moins de réfugiés. Ces arrivées légales importantes (on décrira plus bas le caractère non comparable de l’immigration illégale) ont des effets sociaux qui pèsent sur un pays marqué par un ultra-libéralisme : l'augmentation très forte des loyers, la difficulté d'accéder à l'achat d’un logement et une pression à la baisse sur les salaires de personnes peu ou pas qualifiées.
1United Nations – International Migrant Stock (2024/2025 estimates) : https://www.un.org/development/desa/pd/content/international-migrant-stock
Tout cela explique sans doute pourquoi le discours politique britannique s’est durci. Les Travaillistes britanniques sont revenus au pouvoir par effet de balancier, mais sans réel enthousiasme populaire (aucun travail programmatique sérieux en amont n’est d’ailleurs venu tenter d’en susciter un) portés par une lassitude de la working class face aux turpitudes de Boris Johnson (une partie des ouvriers britanniques avaient voté Tory en 2019 sur la promesse « Get Brexit done », ils sont revenus au bercail), le ridicule de sa succession et l’entêtement ultra-libéral de ses successeurs. Les premières mesures du parti travailliste ont été d’augmenter le niveau de qualification des personnes acceptées pour l’immigration légale et de rompre avec une politique « conservatrice » qui avait été mise en œuvre essentiellement pour les besoins d'une partie du patronat en permettant l'entrée de personnes à basse qualification. Cela répondait à une situation concrète mais les travaillistes étaient également convaincus qu’il fallait durcir les politiques d’immigration pour satisfaire les catégories populaires. Or, dans le même temps, en mars 2025, ils ont littéralement frappé ces mêmes catégories populaires, « avec cruauté » a dénoncé le Daily Mirror (tabloïd au lectorat de gauche), en tranchant dans 6 milliards de Livres sterling d’aides sociales (dont celles qui étaient destinées aux malades et aux personnes en situation de handicap) ; nous assistons parallèlement à une radicalisation des électeurs conservateurs (par le ralliement au Reform party) qui rejettent la politique migratoire « laxiste » mise en œuvre par les Tories alors qu’ils avaient promis la fermeté grâce au Brexit. Un an après les émeutes racistes d’août 2024, on peut se demander si la conjugaison des deux phénomènes n’a pas nourri et encouragé les cortèges anti-immigration de la mi-septembre 2025.
Dans ce contexte, l’accord franco-britannique du 10 juillet 2025, instaurant la règle du « un pour un » – pour chaque migrant renvoyé en France, un étranger accepté au Royaume-Uni – symbolise cette tension entre « humanitarisme » affiché et contrôle renforcé. Entré en vigueur le 6 août 2025, l’accord vise à limiter les traversées illégales de la Manche, qui avaient dépassé 40 000 passages en 2023 selon le Home Office. Les images de « small boats » à Calais ou Douvres nourrissent un imaginaire de submersion, pourtant sans rapport avec les chiffres nationaux. L’accord illustre aussi l’asymétrie habituelle de ces arrangements : les flux acceptés et ceux renvoyés ne sont jamais parfaitement équilibrés, et la négociation diplomatique laisse souvent l’un des pays supporter la plus grande charge opérationnelle et politique. Frontex, l'agence de l'Union européenne chargée du contrôle et de la gestion des frontières extérieures de l'espace Schengen (très critiquée à gauche), et d’autres agences rappellent régulièrement que les dynamiques de l’immigration irrégulière varient fortement selon les routes et les années, montrant combien il est faux et dangereux de généraliser à partir d’incidents médiatiques1.
1Migration Observatory / Home Office data on Channel crossings and small boats (UK) : https://migrationobservatory.ox.ac.uk/resources/briefings/people-crossing-the-english-channel-in-small-boats/
Frontex / Reuters reporting on irregular migration trends (2024–2025) : https://www.reuters.com/world/europe/irregular-migration-into-eu-drops-sharply-2024-eu-border-agency-says-2025-01-14/
Comparée à ses voisins, la France reste un pays d’immigration modérée. Les entrées régulières s’élevaient à 343 000 en 2024, selon l’Insee, soit beaucoup moins qu’en Allemagne (environ 1 million de titres délivrés la même année). Les estimations du nombre d’étrangers en situation irrégulière oscillent entre 300 000 et 700 000 (contre une estimation de 1,5 million en Grande Bretagne) – un ordre de grandeur stable depuis une décennie, mais le nombre de bénéficiaires de l’Aide Médicale d’État était en forte augmentation, à 466 000 fin 2023 (+47% en 8 ans)1 ce que l’on peut aussi mettre au crédit d’une plus grande efficacité dans le repérage du public cible. Le nombre d’expulsions est également en augmentation : plus de 21 000 expulsions en 2024 en hausse de 27%, ce qui invaliderait la thèse du « laisser-faire » (d’autant que c’est un chiffre inférieur au nombre d’expulsions en 2014 ou en 2019)2. Le solde migratoire français, autour de +150 000 personnes par an, n’a rien d’explosif. Ces ordres de grandeur valent d’être rappelés parce qu’ils contredisent la dramatisation courante dans l’espace public.
Nous ne sommes donc pas ouverts à tout vent. L'idée que nous ne contrôlons plus rien, qu'il n'y aurait aucun filtrage, aucune procédure est totalement fausse : c'est difficile d'entrer en France. Et nous ne sommes pas si « attractifs » que ça. Si la France paraissait si généreuse et que les migrants faisaient du benchmarking entre législations sociales européennes, nous devrions avoir beaucoup plus de migrants que nous n'avons sur le territoire. En réalité, notre pays est avant tout un territoire de passage et les migrants qui gagnent l’Europe ne souhaitent pas spécialement s’y installer car ils ne recherchent pas les bénéfices sociaux qui motiverait selon les droites leur déplacement. Notre modèle et notre langue, au contraire, nous protègent relativement ; la place de l’anglais comme langue de communication globale et, surtout, la réputation d’un marché du travail britannique peu regardant sont des motifs d’incitation bien plus fort que la générosité supposée de notre système sociale (qui pour des clandestins ne pourrait passer que l’Aide Médicale d’État ou AME). Je parle de réputation car, au Royaume-Uni, l’employeur n’était susceptible d’être poursuivi, jusqu’à la fin des années 1990, qu’au titre de l’aide à l’entrée ou au séjour d’un travailleur illégal ; l’introduction d’une sanction contre l’employeur date d’une disposition de la loi sur l’asile et l’immigration (Asylum and Immigration Act), entrée en vigueur le 27 janvier 1997, qui incrimine l’emploi d’une personne soumise au contrôle de l’immigration et ne disposant pas de l’autorisation de séjourner ou de travailler au Royaume-Uni ; l’employeur est passible d’une amende de 5 000 £. Contrairement à ce que prévoient la plupart des autres législations, cette peine est moins importante que celle susceptible d’être prononcée à l’encontre du travailleur. Si l’emploi de travailleurs clandestins n’est pas une spécificité britannique (les arrière cuisines ou les livraisons de repas à domicile dans les grandes agglomérations françaises le démontrent assez régulièrement), la stratégie répressive croissante des gouvernements britanniques n’a pas eu d’effet sur le nombre de sans-papiers3 : étant incapables d’avoir accès à l’aide de la police ou d’une entité officielle sous peine d’être dénoncés et expulsés, ces sans-papiers cherchent à se cacher et à travailler dans l’ombre et sont dès lors plus susceptibles d’être victimes d’esclavage moderne.
Mais les chiffres ne suffisent pas à calmer les peurs. Selon divers instituts de sondage, sur des enquêtes réalisées en 2024 et 2025, entre 60 et 67% des Français jugeraient qu’il y a « trop d’immigrés »4, une proportion quasi identique en Allemagne, au Royaume-Uni et en Italie. Le décalage entre réalité statistique et perception sociale est abyssal. L’immigration n’est pas tant vécue comme un fait démographique que comme un symbole d’impuissance politique : la frontière devient alors une métaphore du pouvoir de l’État lui-même.
1Rapport sur l'Aide Médicale de l'État (AME) – Ministère de la Santé / rapport Evin-Stefanini (2023) : https://sante.gouv.fr/IMG/pdf/rapport_ame-decembre-2023.pdf
2Bilan annuel 2024 sur l'immigration du ministère de l'Intérieur : https://www.immigration.interieur.gouv.fr/Info-ressources/Etudes-et-statistiques/Les-chiffres-de-l-immigration-en-France/Sejour#
Lutte contre l'immigration irrégulière 2024 : https://www.immigration.interieur.gouv.fr/Info-ressources/Etudes-et-statistiques/Les-chiffres-de-l-immigration-en-France/Lutte-contre-l-immigration-irreguliere#
3Rapport du National Audit Office – Immigration enforcement - NAO report (2020) : https://www.nao.org.uk/reports/immigration-enforcement/
4Synthèse des sondages sur les rapports des Français à l’immigration sur plusieurs années : https://fr.statista.com/statistiques/661665/francais-adhesion-trop-immigres-france/
L’intégration, un défi complexe plus qu’un échec
L’intégration des immigrés ne peut être évaluée uniquement à l’aune de la langue ou de l’emploi. Elle suppose une double dynamique : la capacité des institutions à accueillir et celle des individus à s’inscrire dans la société d’arrivée. L’OCDE, dans son rapport Indicateurs d'intégration des immigrants 2023 – S'installer (2023), mesure 83 indicateurs d’intégration – taux d’emploi, accès au logement, maîtrise linguistique, participation civique – et montre que les performances varient fortement selon les politiques publiques et le type de migrants1.
La France y figure en position moyenne : des progrès existent, notamment pour les jeunes issus de l’immigration, mais des lacunes persistent dans l’insertion professionnelle et « l’égalité des chances ». Depuis 2018, la politique française s’est durcie : les critères de naturalisation ont été relevés et une circulaire ministérielle du 2 mai 2025 a formalisé le passage du niveau de langue exigé pour la naturalisation du B1 au B22. Bruno Retailleau a justifié cette réforme par « la nécessité d’un socle linguistique commun ». Pourtant, comme le dénoncent associations et acteurs de l’insertion, les moyens dédiés aux cours de français langue étrangère stagnent et sont insuffisants : le budget effectif pour la formation linguistique des primo-arrivants est, selon les réseaux associatifs, largement inférieur aux besoins recensés, et nettement inférieur à l’effort consenti par l’Allemagne en proportion du public accueilli. Une situation qui interroge d’autant plus quand on constate qu’on ne donne pas forcément dans tous les territoires de la République à nos jeunes élèves les moyens en matière d'instruction et de pédagogie…
Certes, durant les « trente glorieuses », beaucoup d'emplois ne nécessitaient pas forcément la maîtrise de l'écrit ou de la lecture, les emplois manuels étaient beaucoup plus nombreux ; aujourd'hui, il n’existe pratiquement aucun métier où cela ne soit pas nécessaire. Là résiderait la justification d’un relèvement des critères et du niveau d'exigence en matière linguistique. Or, le niveau de maîtrise de la langue à un niveau B2 ne garantit en rien une réelle adhésion à la nation française et à sa spécificité politique… On mélange ici deux objectifs différents : d’une part, la question de l’employabilité et de l’intégration économique et sociale des migrants ; d’autre part, la question de savoir si parmi elles la République française reconnaît et sanctionne positivement leur désir d’être Français.
La différence entre migrants économiques et réfugiés éclaire ces disparités. Les premiers, souvent recrutés via des chaînes de recrutement et des réseaux professionnels, arrivent avec des qualifications parfois reconnues et des contacts. Les réfugiés, eux, fuient des conflits, débarquent sans préparation et connaissent l’exil traumatique – il leur faut plus de temps et d’accompagnement pour atteindre une insertion durable. L’OCDE observe qu’en moyenne, il faut six à huit ans pour que le taux d’emploi des réfugiés atteigne celui des natifs. Cela plaide pour des politiques différenciées : l’exigence de résultats rapides pour tous est déraisonnable.
L’école reste un levier central. L’Insee montre qu’environ 80% des enfants issus de l’immigration obtiennent un diplôme du second cycle, mais l’écart de réussite avec la moyenne reste significatif3. Ces écarts s’expliquent davantage par la ségrégation scolaire, la précarité économique et la faiblesse des moyens d’éducation dans certains territoires que par une quelconque « incapacité culturelle » des familles immigrées. Autrement dit, l’échec scolaire des enfants d’immigrés est d’abord et avant tout un échec de l’action publique et de la mise en œuvre des politiques publiques de droit commun dans les quartiers où habitent les populations les plus fragiles.
1Les indicateurs de l’intégration des immigrés 2023 – Trouver ses marques : https://www.oecd.org/fr/publications/les-indicateurs-de-l-integration-des-immigres-2023_d5253a21-fr/full-report.html
2https://www.vie-publique.fr/en-bref/298439-circulaire-retailleau-sur-la-naturalisation-des-etrangers
3INSEE, Niveau de diplôme des immigrés et des descendants d’immigrés par origine géographique : https://www.insee.fr/fr/statistiques/4187349#figure1_radio2
INSEE, Immigrés et descendants d'immigrés – édition 2023 – Niveau de diplôme des immigrés et descendants d’immigrés : https://www.insee.fr/fr/statistiques/6793262?sommaire=6793391
Une fracture sociale avant d’être culturelle
La crispation identitaire contemporaine n’a de sens qu’en la reliant à la fracture sociale. Les données de l’Insee sont cruelles : le taux de pauvreté des immigrés en France atteint 30%, contre environ 14% pour l’ensemble de la population1. La concentration des ménages d’origine étrangère dans le logement social est élevée – un ménage d’origine algérienne sur deux vit dans le parc social – ce qui met en lumière l’interdépendance entre politiques du logement, ségrégation territoriale et tensions sociales.
Dans ce contexte, le discours politique simplifie et instrumentalise. On évoque une « perte de maîtrise » des frontières, alors que la France procède chaque année à environ 20 000 éloignements d’étrangers en situation irrégulière, un chiffre stable depuis 2018 et loin des images d’anarchie brandies par certains commentateurs. François Bayrou s’est laissé aller à parler de « submersion », alors que la part d’immigrés reste inférieure à celle du Royaume-Uni (13%) ou de l’Allemagne (15%). Ce décalage révèle un glissement du réel vers le symbolique : le rejet de l’immigration devient le langage à travers lequel on dit autre chose – la peur du déclassement, la défiance envers les élites, la nostalgie d’un ordre disparu.
Cette translation du social vers le culturel est au cœur du populisme contemporain. Aux États-Unis, Donald Trump a bâti sa carrière sur la promesse de « reprendre le contrôle » d’une frontière devenue métaphore de la souveraineté perdue ; en Allemagne, la montée de l’AfD exprime des rancœurs sociales liées à la perte d’identité, la transformation économique et la désindustrialisation dans les Länder de l’Est du pays ; certes l’AfD fait des scores en Allemagne de l’Ouest mais les gros bataillons sont bien parmi les Ossies. Il y a deux facettes contradictoire avec l’Allemagne : elle est restée longtemps rétive à l’élargissement des conditions de naturalisation à ses immigrés économiques (turcs ou yougoslaves), avant de sauter le pas quelques années avant la crise migratoire. Mais l’Allemagne, vu le nombre de réfugiés qu'elle a accueilli en réalité n’a pas si mal réussi leur intégration au regard des problèmes intrinsèques que cela posait. Par rapport à tous les autres pays européens, c'est très frappant, notamment parce que le système fédéral impose une répartition des réfugiés à travers tout le pays et le rôle des associations (et les Églises) a été beaucoup plus fort et respecté encore que chez nous.
En France, les discours anti-immigration prospèrent sur le même terreau : celui d’une société qui doute de sa capacité à protéger ses citoyens et qui subit, ces dernières décennies, la désindustrialisation et un affaiblissement du filet social.
Loin de résoudre la question sociale, la stigmatisation de l’immigration la déplace. Elle permet de justifier des politiques économiques qui creusent les écarts, tout en donnant l’illusion d’une fermeté régalienne. Les gouvernements successifs ont parfois cédé à ce double jeu : s’affirmer sur la sécurité et la maîtrise des frontières tout en favorisant des politiques libérales qui accroissent la précarité. Le résultat est une explosion symbolique où l’immigré tient la place du bouc émissaire d’un modèle social en recomposition.
1INSEE, Les revenus et le patrimoine des ménages : https://www.insee.fr/fr/statistiques/7941405?sommaire=7941491
La France au cœur des tensions : entre fantasmes et réalités
En France, les mythes ont la vie dure. Celui du « grand remplacement » en est devenu le plus persistant. Popularisé par Renaud Camus puis repris par Éric Zemmour, il postule qu’une population étrangère s’apprêterait à supplanter la population « historique ». Cette thèse catastrophiste et décliniste relayée par la récente pétition de Philippe de Villiers rejoint donc dans l’outrance les mots d’ordre de la manifestation anti-immigration de Londres. L’outrance transparaît également dans le fait qu’Éric Zemmour, devenu tout à fait marginal avec ce même discours sur la scène politique française, ait tenu à y faire connaître sa présence. Outrance également avec la présence par vidéo interposée d’Elon Musk et d’un discours apocalyptique : « Que vous choisissiez ou non la violence, la violence viendra à vous, il faut agir, sinon vous mourrez. »
Pourtant, les données contredisent ce récit. L’Ined rappelle que la proportion d’immigrés dans la population française est passée de 6,5% en 1990 à environ 10,3% en 2024, une progression lente et comparable à la moyenne européenne. Le nombre de naturalisations a plutôt diminué ces dernières années, ce qui va à l’encontre d’un discours d’ouverture incontrôlée. Quant aux réfugiés, la France en accueille environ 150 000 sur une période annuelle donnée – un chiffre inférieur à celui de l’Allemagne, qui a, pour mémoire, pris plus d’un million de personnes durant la crise migratoire de 2015-2016.
L’idée d’un « peuple menacé » ignore aussi la dynamique d’intégration et de mixité familiale. Les enquêtes de l’Insee montrent que 31% des adultes vivant en France ont au moins un grand-parent immigré, mais seulement 5% ont quatre grands-parents étrangers. Autrement dit, le métissage est courant et s’accroît génération après génération. L’histoire sociale est claire : chaque arrivée massive (Italiens, Espagnols, Polonais, Maghrébins après 1945) a d’abord suscité rejet et peur avant de s’insérer dans le creuset national.
C’est là que le bât blesse : la France a progressivement désinvesti dans les politiques d’intégration. L’AME, les programmes d’apprentissage du français, les subventions aux associations d’insertion ou aux structures locales de formation ont subi des coupes ou des ajustements administratifs qui ralentissent l’accueil effectif. Faute d’accompagnement, les difficultés sociales se figent et confirment l’image d’une intégration « ratée », alors qu’il s’agit souvent d’un déficit d’action publique. La boucle se referme : l’État, moins présent sur le plan social, laisse le terrain aux opérateurs privés et aux discours simplificateurs.
Le cas Philippe de Villiers : symptôme d’une instrumentalisation médiatico-politique
La pétition lancée par Philippe de Villiers à l’automne 2025 constitue un cas d’école d’instrumentalisation. Présentée comme une initiative citoyenne, elle s’inscrit en réalité dans une stratégie médiatique sophistiquée et polarisante. Hébergée sur un site dédié, elle aurait recueilli « plus d’un million deux cent mille signatures » en quelques semaines, selon ses promoteurs. Mais ces chiffres n’ont jamais été vérifiés : des tests de journalistes ont montré qu’on pouvait signer plusieurs fois avec de fausses adresses. La viralité des plateformes et la porosité des vérifications rendent ces compteurs peu fiables ; leur vertu principale est politique : construire une preuve par l’apparence.
Le texte même de la pétition est un condensé de rhétorique identitaire : « Nous sommes en train de changer de civilisation. Il faut sauver les derniers Français avant qu’il ne soit trop tard. » Ce vocabulaire apocalyptique emprunte directement à la rhétorique du « grand remplacement » et au registre conspirationniste. Populicide, c’est le titre de son dernier livre publié ce mois d’octobre 2025. La traduction sans fard de l’expression « génocide blanc », théorie conspirationniste d'extrême droite associée aux idéologies racialiste, néonazie, identitaire, nationaliste blanche, suprémaciste et séparatiste blanche, qui soutient que l'immigration de masse, l'intégration raciale, le métissage, de faibles taux de fécondité des Blancs, l’avortement, la confiscation de terres des Blancs, la violence organisée contre eux ou leur élimination y compris dans les pays à majorité blanche seraient hypothétiquement encouragés. Cette théorie d'ultradroite soutient que ces actions visent à remplacer, éliminer ou liquider délibérément les populations blanches, à démanteler le pouvoir collectif blanc, à rendre la race blanche minoritaire et à faire en sorte que les Blancs disparaissent par assimilation forcée ou par un génocide violent.
La publication de ce nouvel « essai » chez Fayard, maison désormais intégrée à la galaxie Bolloré, a bénéficié d’un relais massif : CNews, Europe 1 et Le Journal du dimanche ont multiplié les segments dédiés, transformant la pétition en feuilleton médiatique. Ce point est important : la convergence entre relais éditoriaux puissants et acteurs politiques permet de propulser un thème du hors-sol à la première page du débat public.
Sur le plan politique, cette campagne vise autant à concurrencer le Rassemblement national qu’à repositionner la droite conservatrice. Laurent Wauquiez, par exemple, a choisi de s’affirmer publiquement en déclarant sur les réseaux : « J’ai signé la pétition pour un référendum sur l’immigration, et vous ? » – une posture qui le place à la droite du RN dans le but évident de trouver une audience. Pourtant, l’action reste marginale sur le plan institutionnel : le Conseil constitutionnel et plusieurs juristes ont rappelé que la question de la politique migratoire ne se prête pas au référendum tel qu’imaginé par Villiers, et que la procédure d’initiative démocratique exigerait des garanties et un cadre constitutionnel différents.
Mais pour ces protagonistes qu’importe ! Au-delà des chiffres et du droit, c’est la performativité qui compte : occuper l’espace médiatique, nourrir la peur et imposer des mots. Dans ce cadre, la pétition Villiers fonctionne moins comme un instrument de décision que comme un révélateur : elle montre la manière dont la scène politique se déplace sur le terrain émotionnel, où la véracité statistique cède le pas à la dramaturgie identitaire. Elle montre aussi combien certains acteurs sont prêts à instrumentaliser la détresse réelle de citoyens (logement, emploi, sécurité) pour en faire un levier électoral, sans jamais chercher à répondre à la réalité concrète de cette détresse.
La pétition Villiers a cependant un mérite : elle fait voler en éclat l’hypocrisie des extrême droites françaises. Voilà maintenant une quinzaine d’années que le Front National puis le Rassemblement National ont nettoyé leur programme sur l’immigration. Longtemps, il a mis en cause les naturalisations accordées depuis 1974 ; en 1995 le FN proposait de « cesser toute immigration » et un rapatriement de 3 millions d'immigrés dans leur pays d'origine. Mais dès 2007, il se limite à un objectif d'arrêt de l'immigration. Depuis lors, et dans la stratégie de dédiabolisation mise en œuvre par Marine Le Pen dès 2011, le FN puis le RN ont finalement porté sur l’immigration et l’intégration un programme de droite radicalisée, tout en continuant de prêcher la haine des étrangers et tous ceux présentés comme tels et en faisant pression sur la droite « dite républicaine » qui s’est progressivement acculturée au programme de l’extrême droite (ou retour en arrière si on se souvient des campagnes contre « l’invasion migratoire » du RPR de la fin des années 1970 à Paris et du radical virage anti-immigration du même parti en 1990).
Depuis 2002, on ne compte pas moins de onze lois promulguées relatives à l’immigration, les expulsions, l’asile ou la nationalité. La tendance générale est au durcissement, accompagnée par un discours justificatif que l’insuffisante maîtrise des flux et des frontières qui accroît l’angoisse plutôt que d’en résorber les causes. Il me faut ici faire un peu de provocation : l’opinion publique, bombardée de lois et d’arguments qui expliquent que chacune des lois antérieures étaient laxistes et que la situation serait devenue ingérable, réagit comme un toxicomane. Sur les électeurs visés par les droites et le RN (quelle que soit leur origine sociale, religieuse ou politique), la dose apaise pour un temps, toujours plus court, et les passions reprennent le dessus ; il en faut toujours plus, car l’antalgique ne répond jamais à la cause de l’angoisse : politiques, commentateurs, influenceurs et médias ont convaincu depuis des années que l’intégration était un échec, que les enfants et les petits-enfants d’immigrés maghrébins ou africains n’étaient en réalité pas vraiment Français et que les banlieues françaises étaient toutes devenues des « territoires perdus de la République », des Molenbeek-sur-Saône, nids de la cinquième colonne islamiste.
L’arrivée au pouvoir du Rassemblement National (et ses alliés actuels ou futurs) poserait à ce parti un dilemme certain. Il est déjà débordé en discours sur sa droite par ses propres soutiens médiatiques. Un nouveau durcissement des politiques migratoires, tel qu’il le réclame aujourd’hui, ne satisferait pas la tendance de l’opinion publique qu’il a nourri et fait croître pendant des décennies. Il serait donc condamné soit à favoriser l’émergence d’un nouveau concurrent plus radical sur son extrême droite, nourri par les déçus de sa politique, soit à mettre en œuvre son programme initial (élaboré quand toute prise du pouvoir semblait illusoire) qui ressemble furieusement au programme actuel de l’AfD, celui de la « remigration » (avec des camps de concentration qui ne disent pas leur nom) et les dénaturalisations massives en plus. Un véritable déclencheur de guerre civile.
La logique de surenchère permanente dans laquelle le débat public s’est engagé devrait faire réfléchir ceux qui à gauche croient qu’il suffirait d’un discours dur sur l’immigration pour reconquérir électoralement les classes populaires : les politiques migratoires ne sont pas l’attente de l’opinion publique. Il n’est pas interdit – il est même recommandé – de ne pas céder aux fantasmes gauchistes du no border ; il est utile de rappeler que la gauche n’est pas laxiste en matière de maîtrise des frontières ou de combat contre les filières clandestines ; il serait utile de compléter ce dispositif par la réduction de l’inertie administrative qui crée des « sans papiers » et fabrique des OQTF non expulsables (en termes de démonstration de l’impuissance de l’État voilà qui est dévastateur). Mais surtout, il est urgent et vital d’imposer un contre-récit positif sur l’intégration républicaine, adossé à des politiques publiques concrètes, pour résorber une vision raciste de la société qui s’est largement développée. Ce serait une erreur mortelle pour la République française de considérer que les secteurs de l’opinion publique mis en position d’« insécurité culturelle » seraient perdus pour la cause : les pouvoirs publics, les associations et les organisations politiques progressistes doivent impérativement réfléchir à la manière de redonner confiance à nos compatriotes dans l’efficacité du modèle républicain.
L’universalisme en question : la bataille culturelle et le sens du commun
Au-delà des polémiques, c’est le socle philosophique de la République qui est en jeu. Le discours universaliste, fondé sur l’idée d’égalité des citoyens indépendamment de l’origine, semble perdre du terrain face aux logiques d’appartenance et d’exclusion. La bataille culturelle engagée par les droites identitaires – en France comme ailleurs – consiste à substituer au principe d’universalité celui d’homogénéité culturelle. Ce glissement est dangereux car il fait coïncider la qualité de citoyen et l’appartenance à une origine supposée « naturelle ».
Les droites (en France comme ailleurs) prétendent combattre une « hégémonie culturelle » de la gauche : c’est une forme de discours unificateur des Réactionnaires à travers l’occident. Finalement, la radicalisation des discours sur l’immigration et l’intégration serait une forme de retour au « bon sens près de chez vous », après des années Mitterrand coupables de naïveté humanitaire et d’arrière-pensées politiques. Ce serait une erreur de croire que nous aurions vécu dans les années 1980 et 1990 sous une hégémonie culturelle anti-raciste, avec le symbole des concerts de SOS Racisme et du badge « Touche pas à mon pote ». Il ne s’agit pas d’une question de mode, avec une époque où l’anti-racisme aurait été à la mode, mode qui serait passée aujourd’hui. En réalité, la raison de la visibilité du mouvement anti-raciste en France dans les années 1980, certes avec le contexte favorable d’un gouvernement socialiste, c'est que la France était alors très en retard dans la lutte contre le racisme.
L’histoire montre pourtant que les intégrations et le melting pot se sont faits. Les États-Unis, qui comptent aujourd’hui environ 15% d’immigrés, se sont construits après coup1 sur la diversité. Il y a un siècle les Irlandais, les Catholiques, les Slaves, les Juifs ne faisaient pas partie de l'identité américaine. L’élection du premier président catholique, John Fitzgerald Kennedy, a fait sensation en novembre 1960. Aujourd’hui, personne ne doute que quelqu'un qui porte un nom juif, polonais, un nom italien, etc. est réellement américain. La construction politico-raciale des États-Unis d’Amérique continue cependant d’interroger sur leur capacité à dépasser réellement les discriminations et les ségrégations à l’égard des Afro-américains et des Amérindiens.
La France, quant à elle, porte la trace de vagues migratoires successives qui ont modelé son tissu social. Le récit national s’est toujours recomposé. Les enseignements des enquêtes de l’INSEE et de l'INED que nous évoquions plus haut le disent : les populations ne se séparent pas, elles se rapprochent. et ça, c'est quelque chose de fondamental. Mais à mesure que l'intégration se fait, plus il y a des réactions contre cette intégration et plus la bataille culturelle continue. Mais c'est une bataille culturelle complètement rétrograde, qui ne correspond pas du tout à la réalité structurelle du rapprochement des populations et qui ne correspond pas non plus à notre identité républicaine et à l’histoire de notre pays depuis 150 ans. Car, malgré certains réflexes ethnoculturels dont notre pays n’est pas immunisé (même si dans un pays aussi divers que le nôtre, la Réaction identitaire se prend elle-même les pieds dans le tapis : Charles Maurras, inspirateur nationaliste des identitaires actuels, ne jurait que par la latinité, les régionalismes breton, basque ou germanique n’avaient pas voix au chapitre), la Nation française s’est originellement, par la Grande Révolution puis par sédimentation sur ce marbre, définie comme politique : est Français, deviendra Français, celui ou celle qui partage le projet universaliste de la République française. Contrairement aux États-Unis, l’ambition française ne se contente pas de de prêcher un individualisme et la coexistence communautaire – « que chacun reste chez soi et les vaches seront bien gardées ». La République française prétend créer une communauté nationale unique, qui ne nie pas les identités de chacun mais n’a de signification que civique et non ethnoculturelle ; on pourrait ainsi renverser le texte La découverte ou l’ignorance de Morvan Lebesque mis en musique par Tri Yann : « [Breton, Ch’timi ou banlieusard] sans problème, il me faut donc vivre [la République française] en surplus ou pour mieux dire en conscience. Si je perds cette conscience, la [République Française] cesse d'être en moi ; si tous les [Français] la perdent, elle cesse absolument d'être. » C’est une vision, une définition de la nation beaucoup plus exigeante : elle nécessite dans l’absolu de chacun mais surtout des pouvoirs publics plus d’investissements, car elle n’est pas acquise en soi et pour l’éternité.
1Les États-Unis d’Amérique ne seraient certes pas ce qu’ils sont devenus sans l’apport migratoire de tous les damnés de l’Europe, quelles que soient leurs origines ou leurs religions, leur intégration fut particulièrement difficile et violente, tout comme la « conquête de l’Ouest » : le rejet des Irlandais catholiques a été popularisé par Gangs of New York de Martin Scorcese, mais il ne faut pas non plus oublier que les juifs et les catholiques (italiens et hispanophones) étaient la cible des campagnes de haine du Ku Klux Klan de la fin du XIXème siècle jusqu’à la seconde guerre mondiale. Cependant la construction de la « nation américaine » à son origine n’a pas été construite dans l’objectif d’accueillir de nombreux migrants pour conquérir des terres infinies : la conception dominante des « Pères fondateurs » est celle d’une nation anglo-écossaise protestante, qui protège les différentes dénominations confessionnelles (et fait un peu plus que tolérer les juifs et les catholiques). Mélange d’aristocratie terrienne et de démocratie républicaine, les États-Unis naissant ont défini le périmètre du peuple appelé à participer aux délibérations ; construction nouvelle, il fallait affirmer, une fois la métropole coloniale chassée, qui en faisait partie et qui en étaient exclus : or si la Révolution française a défini un « peuple politique », la Révolution américaine a fondé une césure raciale : sont étrangers les esclaves « nègres » et les Amérindiens.
Par contre, nos sociétés sont de plus en plus déstructurées par des effets de mondialisation, de concurrence, de déstructuration des acquis sociaux ; dans ce contexte, certaines pressions migratoires peuvent donner le sentiment que ça s'accentue, notamment quand elles sont utilisées en partie par les détenteurs du pouvoir économique et leur fondés de pouvoir politiques, qu’on trouve à droite comme à l’extrême droite. Le rôle politique de l’extrême droite en lien avec une partie du patronat pour détourner l’attention de nos compatriotes tout en continuant l’exploitation d’une main-d’œuvre dépendante est assez évident.
Où se fait l’intégration des immigrés ? Là où ils s’installent et là où leurs enfants grandissent… Comme précédemment dans l’histoire, ce sont les villes, sources d’emploi, et leurs banlieue, leurs quartiers populaires qui accueillent d’abord les immigrés puis leurs familles. À ce titre, le quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV)1 doivent être regardés avec attention, car les immigrés y sont relativement sur-représentés2. L’Insee a étudié les trajectoires résidentielles des habitants des QPV entre 2011 et 2020 grâce à un échantillon démographique permanent3. Les habitants de ces quartiers ont déménagé plus souvent que ceux de l’environnement urbain (53% contre 47%), sauf chez les 18-29 ans, moins mobiles. Cette moindre mobilité des jeunes en QPV s’explique par une décohabitation familiale plus tardive et une insertion plus difficile sur le marché du travail. L’étude visait à déterminer si les QPV jouent un rôle de « sas » temporaire ou de « nasse » durable pour les populations en difficulté (des études complémentaires, et plus ciblées territorialement, sont en cours, pilotées notamment par des centres de ressources de la politique de la ville pour identifier les trajectoires résidentielles des habitants des QPV4). L’Insee conclut que les deux effets coexistent : 48% des habitants sont restés en QPV durant toute la période, tandis que 52% en sont sortis ou y ont transité. Les résidents stables et les entrants ont un niveau de vie intermédiaire, tandis que les mobiles ont les niveaux de vie les plus faibles. Le taux de pauvreté des sortants est inférieur à 20% en 2020, contre plus de 40% pour les mobiles restés en QPV. L’effet « sas » est illustré par l’amélioration du niveau de vie des sortants et passagers après avoir quitté un QPV. Les locataires du parc privé sont les plus mobiles, suivis des locataires du parc social, les propriétaires étant les moins mobiles. Le logement social joue un rôle central dans la dynamique des QPV, puisqu’il concerne 69% de leurs habitants, contre seulement 17% ailleurs.
Alors que nombre de médias présentent les quartiers populaires comme étant systématiquement des lieux de relégation, de violence, d’insécurité, de narcotrafic, de communautarisme ou de séparatisme, ces « quartiers prioritaires » jouent le rôle qu’ont toujours joué tous les quartiers populaires au XXème siècle : on passe en QPV quand on arrive en France ou que sa situation sociale est précaire, on s’y intègre culturellement et socialement, car les logiques de solidarité y sont souvent plus fortes – on y retrouve des personnes de son origine ou de sa classe sociale, on y trouve des acteurs associatifs engagés, les collectivités et l’État y ont développé des dispositifs – mais qui peuvent souffrir du recul général des services publics et des mouvements d’éducation populaire (avec une évolution idéologique de ces derniers), et on évolue ensuite vers d’autres quartiers.
Certes ces quartiers conservent des situations difficiles parce que les populations qui se sont intégrées socialement et culturellement les quittent et sont remplacées par de nouveaux entrants5. Car il n’y a pas que les revenus qui y sont moins élevés :
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les QPV sont aussi ceux où sont concentrés les problèmes de qualité du logement ;
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ceux où les services publics (et moins de services tout court) sont les moins présents ou insuffisants par rapport à d’autres qui ont moins de difficultés sociales : éducation, santé, sécurité, culture, emploi, CPAM, etc. Le rapport Cornut-Gentille/Kokouendo de 20186 avait établi qu’un enfant de Seine-Saint-Denis perdait un an de scolarité sur tout son parcours par défaillance de services publics – rapport confirmé en octobre 2020 par celui de l’Institut Montaigne7 qu’on peut difficilement décrire comme une officine gauchiste ;
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les QPV sont aussi ceux où il y a moins d’emploi ;
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les QPV sont aussi ceux qui sont les moins bien desservis en transports.
Cette situation n’est pas du ressort des habitants mais d’une défaillance accumulée des pouvoirs publics durant plusieurs décennies et d’efforts de rattrapage et de mobilisation de l’action publique de « droit commun » très largement insuffisants. Les majorité des communes où se trouvent ces quartiers connaissent donc des situations sur des décennies qui pourraient décourager plus d’un élu local. Raison de plus pour soutenir fortement ces communes, afin de renforcer les dynamiques d’intégration économiques, sociales, culturelles et civiques. Finalement les QPV ne seraient-ils pas des quartiers « plus républicains » que les autres (en tout cas que les villes qui refusent obstinément par exemple d’agir pour atteindre les 25 % de logements sociaux) ? L’expression de « Plan Marshall pour les banlieues » a été très largement galvaudée – car jamais suivi d’effets ; il ne me paraît pas non plus imaginable de s’engager dans une logique de déconstruction/restructuration/reconstruction de l’ensemble des agglomérations françaises pour en faire un paradis du « vivre ensemble » (une sorte de Programme national de renouvellement urbain puissance 10) : par contre, l’effort budgétaire de rattrapage et de mobilisation du droit commun pour la cohésion sociale urbaine est bel et bien d’un niveau « PNRU10 ».
1Ces quartiers sont définis par la Loi dite Lamy de 2014 selon des critères précis : être situé dans une unité urbaine de plus de 10 000 habitants ; regrouper au moins 1 000 habitants ; présenter un revenu inférieur à la moyenne nationale et à celle de l’unité urbaine. La géographie prioritaire a été actualisée par deux décrets (décembre 2023 et décembre 2024) dans l'hexagone et en outre-mer : on en compte désormais 1609 et plus de 6 millions de personnes y vivent.
2INSEE, Immigrés et descendants d'immigrés – Édition 2023 – Conditions de logement : https://www.insee.fr/fr/statistiques/6793286?sommaire=6793391
3La moitié des personnes ayant habité en quartier prioritaire entre 2011 et 2020 y restent tout au long de la période - Insee Première • n° 1996 • Mai 2024 - https://www.insee.fr/fr/statistiques/8188284#onglet-1
4Pour savoir ce qu’est un centre de ressources de la politique de la ville : https://www.reseau-crpv.fr/les-crpv/
5Et les quartiers qui sortent de la politique de la ville le font trop souvent pour de mauvaises raisons : déprise démographique ; évacuation d’une partie des populations socialement défavorisées par changement de l’habitat et gentrification… rarement élévation du niveau social général et amélioration de la situation économique du territoire.
6Rapport d'information déposé en application de l'article 146-3 du règlement, par le comité d'évaluation et de contrôle des politiques publiques sur l'évaluation de l'action de l'État dans l'exercice de ses missions régaliennes en Seine-Saint-Denis, n° 1014 : https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/rapports/cec/l15b1014_rapport-information
7Les quartiers pauvres ont un avenir - Institut Montaigne, octobre 2020 : https://www.institutmontaigne.org/publications/les-quartiers-pauvres-ont-un-avenir
L’universalisme républicain n’est pas une injonction abstraite ; il est un projet matériel : scolarité renforcée, éducation populaire, accès au logement, politique de l’emploi ciblée, formation professionnelle adaptée, soutien aux associations locales, désenclavement. Sans ces instruments, les principes restent papillons. La gauche universaliste a vacillé parce qu’elle n’a pas su, ces dernières décennies, préserver le lien social face aux transformations économiques : dérégulation, précarisation, tertiarisation de l’emploi. Redonner consistance à l’universalisme demande donc une réaffirmation des politiques publiques tout en renouvelant et en renforçant le plaidoyer idéologique.
Quelques pistes de travail pour sortir de la polarisation
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Relancer l’investissement dans l’accueil et l’intégration : financer massivement les dispositifs d’apprentissage du français qui ne peuvent être portés à bout de bras par des associations, réduire les délais d’instruction des demandes d’asile et des titres de séjour (ce qui suppose un renforcement massif des effectifs déconcentrés de l’État – pas de recours à l’IA, merci), et renforcer les partenariats avec les acteurs associatifs de terrain. Une montée en puissance budgétaire – voire une enveloppe exceptionnelle pluriannuelle – permettrait d’accompagner des cohortes de primo-arrivants sans créer de tensions supplémentaires. Il faudra également redonner une nouvelle impulsion politique aux politiques publiques de lutte contre les discriminations et le racisme. Depuis plusieurs années, sans pour autant que l’on constate une dégradation, c’est un angle mort de l’action publique ; il suffit de se rappeler l’échec récurrent à mettre fin aux contrôle au faciès, mais surtout il s’agit de rétablir les conditions de l’émancipation sociale : la République ne peut tolérer qu’une partie de ses citoyens subissent de fait des discriminations à l’orientation scolaire ou à l’embauche du fait de leur adresse ou de leur origine supposée.
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Restaurer l’émancipation par l’école : l’école ne peut pas se retrouver en charge de traiter tous les maux de la société, mais si elle ne fonctionne pas bien alors les logiques de fracture sociale et civique ne pourront que s’aggraver. Sans école publique, pas de citoyens, et sans citoyens, pas de République. Pas d’intégration réelle non plus. Une grande partie des problèmes qui touchent l’école française a partie liée avec cette précarisation grandissante des professionnels de l’Éducation nationale, à qui l’on délègue pourtant de plus en plus de missions autrefois dévolues à d’autres institutions. L’effort budgétaire de rattrapage doit être spectaculaire : si l’on manque de candidats au concours, si l’on recrute parfois en dépit du bon sens pour combler les trous, si trop d’enseignants absents ne peuvent plus être remplacés, c’est que la fonction a perdu toute attractivité salariale et tout prestige social. Les dispositifs REP et REP+ doivent être étendus en harmonisant par le haut les géographies prioritaires de l’éducation nationale et de la politique de la ville. Le nombre d’élèves par classe doit baisser dans le primaire. Il faut travailler à réduire les possibilités de contournements de la carte scolaire, par incitation (moyens mis à disposition, options, etc.) et par contrainte, avec un nouveau découpage des secteurs en fonction de la mixité sociale. Enfin il faudra adopter une loi visant à conditionner les subventions versées aux établissements privés sous contrat à des critères de mixité sociale et aller plus loin si cela n’est pas suffisant : il faut arrêter d’avoir peur de son ombre, la guerre scolaire ne s’est jamais arrêtée, elle est menée par l’école privée et ses soutiens politiques, contre l’école de la République et les enfants les plus défavorisés de notre pays. La République n’a plus le luxe de financer le séparatisme scolaire : les ressources récupérées ou économisées devront être réinvesties dans l’école publique.
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Redéployer la politique du logement : le dossier du logement, et notamment du logement social, est l’un des grands absents du débat budgétaire de cet automne 2025 … à croire que l’absence de gouvernement au moment du congrès du mouvement HLM est une métaphore annonciatrice de la suite. Mais il ne suffira pas de construire et réserver une part de logements sociaux pour les ménages précaires, coupler les programmes de rénovation urbaine avec des dispositifs d’accompagnement social, afin de limiter la ségrégation territoriale qui alimente les ressentiments. Il faut évidemment accentuer la pression sur les collectivités qui refusent obstinément l’accueil du logement social, en transférant si nécessaire les pouvoirs du maire en matière d’urbanisme au préfet. Il faut cesser de s’enfermer dans le mythe de la « mixité sociale ». C’est la raison par laquelle tant que l’offre de logement très social ne sera pas suffisante (si ce n’est massive) hors des quartiers prioritaires, il faut mettre un terme à la mesure décidée à l’automne 2023 qui empêche d’y loger des foyers DALO : cette mesure a encore aggravé la précarité. En regard, les villes (et en leur sein, les acteurs sociaux) qui accueillent massivement les populations modestes ou à intégrer doivent être massivement soutenues et non encouragées à envoyer dans des territoires où l’accompagnement est plus insuffisant encore pour les foyers en difficulté.
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Adapter la politique de l’emploi : reconnaître et faire valoir les compétences des migrants, faciliter la validation des acquis professionnels, et promouvoir des filières de formation accélérée vers les métiers en tension (santé, BTP, services à la personne). La mobilité professionnelle doit être soutenue par des parcours sécurisés. Et surtout, il faut s’attaquer réellement au drame de la désindustrialisation au moment où la poudre de perlimpinpin macronienne se dissipe. L’ubérisation du salariat, avec l'utilisation d'une partie de l'immigration pour déconstruire la situation salariale est un symptôme visible. L’industrie est une activité dont l’emploi est qualifié, relativement bien rémunéré, et porteuse d’innovations. Un pays qui se désindustrialise perd surtout un écosystème riche et diversifié avec l’activité d’une multitude d’entreprises, des emplois non précaires, de nature collective, à haut niveau de syndicalisation. Le développement de l’emploi industriel a fait émerger une classe moyenne nombreuse et a favorisé en parallèle la conquête de nombreux droits sociaux. La désindustrialisation s’accompagne de la précarisation de l’emploi, de la stagnation salariale, de la perte de certains droits sociaux et de l’estime de soi collective (ce qui favorisent les logiques de boucs émissaires).
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Refonder le débat public : instaurer des formats de débat assurant information vérifiée et modération (contrôles factuels, débats publics locaux, commissions d’experts) pour résorber la défiance envers les élites et combattre la viralité des fake news. Cela pose la question de la régulation d’internet et de la propriété des médias par des groupes capitalistes, dont les intérêts propres (sans compter les lubies idéologiques de Bolloré) ne sauraient prendre en compte l’intérêt général et l’exigence démocratique ; donc cela pose la question d’un financement collectif des médias, dans un cadre qui sécurise l’indépendance des lignes éditoriales et du travail journalistique.
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Préserver l’universalisme par l’action et par la réaffirmation des principes : traduire l’idéal d’égalité en politiques publiques concrètes. La cohésion nationale se construit par la réduction des inégalités, la justice sociale et l’accès effectif aux droits et aux services publics. La réimplantation de mouvements d’éducation populaires d’inspiration laïque dans les quartiers populaires doit constituer une priorité pour créer une culture populaire commune ; la réussite du plan « Valeurs de la République et Laïcité » initié fin 2015 a démontré par ailleurs que des initiatives publiques pédagogiques autour de la République laïque peuvent rencontrer le public.
L’immigration, loin d’être une menace existentielle, constitue un fait social durable, inscrit dans les dynamiques mondiales. Ce qui menace aujourd’hui la France, ce n’est pas l’arrivée d’étrangers, mais l’incapacité collective à articuler politique migratoire, intégration et solidarité. Les discours de peur prospèrent sur un vide politique : celui laissé par le désengagement de l’État et la fragmentation du lien social. Mais ils ne sont pas une fatalité.
L’urgence n’est pas de restreindre encore les entrées, en faisant croire à nos concitoyens que nos frontières seraient des passoires ce qui est faux, mais de reconstruire une politique d’intégration cohérente et une action publique capable de réduire les inégalités qui alimentent le ressentiment. Maîtrise des frontières, certes, mais aussi maîtrise des conditions sociales – travail, logement, école – qui donnent une réalité concrète à la promesse d’égalité républicaine. Redonner sens à l’universalisme, c’est accepter la diversité comme une ressource à organiser, non comme une menace à conjurer. C’est refuser que le débat sur l’immigration se réduise à un test d’appartenance ethnique ou religieuse, alors qu’il devrait être la démonstration que notre modèle social et républicain est capable de générer la volonté d’être ensemble et de créer de nouveaux Français.
La France n’est pas en train de disparaître : elle continue de se transformer. La vraie question n’est pas de savoir si nous serons « remplacés », mais si nous serons encore capables de faire société ensemble, en reliant une politique migratoire lucide et maîtrisée à une politique sociale et d’intégration ambitieuse fondée sur nos principes républicains. Si la réponse est oui, alors l’immigration cessera d’être un outil de polarisation pour redevenir un objet gérable par le politique – l’un de ces sujets difficiles qui demandent du courage, de la patience et des ressources. C’est ce défi que nous devons relever.
Frédéric Faravel

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