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sur l'auteur

Je m'appelle Frédéric Faravel. Je suis né le 11 février 1974 à Sarcelles dans le Val-d'Oise. Je vis alternativement à Bezons dans le Val-d'Oise et à Massy dans l'Essonne. Militant socialiste au sein de la Gauche Républicaine & Socialiste. Vous pouvez aussi consulter ma chaîne YouTube. Je suis membre de la direction nationale de la Gauche Républicaine et Socialiste, en charge du pôle "Idées, formation, riposte".
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Gauche Républicaine & Socialiste

5 juillet 2026 7 05 /07 /juillet /2026 16:50

Le Temps des Ruptures a publié le 30 juin 2026 cette note détaillée que son équipe de rédaction m'avait commandée. Au regard de quelques remarques reçues entre-temps de la part de quelques lecteurs avertis, je me permets, avant de vous soumettre ici cette même note, de vous apporter quelques éléments supplémentaires.

La social-démocratie n’a jamais réussi à s’enraciner en France comme modèle d’organisation politique, car elle n’a jamais répondu aux conditions politiques, économiques et sociale de notre pays. Pourtant, à 10 mois de la présidentielle, pas moins de 6 candidats putatifs revendiquent aujourd’hui cette étiquette, perpétuant ainsi non pas seulement une méprise mais un attrape-nigauds, un miroir aux alouettes qui détourne la gauche des priorités qu’elle devrait considérer.
Ce “faux-ami” politique camoufle 2 impasses : l’une voulant couvrir par paresse idéologique plus que par pudeur, le refus de continuer de se réclamer du “socialisme” stricto sensu ; la seconde habillant d’un vocabulaire commode un ralliement concret au néolibéralisme. Il serait temps de réviser nos priorités intellectuelles pour mieux interroger ce que la gauche française doit aujourd’hui reconstruire.

Je n'ai cependant pas souhaité revenir trop en détail sur le SPD, la construction de la démocratie en Allemagne et le congrès de Bad Godesberg (15 novembre 1959) au cours duquel il a renoncé au marxisme : on a déjà tellement écrit dessus que je ne souhaitais pas faire de redites. Il me paraît par ailleurs excessif de limiter la social-démocratie au SPD et à l’Allemagne, et à la priorité de la construction de la démocratie : en Scandinavie et en Grande Bretagne, de puissants partis social-démocrates n'y ont pas construit la démocratie et peuvent cependant prétendre à un héritage politique majeur qui permet de situer la social-démocratie comme objet politique. Ramener en permanence ce sujet de la démocratie pour faire porter au socialisme français la tare de ne pas être à l'origine de la démocratie républicaine en France me paraît relever de la tarte à la crème à laquelle nous ont trop habitués des intellectuels "organiques" comme Alain Bergounioux.

Par ailleurs, la justification historique de la rupture avec le marxisme, qui aurait été absolument nécessaire me paraît également être un argument usé : il ne s’entend essentiellement que si on veut croire que le marxisme n’est légitime que dans une version léniniste. Or, en fidèle de Léon Blum, je ne le crois justement pas : le léninisme est une déviation grave par rapport à la pensée de Marx et d’Engels qui doit beaucoup plus aux influences nihilistes/populistes russes qui ont marqué Lénine dès son plus jeune âge.

Enfin, la partie finale sur l'échec de la "deuxième gauche" en France à importer le modèle social-démocrate n'est pas une condamnation en soi. Le rocardisme, des années 1970, n'était pas moins révolutionnaire et il n'avait alors pas tort de vouloir dépasser le socialisme républicain tel qu'il s'était construit en France. Mais, une fois abandonnées l’autogestion (d’une part) et la coordination devenue impossible avec la CFDT (d’autre part), il a versé comme beaucoup d’autres dans un rapport purement gestionnaire des affaires publiques. Au moins aura-t-il tenté dans les années 1970 un effort intellectuel et idéologique qui aura manqué à tous les socialistes français prétendant ensuite par paresse se définir comme social-démocrate.

Je vous souhait une bonne lecture.
Frédéric FARAVEL
membre de la direction nationale de la Gauche Républicaine et Socialiste

La social-démocratie, ou le "faux-ami" permanent de la gauche française

Depuis plusieurs décennies, « un spectre hante la gauche française : celui de la social-démocratie ». C’est sur ce pastiche du Manifeste du Parti communiste de 1848 rédigé par Karl Marx et Friedrich Engels, que Pierre Rosanvallon entamait l’introduction du numéro 41 de la Revue Faire en 1979 consacré à « Qu’est-ce que la social-démocratie ? » En effet, la gauche française tourne autour de cet identifiant depuis longtemps pour le conspuer ou s’en revendiquer. Insulte suprême des dirigeants communistes des années 1920 aux années 1980 ; souillure jetée par tous ceux qui à gauche (y compris au sein du PS) souhaitaient dénoncer la trahison politique et l’absence d’horizon post-capitaliste ; adhésion revendiquée progressivement par le courant rocardien dans les années 1980 puis par toutes celles et tous ceux qui voulaient après la chute de l’illusion soviétique se détacher de l’étiquette socialiste elle-même jugée ternie par ce naufrage.

L’ancien président François Hollande, le coprésident de Place publique Raphaël Glucksmann et l’ancien premier ministre Bernard Cazeneuve à un rassemblement de la gauche sociale-démocrate, le 16 novembre 2025 à Pontoise (Val-d’Oise). Geoffroy Van der Hasselt / AFP

Depuis près de 10 ans, elle est de nouveau fortement revendiquée tout à la fois par celles et ceux qui veulent revendiquer « les acquis » du mandat Hollande (Stéphane Le Foll, Bernard Cazeneuve, Manuel Valls) ou qui, sans souhaiter assumer ce quinquennat calamiteux, prétendent proposer un « réformisme » dépassant le clivage droite-gauche habituel (Raphaël Glucksmann ou les « macronistes de gauche »). Dix mois avant la prochaine élection présidentielle, on ne compte pas moins de 6 prétendants que la presse (ou eux-mêmes) range sous cette étiquette : Raphaël Glucksmann, François Hollande, Bernard Cazeneuve, Olivier Faure ou Boris Vallaud (selon les heures) et plus récemment Karim Bouamrane.

Cela fait beaucoup pour une catégorisation politique dont on ne sait en réalité pas bien ce qu’elle recouvre en France. Le concept de social-démocratie est en effet peu opérant en France, c’est un « mot-valise » qui recouvre pas une idéologie précise et encore moins une pratique réelle. Il est temps de sortir du flou : la social-démocratie ne mérite ni louanges ni opprobre excessives. Sachons la réinsérer dans son contexte historico-social pour éviter tout « faux-ami » et peut-être pourrons-nous ensuite nous consacrer à la réponse politique à apporter à notre société.

Mais qu’est-ce que la social-démocratie au juste ?

Socialiste, social-démocrate (voire communiste, jusqu’au début du XXème siècle), les termes sont restés longtemps synonymes. En Europe centrale et orientale, les partis qui se créent sous l’égide de l’Internationale Ouvrière ou dans l’espoir de la rejoindre sont régulièrement dénommés « social-démocrates », sous l’influence du Sozialdemokratische Partei Deutschlands (SPD) né en 1875 de la fusion du parti ouvrier social-démocrate de Willhelm Liebknecht et August Bebel (sous l’inspiration de Friedrich Engels) et de l’association générale des travailleurs allemands de Ferdinand Lassalle. Cette dénomination marque au-delà des débats sur la ligne politique l’importance égale des questions économiques et sociales et de la question démocratique dans un espace géopolitique dominé par les autocraties et les monarchies autoritaires. Ainsi donc originellement, le terme social-démocratie désigne plus précisément un modèle d’organisation politique socialiste, apparu d’abord en Allemagne, avec un parti fortement structuré, un « parti de masse » avec de nombreux adhérents et organisations affiliées, dont notamment des syndicats puissants ce qui lui assure de solides assises(1). L’historien Michel Winock définit la social-démocratie, telle qu’elle apparaît avec le « modèle allemand », comme « une contre-société ouverte » fondée sur « un profond enracinement dans la classe laborieuse, lequel s’opère grâce à l’alliance, l’osmose ou simplement l’articulation entre parti et syndicat »(2).

"Er wies uns den Weg. Seine Lehre ist unsere Lehre" "Karl Marx, Il nous a montré la voie. Son enseignement est notre leçon" (affiche du SPD, 1945 ou 1946)

Nous sommes donc en présence d’abord d’un mode d’organisation politique qui s’inscrit dans un espace historique et industriel défini et non une définition idéologique en soi (sauf pour se distinguer des anarchistes et des libertaires, débat d’actualité à la fin du XIXe siècle) : le SPD, avant de devenir le phare absolu de l’Internationale ouvrière et du marxisme, est lui-même d’origine mixte. Il faut considérer la social-démocratie naissante comme une réponse à la transformation profonde et radicale que le capitalisme industriel a imposé à certaines sociétés européennes.

Le Labour party émerge tardivement en Grande Bretagne de la décision des syndicats ouvriers de disposer de leur propre organisation et représentation politiques et donc d’en finir avec une logique de négociation avec les Libéraux : s’il est faux de dire que le marxisme eut toujours une influence minime dans ce pays, il n’est pas l’inspiration première du Labour. La Belgique et l’Allemagne sont emblématiques de transformations capitalistes industrielles plus rapides encore où vont s’épanouir des organisations social-démocrates. Les transformations économiques et l’influence du SPD vont favoriser l’émergence d’organisations social-démocrates dans les pays scandinaves, au Danemark et en Suède d’abord où le lien organique avec les syndicats reste essentiel. Car ce modèle dure : si les liens se sont distendus en Allemagne entre syndicats, coopératives et parti, ils restent solides en Scandinavie et en Belgique (au moins en Wallonie). Et même si Tony Blair imposa au milieu des années 1990 des réformes statutaires réduisant la place organique des syndicats dans le Labour Party, ils y jouent toujours un rôle déterminant : au milieu des années 2010, ce sont eux qui favorisèrent l’élection de Jeremy Corbyn comme chef du parti et l’on peut dire que la principale organisation social-démocrate européenne voici 10 ans était bien le Labour Party avec une ligne radicale.

Affiche électorale des années 1920 du « Labour Party » ou parti travailliste. Ph. Coll. Archives Larbor

A contrario, ce n’est pas parce qu’on se nomme social-démocrate qu’on respecte les canons de l’organisation de type social-démocrate. Il suffit de se souvenir de ce qu’était le parti ouvrier social-démocrate russe, son faible recrutement, sa faible assise populaire (contrairement au courant nihiliste/populiste russe) et syndicale, face à une autocratie qui avait conduit ses leaders et ses cadres en exil. Le conflit bolchevik/menchevik et l’émergence du léninisme comme force politique fondée sur une « avant-garde », un activisme « militarisé » et des syndicats « courroie de transmission » est à mille lieues de la social-démocratie, mais bel et bien la résultante du contexte impérial russe.

Existe-t-il une pratique proprement social-démocrate ?

Le SPD avait, par son ralliement à la guerre impérialiste, provoqué l’effondrement de l’Internationale ouvrière. Il connaîtra à la fin de la Grande Guerre une traversée du désert européenne : s’il représente un pôle de stabilité dans une Allemagne troublée par les violences politiques à la naissance de la République de Weimar, ses anciens partis frères refusent de s’associer à lui jusqu’en 1923 en tentant, contre la Troisième Internationale Communiste, une « Internationale deux et demi » qui regroupera la SFIO, le parti social-démocrate indépendant allemand (USPD), le PSOE espagnol (qui tente d’appliquer dans ce pays peu industrialisé le modèle d’organisation social-démocrate), l’aile gauche du Labour, le PS suisse et surtout le SPÖ autrichien, organisation purement social-démocrate mais que personne ne songerait alors à qualifier de « centriste »(3).

C’est après la Libération du nazisme et du fascisme que l’on prétend que l’Europe serait progressivement rentrée dans une sorte d’âge d’or social-démocrate. Il convient d’abord de relativiser la place des partis social-démocrates, travaillistes et socialistes au pouvoir sur cette période : seul le SD danois est au pouvoir, quasiment sans discontinuer, de 1945 à 1981(4) ; le SAP suédois de 1932 à 1976 ; hors de la période de l’occupation, le parti norvégien domine également de 1935 à 1981 (avec une vraie cure d’opposition entre 1965 et 1971). Aux Pays-Bas, le PvdA est au pouvoir de 1945 à 1958, puis en 1966 et de 1973 à 1977 dans de larges coalitions centristes qu’il ne dirigea que de 1948 à 1958 et dans la dernière période. Le PS belge dirige des gouvernements de coalition centriste (1945-1949 1954-1958 1973-1974) ou en sera junior Partner (1961-1966 1972-1973 1977-1981). Le SPÖ autrichien participera aux gouvernements de coalition dirigés par les conservateurs de 1945 à 1966 puis accédera au pouvoir seul de 1970 à 1983. Dans les « grands pays », la SFIO participe à des gouvernements d’union, puis de « Troisième Force » et de Front républicain de 1945 à 1958, accompagnera avec faiblesse le général De Gaulle jusqu’en 1962. Le Labour party dirige le gouvernement de 1945 à 1951, de 1964 à 1970 et de 1974 à 1979 ; quant au SPD, il reste dans l’opposition jusqu’en 1966 date à laquelle les conservateurs sont contraints à lui proposer une Große Koalition, avant que Willy Brandt et le SPD ne s’imposent lors des élections générales de 1969 (le SPD conservera le pouvoir jusqu’en 1982). Enfin, en Italie, la Démocratie Chrétienne dominera quasiment sans partage tous les gouvernements de 1945 au milieu des années 1990.

Il n’y a donc pas eu à proprement parler d’âge d’or social-démocrate européen d’un point de vue gouvernemental. Le modèle social européen qui va progressivement s’imposer est avant tout le fait d’un contexte historique et géopolitique particulier. Il y a évidemment des décisions historiques qui font tâche d’huile : la construction de l’État Providence britannique sous le gouvernement travailliste Atlee (et sur la base du rapport du libéral William Beveridge) et de l’État social français sur la base du programme du Conseil National de la Résistance soutenu par le PCF, la SFIO et le MRP. Léon Blum lui-même considère d’ailleurs à cette époque que la France connaît une situation révolutionnaire permettant enfin une transformation sociale profonde, ce qu’il n’a jamais acté auparavant :

« Nous pensons que cette transformation est révolutionnaire, même si elle est acquise par des moyens légaux et, à l’inverse, un soulèvement populaire victorieux qui n’aboutirait pas à la transformation sociale ne serait pas à nos yeux la révolution. »(5)

En réalité, toute l’Europe occidentale et ses classes laborieuses vont ainsi profiter d’un contexte économique, politique et géopolitique porteur durant la Guerre Froide et les « Trente Glorieuses » : il y a un consensus pour considérer que les inégalités dans la production et la distribution de richesses ont créé les conditions pour l’instabilité politique et l’émergence des fascismes, donc la guerre mondiale et la pire catastrophe humanitaire jamais connue, il y a donc consensus pour améliorer la condition économique des travailleurs et donner un rôle majeur aux organisations syndicales(6) ; ces dernières peuvent s’appuyer tout à la fois sur la collaboration d’une partie des élites économiques avec les fascismes et les régimes autoritaires, d’une part, et la menace communiste qui pouvait compter sur le soutien de l’empire soviétique (soutien intéressé évidemment), d’autre part. Ainsi il y a consensus pour acheter la paix sociale par une société relativement plus douce et inclusive et s’assurer ainsi que les ouvriers préfèrent dans la société capitaliste rester syndicalistes (c’est-à-dire rechercher l’amélioration de leurs conditions d’existence), plutôt que de devenir « révolutionnaires » tel que Lénine avait défini ce qu’il pensait être la contradiction majeure du mouvement ouvrier dès Que faire ? (1902).

« Troisième voie » dans la « Guerre froide » ?

Ainsi, au-delà d’une « impulsion révolutionnaire » initiale comme en France à la Libération, c’est avant tout par la puissance syndicale que le modèle social avancé de l’Europe occidentale s’est progressivement construit. La social-démocratie dans ce contexte s’est contentée d’une posture politique relativement paresseuse de « troisième voie », semblant proposer une alternative au tout-puissant capitalisme libéral anglo-américain, d’un côté, et au modèle dirigiste (sinon totalitaire) soviétique de l’autre.

Exerçant le pouvoir souvent après l’installation de l’essentiel de l’État social dans leurs pays respectifs, les partis qui s’en réclament ont fait progressivement évoluer le sens de social-démocratie qui tend peu à peu à désigner la stratégie politique de partis se réclamant du socialisme, mais convaincus que la suppression du capitalisme est impossible et qu’il convient simplement de lui apporter des correctifs sociaux, dans un contexte d’économie mixte. Dans les débats des années 1970 entre socialistes et au sein de la gauche où se maintient encore en France et en Italie des partis communistes puissants, cela aboutit à faire porter à la social-démocratie une forme d’abandon des objectifs du socialisme(7). C’est le fameux « théorème d’Helmut Schmidt » qui illustre en 1974 ce qui a été qualifié de dérive : « Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain ». Outre le fait que sa logique ne soit pas forcément démontrée dans les faits, l’ancien chancelier SPD (1974-1982) a fait lors d’un congrès de son parti en décembre 2011 une analyse d’une grande lucidité face à la dérive néolibérale de la construction européenne et des partis social-démocrates en dénonçant la tentation du Grexit et la « tendance désastreuse » de la politique économique allemande de rechercher « des excédents à la fois énormes et durables de notre balance commerciale […] : tous nos excédents sont en réalité les déficits des autres. » Et de mettre en garde une politique « de déflation extrême en Europe » qui pourrait aboutir aux conséquences que dans les années 1930. De quoi le faire passer pour un dangereux révolutionnaire social-démocrate en comparaison d’Olaf Scholz et de Lars Klingbeil. En Europe du Nord, et notamment en Suède, la social-démocratie désigne la mise sur pied et le maintien d’un système d’État-providence et de solidarité entre les classes sociales ; la social-démocratie du « modèle scandinave » a vocation à s’appuyer économiquement sur un capitalisme entreprenant tout en assurant un système de protection sociale(8).

À partir des années 1970, le compromis social-démocrate est bousculé par la forte progression du néolibéralisme aux États-Unis et au Royaume uni, et l’apparition de nouvelles problématiques dans le champ des idées de gauche. La social-démocratie répond à ces défis avec un triple axe programmatique : un axe classique se préoccupe de croissance économique, de justice sociale et d’emploi. Un deuxième axe tente de s’approprier les thèmes post-matérialistes et antiautoritaires les plus populaires dans l’opinion (défense de l’environnement, sécurité alimentaire, liberté sexuelle, égalité femmes-hommes). Le troisième axe est d’inspiration néolibérale (stabilité monétaire, compression des dépenses publiques, privatisations, baisse des impôts, État social restreint mais « actif »).

Tony Blair et Gerhard Schroeder ©Getty - Photo by Unkel/ullstein bild via Getty Images)

Tony Blair et Gerhard Schroeder ©Getty - Photo by Unkel/ullstein bild via Getty Images)

Tony Blair et Gerhard Schröder, une « troisième voie » néolibérale

Après les brèves expériences néokeynésiennes du PS français (1981-1982) et du PASOK grec (1981-1984), les partis sociaux-démocrates au pouvoir dans le sud de l’Europe mènent des politiques de désinflation compétitive sous la contrainte de la compétition internationale. Leur coût social est très lourd (chômage élevé, détérioration du Welfare State et des services publics). La conversion de fait au néolibéralisme est d’abord passée sous silence, voire niée. Avec l’arrivée au pouvoir d’une génération de leaders étrangers à la culture sociale-démocrate traditionnelle (Tony Blair, Gerhard Schröder), le révisionnisme social-démocrate est reconnu, voire revendiqué.

Au milieu des années 90, Tony Blair nomme « troisième voie » la nouvelle synthèse sociale-démocrate(9). Anthony Giddens, son concepteur, la positionne à équidistance entre le néolibéralisme et la « vieille social-démocratie keynésienne. » S’il se démarque de l’ultralibéralisme hayékien, ce nouveau compromis rejette avant tout l’interventionnisme d’État et les politiques redistributrices de la social-démocratie des années 60-70.

Après avoir compté entre 1997 et 2002 jusqu’à douze gouvernements dans l’Union européenne (UE), la social-démocratie est aujourd’hui au creux de la vague. Le déclin social-démocrate est profond et apparaît durable. Le discrédit touche avant tout le projet libéral-technocratique de type « troisième voie ». La « voie blairiste » a mené la social-démocratie dans une impasse politique, idéologique et électorale.

La social-démocratie des années 1990 a fait des choix en rupture avec ses idées et ses politiques traditionnelles : adoption de politiques néolibérales sur le plan économique et fiscal (poursuite des privatisations, soutien à la déréglementation du marché communautaire, dumping fiscal pour attirer les investissements) ; démantèlement de l’État social (flexibilité du marché du travail, restrictions imposées aux politiques industrielles, diminution des prestations sociales) ; adoption des valeurs postmatérialistes chères aux catégories à hauts capitaux économiques et culturels, mais politiques de plus en plus restrictives en matière d’immigration et durcissement sécuritaire à l’égard des délinquants. Certains sociaux-démocrates se sont présentés comme les « gestionnaires les plus efficaces du capitalisme » en accompagnant la mondialisation et en inscrivant dans le marbre la dérive néolibérale de la construction européenne, contribuant ainsi, au pouvoir, au recul des services publics et à la progression des inégalités.

Pourquoi la social-démocratie n’a pas émergé en France

Parmi les grands pays européens, deux, l’Italie et la France, n’ont pas rempli les conditions permettant l’apparition d’un parti fondé sur le mode d’organisation social-démocrate, à savoir, pour reprendre la définition donnée en première page, un « parti de masse » fortement structuré, avec de nombreux adhérents et organisations affiliées (mutuelles, coopératives, associations), dont notamment des syndicats ouvriers puissants lui assurant de solides assises dans les classes laborieuses. Des deux côtés des Alpes, on connaît une industrialisation relativement tardive et surtout moins généralisée que chez les grands voisins du nord, avec une classe ouvrière qui va également tarder à se structurer, au-delà de secteurs géographiques très circonscrits, une masse importante de travailleurs étant à la fois ouvriers de l’industrie une partie de l’année, paysan l’autre partie. Ce sont donc des conditions économiques et sociologiques qui sont d’abord les premiers freins à la social-démocratie, hors des bastions industriels du Nord-Pas-de-Calais, du bassin Lyon/Saint-Etienne, de Turin et de Milan – en région parisienne, il faudra attendre encore tard pour voir apparaître les forteresses ouvrières, à la fin du XIXème siècle prédominent encore les ateliers et la Commune de Paris mobilisera une classe ouvrière bien différente de celle qu’on observera à l’orée de la Première Guerre Mondiale, avec une place déterminante des ouvriers typographes.

Les freins sont également d’ordres politique et syndical. L’émergence des confédérations syndicales sera tardive. La CGT est créée à Limoges fin septembre 1895 et ses principaux piliers en sont la fédération du livre et celle des cheminots, ainsi que la fédération des bourses du travail ; mais de nombreux métiers restent extérieurs à l’organisation et l’échelon confédéral ne prendra forme au congrès de Montpellier en 1902. La Confederazione Generale del Lavoro (CgdL) ne sera créée qu’en 1906 et connaîtra rapidement des scissions sous l’effet de la rivalité entre socialistes et anarchistes. Le Parti socialiste italien fut officiellement fondé en 1892 en unifiant des organisations rivales, mais il resta fortement divisé sur des bases régionales et des scissions se produisirent rapidement avant la guerre entre socialistes réformistes prêts à soutenir des gouvernements progressistes et les partisans du syndicalisme révolutionnaire. C’est à cette époque pourtant que les socialistes français font leur unité (incomplète) au congrès du Globe en 1905 après un très long chemin pour réduire les divisions et se rassembler au sein du Parti Socialiste Unifié – Section Française de l’Internationale Ouvrière (PSU-SFIO).

Le « syndrome » de la Charte d’Amiens

L’unité de la SFIO se fait avec l’adoption d’une déclaration de principes marxiste qui reconnaît la lutte des classes et qui se donne pour finalité la socialisation des moyens de production et d’échange, ce qui explique le refus de personnalités importantes mais opportunistes comme Alexandre Millerand, René Viviani ou Aristide Briand d’y adhérer. Cette unité des socialistes français ne rebute pas que « l’aile droite » : dès l’année suivante, les délégués du congrès de la CGT adoptent le 13 octobre 1906 ce qu’on appelle depuis la charte d’Amiens, sous l’influence des militants anarcho-syndicalistes, qui définit une nouvelle ligne du syndicalisme – « D’une part il prépare l’émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste, et d’autre part, il préconise comme moyen d’action la grève générale et il considère que le syndicat, aujourd’hui groupement de résistance, doit devenir dans l’avenir, le groupe de production et de répartition, base de réorganisation sociale »  – ainsi que son indépendance vis-à-vis des organisations politiques, c’est-à-dire de la SFIO.

Il faudra 3 ans pour que l’alliance entre anarcho-syndicalistes et réformistes contre les marxistes dans la CGT cède la place à une ligne plus souple, avec l’arrivée de nouveaux syndicats en son sein (instituteurs et mineurs), mais l’affirmation d’une indépendance totale des partis restera la référence absolue au point de s’imposer dans le surmoi de tous les syndicats français, même ceux qui n’ont pas d’histoire commune avec la CGT (FO, UNSA, FSU peuvent parfois de très loin en tirer leur origine). Car très tôt le syndicalisme français connaîtra lui-même une durable division : dès 1919, est créée la Confédération Française des Travailleurs Chrétiens (CFTC, on y reviendra) ; début 1921, la réplique de la scission entre socialistes et communistes entraînera la création d’une CGT « unitaire » distincte de la CGT réformiste ; la réunification de la CGT en mars 1936 n’empêchera une nouvelle scission entre la fin 1947 et avril 1948 : les non communistes créent la CGT Force Ouvrière et la Fédération de l’Education Nationale (FEN) refusera de choisir entre les deux confédérations.

Le socialisme français reste donc marqué par son contexte historique et politique : La prévalence de l’idée républicaine et laïque, qui définit longtemps et exclusivement les clivages entre la gauche et la droite, la faiblesse relative de la classe ouvrière dans une France majoritairement rurale et enfin le manque de relation avec l’Internationale Socialiste. La SFIO finit par trouver son identité par la puissance du verbe et de la pensée de Jean Jaurès, lui-même issu du républicanisme modéré et dont la conversion progressive au socialisme se déroulera entre la perte de son mandat de député en 1889 et son retour à la Chambre en 1893 : il impose peu à peu son ascendant par sa capacité de synthèse entre les idées de réforme et de révolution, entre le patriotisme et l’Internationalisme, qui correspondent mieux que celles de certains marxistes français à un électorat composite où se côtoient ouvriers, paysans, fonctionnaires et intellectuels. Mais le « parti socialiste » n’a jamais été le parti ouvrier qu’il se rêvait être, car sa déconnexion du mouvement ouvrier et des organisations syndicales est précoce ; il a toujours « sur-investi » les débats intellectuels et idéologiques qui correspondent à la nature de son recrutement réel ; et enfin les élus locaux du parti ont très tôt pris une place prédominante. La social-démocratie n’ayant pu émerger en France, le socialisme français s’est finalement coulé dans le sillon du radicalisme avant lui, où les élus locaux et les parlementaires servent de corps intermédiaires entre la société et le pouvoir, où le politique finit par prédominer sur le social.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de rapports entre l’organisation politique et le mouvement ouvrier. Lors du congrès de Tours en 1920, Léon Blum, s’opposant à la majorité des délégués qui choisissent l’Internationale Communiste et à la volonté de transformer les syndicats en « courroies de transmission », décrit le point d’équilibre qu’il compte bien maintenir : « On était arrivé péniblement, après bien des tâtonnements, à une conception qui, somme toute, avait pratiquement donné satisfaction à tout le monde : autonomie des deux organisations, communauté de buts, mais avec différenciation des moyens, et possibilité, à chaque instant, par des croisements et des rencontres, d’action commune sur des objets déterminés. Dans votre conception d’homogénéité militaire et toujours avec cette arrière-pensée de la mobilisation aussi prompte que possible des forces d’attaque pour la destruction de la société capitaliste, il était indispensable que vous assujettissiez toutes les formations ouvrières quelles qu’elles soient, corporatives, politiques, à cette même discipline ».

Léon Blum (1872-1950) lors d'une émission de radio (7 mars 1937) ©Getty - Photo by Keystone/Hulton Archive/Getty Images

La version blumienne de « à chacun son marteau pourvu qu’on frappe sur le même clou ». On serait bien en peine d’en trouver l’application aujourd’hui.

Il y a bien eu la prétention de la France Insoumise de constituer une « fédération populaire », où convergeraient forces politiques, syndicales et associatives, mais depuis la dernière élection présidentielle l’ensemble des organisations syndicales considèrent d’un mauvais œil ce qui est perçu non pas comme une volonté de remettre en cause une interprétation dévoyée de la Charte d’Amiens (quoi qu’en dise Manuel Bompard)(10), mais plutôt comme une volonté de donner le la de la mobilisation syndicale, notamment comme l’illustra l’appel à la grève générale lancé par Jean-Luc Mélenchon le 22 août 2025(11). Cette ligne est celle de tous les syndicats français et amène la CGT à être d’autant plus ferme que cette confédération n’a aucune envie que se recrée un lien organique trop directif comme celui qui a pu la lier de 1945 à 1992 au PCF ; le ton peut monter à mesure que des offensives politiques internes y existent – Sophie Binet en est devenue Secrétaire Générale en mars 2023 pour empêcher un affrontement violent entre tenants de l’indépendance et tenants d’un rapprochement avec LFI – et que sa Secrétaire Générale a fait encore récemment l’objet d’attaques lunaires de la part de l’éternel candidat insoumis à la présidentielle(12).

L’échec de la « deuxième gauche »

Une autre tentative avait cependant été tentée dans l’opposition autour de ce que l’on a appelé la « deuxième gauche », d’après le livre de Patrick Rotman et Hervé Hamon paru en 1982(13). Cette histoire se confond en partie avec celle du courant « chrétiens de gauche », qui naît tout à la fois dans la genèse du Front Populaire, dans la Résistance et la Libération. Les luttes syndicales et la participation aux combats de la Résistance ont, d’un côté, détaché des militants politiques, des intellectuels et des techniciens de l’Église romaine et de toute tentation technocratique, et, de l’autre, « radicalisé » une partie des syndicalistes chrétiens.

Dans les années qui suivent la Libération, cet engagement « révolutionnaires » de militants catholiques à gauche se traduit dans l’hebdomadaire Témoignage Chrétien ou dans le Mouvement de Libération du Peuple (issu de la JOC et de la ligue ouvrière chrétienne d’avant-guerre) qui se fondra en 1957 dans l’Union de la Gauche Socialiste (UGS)(14). La fusion de l’UGS, du Parti socialiste autonome (né en 1958 d’une scission de la SFIO refusant la constitution de la Vème République et les dérives de la guerre d’Algérie) et de La Tribune du Communisme (journal et groupe politique regroupant des dissidents du PCF autour de Jean Poperen) créera en 1960 le Parti Socialiste Unifié (PSU). En 1956, ce sont des militants issus des Jeunesses Étudiantes Chrétiennes (JEC) qui font passer à gauche le conseil d’administration de l’UNEF sur fond de guerre d’Algérie (ils ont eux-mêmes rompu avec leur organisation confessionnelle d’origine) et la transformeront en véritable syndicat étudiant.

Au sein de la CFTC, la tendance « Reconstruction » favorable à la déconfessionnalisation du syndicat devient majoritaire en 1961 avec Eugène Descamps comme secrétaire général et des animateurs comme Paul Vignaux, Albert Détraz ou Jacques Delors : la déconfessionnalisation est actée en 1964 et la CFTC devient la Confédération Française et Démocratique du Travail (CFDT). D’abord réservée sur le concept, elle inscrit rapidement son action dans le cadre de la lutte de classes et de l’objectif du socialisme, avec pour mot d’ordre l’autogestion et la planification démocratique. Alors que la CGT (avec qui elle a pourtant passé des accords d’action) concentre ses efforts sur les revendications salariales, la CFDT développe une ligne originale pour l’époque autour des conditions de travail, des droits syndicaux et de la « démocratie d’entreprise ». Durant les années 1960 et 1970, elle sera l’organisation syndicale en pointe sur le pouvoir des salariés dans l’entreprise, les droits des femmes et des travailleurs immigrés et la réduction du temps de travail.

C’est sur cette base que se constitue une culture commune fondée sur la critique radicale du colonialisme, des institutions de la Vème République, du totalitarisme, de l’Étatisme et sur la conviction de répondre aux aspirations sociales montantes, tout cela pouvant s’appuyer sur une transformation sociale profonde (potentiellement révolutionnaire) nécessaire pour éviter que l’émancipation de l’individu ne verse un jour dans l’égoïsme individuel (et l’atomisation sociale).

La coordination politique et syndicale de la « deuxième gauche » va trouver son incarnation « idéale » au moment où Michel Rocard d’abord devient secrétaire général du PSU (1967) puis Edmond Maire secrétaire général de la CFDT (1971). Ce qui a rapproché les deux organisations, de 1968 à 1974 et dans les années qui ont suivi, a été la conviction que la transformation sociale devait essentiellement, résulter de l’action collective et de la diffusion du pouvoir à tous les niveaux de la société, et non de la seule action de l’État. La notion d’« autogestion » a résumé, pour un temps, cette aspiration. Ceci explique que PSU et CFDT aient marqué leurs réticences vis à vis du Programme Commun de gouvernement, conclu en 1972, par le PS, le PCF et le Mouvement des radicaux de gauche, jugé trop étatiste. Ce qui ne les empêchait pas de s’inscrire dans une critique du capitalisme et de se retrouver dans le slogan : « nationalisations, planification, autogestion ». Il y eut aussi des tensions, quand le PSU voulut développer des groupes politiques dans les entreprises, mais le combat des LIP, en 1973, a fait travailler de concert le PSU et la CFDT.

L’épisode le plus connu pour les convergences entre Michel Rocard et Edmond Maire s’est situé, après l’élection présidentielle du printemps 1974, et la courte défaite de François Mitterrand, avec la préparation des Assises du Socialisme, à l’automne : Michel Rocard et Edmond Maire avaient tiré la conclusion que le PSU n’était plus l’outil politique nécessaire pour l’affirmation d’une gauche autogestionnaire et qu’il fallait, pour cela, entrer au PS, devenu dominant à gauche, pour lui donner une sociologie plus ouvrière et une orientation plus autogestionnaire. Or, Michel Rocard n’entraîna pas la majorité du PSU et Edmond Maire se heurta aux réticences et aux critiques d’une part importante des cédétistes, quand François Mitterrand ne voulait qu’une absorption pour étendre l’influence du PS.

Parallèlement, les deux dirigeants entendaient redéfinir les rapports de la gauche, politique et syndicale, avec l’économie de marché et penser les fondements d’un « compromis social ». Le « recentrage » de la CFDT, qui entendait mettre la négociation au cœur de la pratique syndicale, a commencé en 1977, après la rupture de l’union de la gauche, et s’est achevé en 1979 à son congrès de Brest après l’échec des élections législatives de mars 1978 : Edmond Maire impulse un changement de stratégie, la CFDT s’éloigne de la CGT et entreprend un mouvement de « recentrage sur l’action syndicale », qui consiste notamment à prendre de la distance face aux partis politiques, donc du PS. Le discours dit des « deux cultures », dans lequel Michel Rocard caractérisait « sa » gauche, a donc été prononcé finalement à contretemps au congrès du PS de 1977, et l’affrontement avec la ligne mitterrandiste fut définitivement perdu au congrès de Metz en 1979.

Edmond Maire, alors secrétaire général de la CFDT, à la tête de la manifestation unitaire à Paris, le 1er mai 1983. KEYSTONE-FRANCE / GAMMA-RAPHO

Il est symptomatique que le « courant rocardien » ait consacré en 1979 son numéro 41 de Faire à la social-démocratie(15), alors qu’en réalité tout s’achève déjà. Michel Rocard y demande à tous ceux qui voient dans l’abandon par le SPD de la référence au marxisme lors de son congrès de Bad-Godesberg (1959) de méditer l’exemple français, où « le drapeau de l’anti-révisionnisme et du retour à l’orthodoxie marxiste » a justifié la mise à l’écart de Léon Blum et de ses amis en 1946 et couvert les dérives diverses qu’il reproche (avec d’autres) à Guy Mollet, alors même que la SFIO ne pouvait se prévaloir d’être social-démocrate « puisqu’elle ne possédait aucune des caractéristiques sociologiques et organiques des grandes social-démocraties européennes […] ». C’est une manière de renvoyer dos-à-dos un PS mitterrandien, qu’il catalogue comme héritier de la SFIO, et les social-démocraties alors au pouvoir en Grande Bretagne (pour un mois encore), en Belgique, en Norvège, au Danemark, en Autriche ou en Allemagne, et qu’il n’hésitait pas à critiquer tout au long des années 1970 pour leurs compromis avec le patronat. Dans le même développement, il dénonce les erreurs communes partagées avec le communisme : une croyance excessive dans le rôle de l’État, la bureaucratisation du parti (qui élimine régulièrement ses « révisionnistes » puis sa gauche), une « croyance dans le caractère automatiquement progressiste du développement des forces productives », une « évolution vers le nationalisme ». Dans son élan, Michel Rocard appelle alors à une rupture avec ses deux traditions issues de la même « matrice culturelle » pour lui leur substituer un « socialisme autogestionnaire ». Pourtant, il dresse un bilan plutôt positif de l’action des social-démocraties, rappelant que, côté « réformes de structure », les Britanniques et les Autrichiens n’ont pas moins nationalisé que les Français et que la différence se situe dans l’abandon de l’objectif de socialisation des moyens de production et l’acceptation de l’économie de marché, et que, côté « réformes de répartition », Suédois, Autrichiens, Britanniques et Allemands (voire Néerlandais) ont été avec leur partis et leurs syndicats bien plus efficaces que les Français :  « Ce constat d’échec pratique [étant] inversement proportionnel aux bulletins de victoires idéologiques que se décernent régulièrement non seulement le parti communiste mais aussi bon nombre de socialistes pour avoir préservé une doctrine révolutionnaire pure et dure. »

Dans le même numéro, Pierre Rosanvallon ajoute que « la dénonciation de la social-démocratie par les socialistes français […] exprime peut-être d’abord une sorte de mauvaise conscience. Même s’ils sont réformistes, les partis sociaux-démocrates européens restent en effet des partis ouvriers, structurellement liés aux organisations syndicales et puissamment enracinés dans la société civile […]. Rien de tout cela n’existe en France. »

Chez Rocard comme Rosanvallon, on sent dans ces lignes une dénonciation en creux de la ligne du PS alors qu’ils viennent de perdre au congrès de Metz, parlant d’incertitude sur l’avenir du socialisme français et sur la proximité entre le programme commun et ceux du Labour et du parti social-démocrate suédois.

Paresse idéologique

Autogestion, pragmatisme et refus des causes de la « mauvaise conscience » donc… On sait aujourd’hui que des trois termes, le premier a disparu. Finalement, les rocardiens ont commencé à penser la social-démocratie au moment où l’illusion de pouvoir la mettre en application en France tombait, car la CFDT n’avait plus l’intention d’entrer dans une telle expérience… donc leur « ralliement » mesuré à la social-démocratie une fois qu’ils ont abandonné la revendication de l’autogestion s’est résumée à un alignement sur le moule libéral et néolibéral, tendance qu’avait commencée à suivre la plupart des autres social-démocraties européennes.

Et la « mauvaise conscience » résonne fortement lorsque l’on se réfère à la déclaration de Pierre Mauroy en 1991, alors premier secrétaire du PS : « Le Parti socialiste peut être pleinement lui-même, c’est-à-dire social-démocrate. […] Nous l’étions depuis toujours, mais sous la pression d’un fort Parti communiste, nous ne pouvions pas l’être complètement. »(16)

Cette affirmation arrive au moment où l’effondrement du modèle soviétique imposerait une définition nouvelle de la social-démocratie au-delà de cette « troisième voie » de la guerre froide par défaut et au moment où la CFDT rompt les amarres avec le socialisme qui disparaît de ses textes de référence sous l’influence de Jean Kaspar puis Nicole Notat. Pourtant là aussi, on ne trouve rien sauf en 1994 lorsque Jacques Delors, qui pense encore à l’élection présidentielle, définit la social-démocratie au sens contemporain du terme, en tant que système politique, comme un double compromis entre l’État et le marché d’une part et entre le patronat et les syndicats d’autre part(17) : exit la coordination entre parti et syndicat et, même si le progrès social reste un objectif, exit la transformation sociale.

Il n’y aura pas de définition positive d’une social-démocratie française par la suite. Face à la « troisième voie » de Tony Blair et Gerhard Schröder, Lionel Jospin se contentera en juillet 1998 d’un slogan sans grand contenu « Nous disons : oui à l’économie de marché, non à la société de marché. »(18). Cela n’entache en rien la qualité de son bilan comme premier ministre, mais cela peut éclairer ses insuffisances et le fiasco de sa campagne pour l’élection présidentielle de 2002(19). Du long passage de François Hollande à la tête du PS (1997-2008), on aura du mal à déterminer un contenu à quelques concepts creux qu’il évoquera : de la « cohabitation territoriale », on pourra peut-être imaginer la tentation d’en revenir à une SFIO réduite à ses élus locaux, mais jamais avant son accession à la présidence de la République, on ne saura quoi mettre dans le « réformisme de gauche ». On peut supposer cependant que cette même définition d’un contenu idéologique a manqué à Martine Aubry avant la primaire de gauche remportée par François Hollande en 2011. Le mandat calamiteux (2012-2017) laisse cependant poindre la réalité de ce que signifie la référence à la social-démocratie en France : dans les faits, dès 2012 et plus encore à partir de 2014, la présidence Hollande s’est traduite par une mise en application de la « politique de l’offre » et des réformes structurelles néolibérales, certes réclamées par la commission européenne mais surtout annoncées dans l’essai La gauche bouge qu’il publia chez Lattès avec d’autres en 1985 au nom des « transcourants » du PS sous le pseudonyme de « Jean-François Trans » et dont il est question dans le pamphlet publié par Aquilino Morelle en 2017(20) (21).

François Hollande le 26 mai 1981. (Photo Michel Clément. AFP)

Une conclusion s’impose donc : en France, celles et ceux qui se revendiquent « social-démocrates » appartiennent à deux catégories différentes. La première, touchée par un syndrome de « mauvaise conscience », préfère ne plus se revendiquer socialiste croyant que cela charrierait encore une assimilation à l’expérience totalitaire communiste (que je distingue des partis communistes d’Europe occidentale quelle que fut la durée de leur alignement historique sur le stalinisme) et ne cherche à faire aucun effort pour définir le contenu idéologique de ce qu’elle défend, soit une adaptation à la marge de la société en économie de marché. La seconde porte plus directement et ouvertement des choix politiques que les commentateurs ont « pudiquement » qualifiés de sociaux-libéraux et qui ne sont en réalité que l’alignement sur des politiques néolibérales par des dirigeants issus de la gauche.

Faut-il être social-démocrate ou transformer la société ?

Revenons pour conclure à nos fondamentaux : la social-démocratie se définit avant tout comme un mode d’organisation partisan : un « parti de masse » fortement structuré, avec de nombreux adhérents et organisations affiliées (mutuelles, coopératives, associations), dont notamment des syndicats ouvriers puissants lui assurant de solides assises dans les classes laborieuses.

Les sociétés européennes ont profondément évolué depuis que ce modèle a émergé puis a décliné. Comme on pouvait le craindre à partir du moment où la gauche au pouvoir s’est résignée (partout en Europe) à s’adapter à la révolution reagano-thatchérienne, puis parfois a décidé d’accompagner (ou même a encouragé) l’application de politiques néolibérales, l’aspiration légitime à l’émancipation individuelle a cédé la place au règne de l’égoïsme généralisé(22) qui ne profite qu’à une infime minorité qui tend à faire sécession de la société, et même subjuguer les États eux-mêmes. L’atomisation de l’engagement social/syndical et politique est une résultante de transformation des structures économiques qui visent à limiter au maximum la capacité des travailleurs à inter-agir et à s’organiser ; la désindustrialisation massive participe de ce phénomène et c’est l’une des principales corrections que nous devrons apporter à l’ordre économique.

Si notre paysage syndical reste organiquement divisé, il bénéficie depuis quelques années d’une unité d’action qui n’a cessé de croître en miroir avec la violence des attaques contre notre modèle social sous les deux mandats d’Emmanuel Macron : les illusions sur la capacité de négocier avec un tel exécutif ont été réduites à néant pour les organisations syndicales dites « réformistes » (CFDT, CFE-CGC, UNSA) qui se sont rapprochées des organisations dites « protestataires » (CGT, FO, FSU…), si tant est que cette qualification convienne à des confédérations qui signent beaucoup d’accords d’entreprise. C’est un point d’appui dont il faut profiter et si la « fédération populaire » des insoumis a refroidi les syndicats, il devient plus qu’urgent de trouver une forme de coordination entre gauche politique et gauche sociale, sur le modèle décrit par Léon Blum en 1920.

Côté organisation politique, également, le travail de reconstruction reste entièrement à faire. Les modes d’organisation gazeuse structurée autour d’une entreprise personnelle, comme la France Insoumise (et dans le camp opposé le parti fondé par Emmanuel Macron), ont démontré hors campagne électorale leur incapacité à impulser une mobilisation durable de la société (il suffit de regarder les appels à manifestation ou à la grève hors de toute concertation avec les syndicats). Il faudra bien reconstruire une organisation prétendant au rassemblement des travailleurs : si certains veulent appeler cela un « congrès de Tour à l’envers », pourquoi pas, mais le périmètre n’est pas aujourd’hui déterminé(23). Et au-delà du discrédit des partis de gauche résultant du rejet des trahisons gouvernementales (avant tout celles de François Hollande), il convient d’aborder de front la question de l’efficacité de l’action publique et donc de la décision publique : nos concitoyens choisissent d’autant plus l’abstention qu’ils ont le sentiment que leur vote ne compte pas. Cela implique de réparer les dégâts sur le désarmement de l’État, conséquence avant tout des politiques néolibérales, mais aussi d’une fuite en avant dans la décentralisation et d’une déconnexion croissante de la construction européenne des aspirations populaires : on ne détruira pas l’Europe en redonnant des marges de manœuvre à l’État-Nation et, au contraire, les collectivités territoriales retrouveront ainsi un soutien dont elles manquent cruellement. Cela n’est pas contradictoire avec l’aspiration à plus de participation des citoyens aux décisions, et c’est sans doute cela qu’il faut retenir de la « deuxième gauche » (y compris dans l’entreprise) ; mais il serait parfaitement absurde d’opposer participation populaire et souveraineté populaire.

Mais si la social-démocratie a pu avoir un effet d’entraînement, ce n’est pas uniquement parce qu’elle avait une dynamique organisationnelle, mais parce qu’elle portait y compris par la réforme, un projet révolutionnaire. Encore faut-il donner une définition à la révolution nécessaire… Revenons donc à Blum quand à Tours en décembre 1920, il doit définir un socialisme démocratique et révolutionnaire : « Je ne connais qu’un socialisme, le socialisme révolutionnaire, puisque le socialisme est un mouvement d’idées et d’action qui mène à une transformation totale du régime de la propriété, et que la révolution, c’est, par définition, cette transformation même. »

Revenons aussi à Rocard, quand secrétaire général du PSU en 1969, il répond dans un livre d’entretiens(24) : « La révolution est un profond changement de société. Depuis Marx, on ajoute : un profond changement de société qui s’exprime par une transformation radicale des rapports de production, des structures de production. »

Face à la confiscation des richesses par une minorité de plus en plus infime de l’humanité, face aux dangers que la dégradation écologique fait peser sur l’avenir de l’humanité, qui peut croire encore un seul instant que ce qui joue et ce qui est nécessaire n’est pas « une transformation radicale des rapports de production, des structures de production » ? On voit aujourd’hui la gauche, même celle qui se prétend la plus radicale, se rallier comme à une bouée de sauvetage à diverses formules de réforme fiscale. Mais si la réforme fiscale est nécessaire, elle ne suffira pas et surtout pas à remplacer un projet de société ou une orientation idéologique. La gauche ne saurait se contenter de ne proposer au Parlement que des crédits d’impôt pour agir sur le pouvoir d’achat des Français : nous devons cesser de nous enfermer nous-mêmes dans la doxa néolibérale et explorer des solutions plus structurelles, qui passent par la réorganisation de la production en s’intégrant dans une planification écologique qui transforme durablement les conditions et les objectifs de la production, la pré-distribution, la participation des travailleurs à la conduite des entreprises (donc à la répartition de la plus-value) et bien sûr les salaires !

Il est temps de se poser les bonnes questions : la révolution citoyenne ne viendra pas sans une réflexion politique approfondie : l’échec probable de la gauche dans les mois qui viennent pourrait bien naître tout à la fois de la paresse maximaliste de la France Insoumise que de la paresse de ses opposants à travailler ensemble à un véritable projet de société (et donc de l’incapacité à mettre en scène et à populariser un travail qui n’existe pas) ; la déconfiture de la primaire de gauche en 2026 n’excuse d’ailleurs pas la paresse de ceux qui y restent réfractaires.

Les uns et les autres peuvent se renvoyer la balle et continuer à s’insulter jusqu’à la faillite au printemps 2027. Il faudra être plus conséquent pour construire les instruments de la renaissance par la suite.

Frédéric FARAVEL
Membre de la Direction Nationale de la Gauche Républicaine et Socialiste

Références :

(1) Gilles Candar, Le Socialisme, Milan, collection « Les essentiels », 1996.

(2) Michel Winock, Le Socialisme en France et en Europe : XIXe – XXe siècle, éditions du Seuil, 1992

(3) André Donneur, Histoire de l’Union des Partis socialistes pour l’action internationale, (1920-1923), Université de Genève, Institut Universitaire des Hautes Etudes Internationales, 1967

(4) Précision chronologique : la période d’observation retenue pour les pays concernés s’étend de 1945 à 1981.

(5) Léon Blum, discours prononcé au 38e Congrès national de la SFIO, le 1er septembre 1946

(6) Raymond Aron estimait d’ailleurs en 1963 à la radio sur France III Nationale lors de la « Quinzaine Karl Marx » que la puissance des syndicats au sein du capitalisme occidental moderne permettait de peser sur la répartition des richesses ; cela invalidait selon lui l’analyse de Marx sur l’accaparement automatique par les capitalistes et l’appauvrissement inéluctable des prolétaires. C’était faire bien peu de cas de décennies de luttes engagées par le mouvement ouvrier en grande partie sous influence marxiste.

(7) Philippe Marlière, « La social-démocratie telle qu’elle est », Contretemps, 26 mai 2009 : https://www.contretemps.eu/philippe-marliere-social-democratie-telle-quelle-est/

(8) Alain Bergounioux et Bernard Manin, Le Régime social-démocrate, Presses universitaires de France, 1989

(9) Anthony Giddens, Tony Blair, La Troisième voie. Le renouveau de la social-démocratie, Seuil, Paris, 2002

(10) « Je conteste cette lecture de la charte d’Amiens, je trouve que ce n’est pas une bonne lecture. » Manuel Bompard, coordinateur national de la France insoumise explicite le rapport de son mouvement aux syndicats sur le plateau de « Ça ira ! » le 30 octobre 2025 : https://www.humanite.fr/politique/la-france-insoumise/budget-syndicalisme-municipales-manuel-bompard-face-a-lhuma-ca-ira

(11) « Jean-Luc Mélenchon appelle à la grève générale le 10 septembre et relance la mobilisation contre le budget de François Bayrou », Le Monde 22 août 2025 : https://www.lemonde.fr/politique/article/2025/08/22/jean-luc-melenchon-appelle-a-la-greve-generale-le-10-septembre-et-relance-la-mobilisation-contre-le-budget-de-francois-bayrou_6633551_823448.html

(12) « La CGT dénonce l’“attaque totalement scandaleuse” de Jean-Luc Mélenchon contre sa secrétaire générale, Sophie Binet », Le Monde 21 janvier 2026 : https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/01/21/la-cgt-denonce-l-attaque-totalement-scandaleuse-de-jean-luc-melenchon-contre-sa-secretaire-generale_6663524_823448.html

(13) Hervé Hamon et Patrick Rotman, La Deuxième gauche : Histoire intellectuelle et politique de la CFDT, Ramsay (1982)

(14) On peut aussi ajouter à cette liste des organisations comme l’Action catholique ouvrière (ACO), Vie nouvelle ou Chrétiens pour le socialisme (CPS).

(15) « Qu’est-ce que la social-démocratie ? », Faire, mensuel pour le socialisme et l’autogestion, avril 1979, publié chez Points, collection « Points politique »

(16) Pierre Mauroy, Discours de clôture de l’université d’été du PS à Ramatuelle, septembre 1991 : https://www.lemonde.fr/archives/article/1991/09/06/les-socialistes-ne-veulent-pas-tirer-des-conclusions-electorales-hatives-de-l-effondrement-du-communisme_4038813_1819218.html

(17) Jacques Delors et Dominique Wolton, L’unité d’un homme, Odile Jacob, 1994

(18) Déclarations de M. Lionel Jospin, Premier ministre, sur les relations entre la France et la Grande-Bretagne, la construction européenne, l’Europe sociale et la politique étrangère commune, Londres le 23 juillet 1998 : https://www.vie-publique.fr/discours/137483-declarations-de-m-lionel-jospin-premier-ministre-sur-les-relations-en

(19)  Emmanuel Maurel, Tout retenir de Lionel Jospin : l’intégrité, les avancées comme les loupés, 25 mars 2026 https://g-r-s.fr/tout-retenir-de-lionel-jospin-lintegrite-les-avancees-comme-les-loupes/ ou https://revue-laudace.fr/tribunes/tout-retenir-de-lionel-jospin-lintegrite-les-avancees-comme-les-loupes/

(20) Aquilino Morelle, L’abdication, Grasset (2017)

(21) « Le livre caché de François Hollande », Le Point, 16 janvier 2017 : https://www.lepoint.fr/politique/le-livre-cache-de-francois-hollande-16-01-2017-2097488_20.php

(22) Camille Peugny – Le triomphe des égoïsmes, Une nouvelle contrainte sociale – Presses universitaires de France (2026)

(23) Le rendez-vous manqué de la gauche en 2022 sera-t-il définitif ? (troisième partie) : https://letempsdesruptures.fr/2022/09/05/le-rendez-vous-manque-de-la-gauche-en-2022-sera-t-il-definitif-3-3/

(24) Le PSU et l’avenir socialiste de la France, Seuil, collection Politique (1969)

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9 juin 2026 2 09 /06 /juin /2026 17:14

J'ai rédigé la note qui suit en octobre 2025, la peaufinant entre le 24 octobre et le 2 novembre derniers. Elle devait initialement être publiée dans le cadre d'un "think tank" sérieux, "après les municipales" m'avait-on assuré, ce qui faisait déjà tard. Entre-temps, l'INED a publié une remarquable étude avec des données bien plus fines et actualisée sur le même sujet, je pense donc que la publication "académique" de cette note n'interviendra jamais. Je la mets ici en ligne. J'en avais proposé un résumé de 6 pages comme contribution thématique au 3e congrès de la Gauche Républicaine et Socialiste ; je regrette que mon parti n'ait pas eu le courage de prendre ses responsabilités, en préférant renvoyer ce texte à l'examen d'une commission ultérieure : un enterrement de troisième catégorie, pas très loin de la fosse commune.

Je vous laisse vous faire une idée vous-mêmes du propos si vous prenez le temps de lire.

Frédéric Faravel 

L’immigration entre réalité sociale et instrumentalisations politiques : l’Europe et la France à l’épreuve du regard déformant

L’immigration est devenue l’un des miroirs les plus puissants de nos sociétés : elle reflète à la fois leurs fragilités économiques, leurs tensions culturelles et leurs doutes démocratiques. Depuis 40 ans, elle cristallise des inquiétudes collectives qui dépassent largement la question du nombre de personnes venues d’ailleurs. Dans un monde traversé par les inégalités et la mondialisation, l’étranger est devenu le symbole commode d’un désordre plus vaste. En Europe, la question migratoire agit comme un révélateur : derrière les débats sur les frontières, c’est bien la capacité des États à maintenir la cohésion sociale qui se joue. La France n’échappe pas à cette dérive et à la manipulation du malaise social pour alimenter la peur identitaire aux services de fantasmes idéologiques ou d’intérêts particuliers et/ou partisans.

L’enjeu n’est pas seulement technique – réguler des flux, instruire des demandes d’asile, coordonner des renvois – mais politique et moral – comment construire du commun quand les ressources publiques ont été affaiblies et que les inégalités se creusent ? Répondre à cette question exige de relier une lecture factuelle des migrations à une lecture sociale des fractures internes. C’est ce double travail que tente d’assumer cette note rapide : confronter la réalité des chiffres et politiques publiques aux récits publics qui en déforment la portée.

Une réalité migratoire mondialisée et contrastée

L’immigration n’est plus un phénomène marginal : selon les Nations unies, plus de 280 millions de personnes vivaient en 2023 dans un pays autre que celui de leur naissance, soit 3,6% de la population mondiale1. Pourtant, l’Europe n’en accueille qu’une part minoritaire : environ 10% de sa population est née hors du continent. Ces données, fournies et compilées par les agences internationales (ONU, OCDE, Commission européenne), rappellent que les migrations sont avant tout un processus global et ancien, intensifié par la mobilité, la guerre et le vieillissement démographique de nombreux pays développés.

Au Royaume-Uni, le débat reste paradoxal. Le pays connaît une immigration record depuis 2018 (sous les gouvernements de Theresa May, Boris Johnson et Rishi Sunak) : près de 2 millions d’entrées légales entre 2022 et 2024. La manipulation du thème de l’immigration en Grande Bretagne se comprend dans un contexte d’une pression sociale organisée par les « libéraux » depuis une vingtaine d’années. Bien que ce pays profite de sa position périphérique, de son insularité (l’accord du Touquet impliquait d’ailleurs que ce soit à la France de porter l’essentiel de l’effort du contrôle des frontières entre nos deux pays), l’augmentation de l’immigration est essentiellement l'immigration de travail, qui a plus que compensé les pertes dues au Brexit, c'est-à-dire la fin de la migration d’Europe centrale. Depuis, la migration de travail est en Grande Bretagne organisée sur un modèle canadien. Cette immigration importante, sans équivalent en France, est en revanche compensée par le fait que de tous les grands pays d’Europe, la Grande Bretagne est celui qui a accueilli le moins de réfugiés. Ces arrivées légales importantes (on décrira plus bas le caractère non comparable de l’immigration illégale) ont des effets sociaux qui pèsent sur un pays marqué par un ultra-libéralisme : l'augmentation très forte des loyers, la difficulté d'accéder à l'achat d’un logement et une pression à la baisse sur les salaires de personnes peu ou pas qualifiées.

1United Nations – International Migrant Stock (2024/2025 estimates) : https://www.un.org/development/desa/pd/content/international-migrant-stock

L’immigration entre réalité sociale et instrumentalisations politiques : l’Europe et la France à l’épreuve du regard déformant

Tout cela explique sans doute pourquoi le discours politique britannique s’est durci. Les Travaillistes britanniques sont revenus au pouvoir par effet de balancier, mais sans réel enthousiasme populaire (aucun travail programmatique sérieux en amont n’est d’ailleurs venu tenter d’en susciter un) portés par une lassitude de la working class face aux turpitudes de Boris Johnson (une partie des ouvriers britanniques avaient voté Tory en 2019 sur la promesse « Get Brexit done », ils sont revenus au bercail), le ridicule de sa succession et l’entêtement ultra-libéral de ses successeurs. Les premières mesures du parti travailliste ont été d’augmenter le niveau de qualification des personnes acceptées pour l’immigration légale et de rompre avec une politique « conservatrice » qui avait été mise en œuvre essentiellement pour les besoins d'une partie du patronat en permettant l'entrée de personnes à basse qualification. Cela répondait à une situation concrète mais les travaillistes étaient également convaincus qu’il fallait durcir les politiques d’immigration pour satisfaire les catégories populaires. Or, dans le même temps, en mars 2025, ils ont littéralement frappé ces mêmes catégories populaires, « avec cruauté » a dénoncé le Daily Mirror (tabloïd au lectorat de gauche), en tranchant dans 6 milliards de Livres sterling d’aides sociales (dont celles qui étaient destinées aux malades et aux personnes en situation de handicap) ; nous assistons parallèlement à une radicalisation des électeurs conservateurs (par le ralliement au Reform party) qui rejettent la politique migratoire « laxiste » mise en œuvre par les Tories alors qu’ils avaient promis la fermeté grâce au Brexit. Un an après les émeutes racistes d’août 2024, on peut se demander si la conjugaison des deux phénomènes n’a pas nourri et encouragé les cortèges anti-immigration de la mi-septembre 2025.

Dans ce contexte, l’accord franco-britannique du 10 juillet 2025, instaurant la règle du « un pour un » – pour chaque migrant renvoyé en France, un étranger accepté au Royaume-Uni – symbolise cette tension entre « humanitarisme » affiché et contrôle renforcé. Entré en vigueur le 6 août 2025, l’accord vise à limiter les traversées illégales de la Manche, qui avaient dépassé 40 000 passages en 2023 selon le Home Office. Les images de « small boats » à Calais ou Douvres nourrissent un imaginaire de submersion, pourtant sans rapport avec les chiffres nationaux. L’accord illustre aussi l’asymétrie habituelle de ces arrangements : les flux acceptés et ceux renvoyés ne sont jamais parfaitement équilibrés, et la négociation diplomatique laisse souvent l’un des pays supporter la plus grande charge opérationnelle et politique. Frontex, l'agence de l'Union européenne chargée du contrôle et de la gestion des frontières extérieures de l'espace Schengen (très critiquée à gauche), et d’autres agences rappellent régulièrement que les dynamiques de l’immigration irrégulière varient fortement selon les routes et les années, montrant combien il est faux et dangereux de généraliser à partir d’incidents médiatiques1.

1Migration Observatory / Home Office data on Channel crossings and small boats (UK) : https://migrationobservatory.ox.ac.uk/resources/briefings/people-crossing-the-english-channel-in-small-boats/
Frontex / Reuters reporting on irregular migration trends (2024–2025) : https://www.reuters.com/world/europe/irregular-migration-into-eu-drops-sharply-2024-eu-border-agency-says-2025-01-14/

L’immigration entre réalité sociale et instrumentalisations politiques : l’Europe et la France à l’épreuve du regard déformant

Comparée à ses voisins, la France reste un pays d’immigration modérée. Les entrées régulières s’élevaient à 343 000 en 2024, selon l’Insee, soit beaucoup moins qu’en Allemagne (environ 1 million de titres délivrés la même année). Les estimations du nombre d’étrangers en situation irrégulière oscillent entre 300 000 et 700 000 (contre une estimation de 1,5 million en Grande Bretagne) – un ordre de grandeur stable depuis une décennie, mais le nombre de bénéficiaires de l’Aide Médicale d’État était en forte augmentation, à 466 000 fin 2023 (+47% en 8 ans)1 ce que l’on peut aussi mettre au crédit d’une plus grande efficacité dans le repérage du public cible. Le nombre d’expulsions est également en augmentation : plus de 21 000 expulsions en 2024 en hausse de 27%, ce qui invaliderait la thèse du « laisser-faire » (d’autant que c’est un chiffre inférieur au nombre d’expulsions en 2014 ou en 2019)2. Le solde migratoire français, autour de +150 000 personnes par an, n’a rien d’explosif. Ces ordres de grandeur valent d’être rappelés parce qu’ils contredisent la dramatisation courante dans l’espace public.

Nous ne sommes donc pas ouverts à tout vent. L'idée que nous ne contrôlons plus rien, qu'il n'y aurait aucun filtrage, aucune procédure est totalement fausse : c'est difficile d'entrer en France. Et nous ne sommes pas si « attractifs » que ça. Si la France paraissait si généreuse et que les migrants faisaient du benchmarking entre législations sociales européennes, nous devrions avoir beaucoup plus de migrants que nous n'avons sur le territoire. En réalité, notre pays est avant tout un territoire de passage et les migrants qui gagnent l’Europe ne souhaitent pas spécialement s’y installer car ils ne recherchent pas les bénéfices sociaux qui motiverait selon les droites leur déplacement. Notre modèle et notre langue, au contraire, nous protègent relativement ; la place de l’anglais comme langue de communication globale et, surtout, la réputation d’un marché du travail britannique peu regardant sont des motifs d’incitation bien plus fort que la générosité supposée de notre système sociale (qui pour des clandestins ne pourrait passer que l’Aide Médicale d’État ou AME). Je parle de réputation car, au Royaume-Uni, l’employeur n’était susceptible d’être poursuivi, jusqu’à la fin des années 1990, qu’au titre de l’aide à l’entrée ou au séjour d’un travailleur illégal ; l’introduction d’une sanction contre l’employeur date d’une disposition de la loi sur l’asile et l’immigration (Asylum and Immigration Act), entrée en vigueur le 27 janvier 1997, qui incrimine l’emploi d’une personne soumise au contrôle de l’immigration et ne disposant pas de l’autorisation de séjourner ou de travailler au Royaume-Uni ; l’employeur est passible d’une amende de 5 000 £. Contrairement à ce que prévoient la plupart des autres législations, cette peine est moins importante que celle susceptible d’être prononcée à l’encontre du travailleur. Si l’emploi de travailleurs clandestins n’est pas une spécificité britannique (les arrière cuisines ou les livraisons de repas à domicile dans les grandes agglomérations françaises le démontrent assez régulièrement), la stratégie répressive croissante des gouvernements britanniques n’a pas eu d’effet sur le nombre de sans-papiers3 : étant incapables d’avoir accès à l’aide de la police ou d’une entité officielle sous peine d’être dénoncés et expulsés, ces sans-papiers cherchent à se cacher et à travailler dans l’ombre et sont dès lors plus susceptibles d’être victimes d’esclavage moderne.

Mais les chiffres ne suffisent pas à calmer les peurs. Selon divers instituts de sondage, sur des enquêtes réalisées en 2024 et 2025, entre 60 et 67% des Français jugeraient qu’il y a « trop d’immigrés »4, une proportion quasi identique en Allemagne, au Royaume-Uni et en Italie. Le décalage entre réalité statistique et perception sociale est abyssal. L’immigration n’est pas tant vécue comme un fait démographique que comme un symbole d’impuissance politique : la frontière devient alors une métaphore du pouvoir de l’État lui-même.

1Rapport sur l'Aide Médicale de l'État (AME) – Ministère de la Santé / rapport Evin-Stefanini (2023) : https://sante.gouv.fr/IMG/pdf/rapport_ame-decembre-2023.pdf

3Rapport du National Audit Office – Immigration enforcement - NAO report (2020) : https://www.nao.org.uk/reports/immigration-enforcement/

4Synthèse des sondages sur les rapports des Français à l’immigration sur plusieurs années : https://fr.statista.com/statistiques/661665/francais-adhesion-trop-immigres-france/

L’immigration entre réalité sociale et instrumentalisations politiques : l’Europe et la France à l’épreuve du regard déformant

L’intégration, un défi complexe plus qu’un échec

L’intégration des immigrés ne peut être évaluée uniquement à l’aune de la langue ou de l’emploi. Elle suppose une double dynamique : la capacité des institutions à accueillir et celle des individus à s’inscrire dans la société d’arrivée. L’OCDE, dans son rapport Indicateurs d'intégration des immigrants 2023 – S'installer (2023), mesure 83 indicateurs d’intégration – taux d’emploi, accès au logement, maîtrise linguistique, participation civique – et montre que les performances varient fortement selon les politiques publiques et le type de migrants1.

La France y figure en position moyenne : des progrès existent, notamment pour les jeunes issus de l’immigration, mais des lacunes persistent dans l’insertion professionnelle et « l’égalité des chances ». Depuis 2018, la politique française s’est durcie : les critères de naturalisation ont été relevés et une circulaire ministérielle du 2 mai 2025 a formalisé le passage du niveau de langue exigé pour la naturalisation du B1 au B22. Bruno Retailleau a justifié cette réforme par « la nécessité d’un socle linguistique commun ». Pourtant, comme le dénoncent associations et acteurs de l’insertion, les moyens dédiés aux cours de français langue étrangère stagnent et sont insuffisants : le budget effectif pour la formation linguistique des primo-arrivants est, selon les réseaux associatifs, largement inférieur aux besoins recensés, et nettement inférieur à l’effort consenti par l’Allemagne en proportion du public accueilli. Une situation qui interroge d’autant plus quand on constate qu’on ne donne pas forcément dans tous les territoires de la République à nos jeunes élèves les moyens en matière d'instruction et de pédagogie…

Certes, durant les « trente glorieuses », beaucoup d'emplois ne nécessitaient pas forcément la maîtrise de l'écrit ou de la lecture, les emplois manuels étaient beaucoup plus nombreux ; aujourd'hui, il n’existe pratiquement aucun métier où cela ne soit pas nécessaire. Là résiderait la justification d’un relèvement des critères et du niveau d'exigence en matière linguistique. Or, le niveau de maîtrise de la langue à un niveau B2 ne garantit en rien une réelle adhésion à la nation française et à sa spécificité politique… On mélange ici deux objectifs différents : d’une part, la question de l’employabilité et de l’intégration économique et sociale des migrants ; d’autre part, la question de savoir si parmi elles la République française reconnaît et sanctionne positivement leur désir d’être Français.

La différence entre migrants économiques et réfugiés éclaire ces disparités. Les premiers, souvent recrutés via des chaînes de recrutement et des réseaux professionnels, arrivent avec des qualifications parfois reconnues et des contacts. Les réfugiés, eux, fuient des conflits, débarquent sans préparation et connaissent l’exil traumatique – il leur faut plus de temps et d’accompagnement pour atteindre une insertion durable. L’OCDE observe qu’en moyenne, il faut six à huit ans pour que le taux d’emploi des réfugiés atteigne celui des natifs. Cela plaide pour des politiques différenciées : l’exigence de résultats rapides pour tous est déraisonnable.

L’école reste un levier central. L’Insee montre qu’environ 80% des enfants issus de l’immigration obtiennent un diplôme du second cycle, mais l’écart de réussite avec la moyenne reste significatif3. Ces écarts s’expliquent davantage par la ségrégation scolaire, la précarité économique et la faiblesse des moyens d’éducation dans certains territoires que par une quelconque « incapacité culturelle » des familles immigrées. Autrement dit, l’échec scolaire des enfants d’immigrés est d’abord et avant tout un échec de l’action publique et de la mise en œuvre des politiques publiques de droit commun dans les quartiers où habitent les populations les plus fragiles.

1Les indicateurs de l’intégration des immigrés 2023 – Trouver ses marques : https://www.oecd.org/fr/publications/les-indicateurs-de-l-integration-des-immigres-2023_d5253a21-fr/full-report.html

3INSEE, Niveau de diplôme des immigrés et des descendants d’immigrés par origine géographique : https://www.insee.fr/fr/statistiques/4187349#figure1_radio2
INSEE, Immigrés et descendants d'immigrés – édition 2023 – Niveau de diplôme des immigrés et descendants d’immigrés : https://www.insee.fr/fr/statistiques/6793262?sommaire=6793391

L’immigration entre réalité sociale et instrumentalisations politiques : l’Europe et la France à l’épreuve du regard déformant

Une fracture sociale avant d’être culturelle

La crispation identitaire contemporaine n’a de sens qu’en la reliant à la fracture sociale. Les données de l’Insee sont cruelles : le taux de pauvreté des immigrés en France atteint 30%, contre environ 14% pour l’ensemble de la population1. La concentration des ménages d’origine étrangère dans le logement social est élevée – un ménage d’origine algérienne sur deux vit dans le parc social – ce qui met en lumière l’interdépendance entre politiques du logement, ségrégation territoriale et tensions sociales.

Dans ce contexte, le discours politique simplifie et instrumentalise. On évoque une « perte de maîtrise » des frontières, alors que la France procède chaque année à environ 20 000 éloignements d’étrangers en situation irrégulière, un chiffre stable depuis 2018 et loin des images d’anarchie brandies par certains commentateurs. François Bayrou s’est laissé aller à parler de « submersion », alors que la part d’immigrés reste inférieure à celle du Royaume-Uni (13%) ou de l’Allemagne (15%). Ce décalage révèle un glissement du réel vers le symbolique : le rejet de l’immigration devient le langage à travers lequel on dit autre chose – la peur du déclassement, la défiance envers les élites, la nostalgie d’un ordre disparu.

Cette translation du social vers le culturel est au cœur du populisme contemporain. Aux États-Unis, Donald Trump a bâti sa carrière sur la promesse de « reprendre le contrôle » d’une frontière devenue métaphore de la souveraineté perdue ; en Allemagne, la montée de l’AfD exprime des rancœurs sociales liées à la perte d’identité, la transformation économique et la désindustrialisation dans les Länder de l’Est du pays ; certes l’AfD fait des scores en Allemagne de l’Ouest mais les gros bataillons sont bien parmi les Ossies. Il y a deux facettes contradictoire avec l’Allemagne : elle est restée longtemps rétive à l’élargissement des conditions de naturalisation à ses immigrés économiques (turcs ou yougoslaves), avant de sauter le pas quelques années avant la crise migratoire. Mais l’Allemagne, vu le nombre de réfugiés qu'elle a accueilli en réalité n’a pas si mal réussi leur intégration au regard des problèmes intrinsèques que cela posait. Par rapport à tous les autres pays européens, c'est très frappant, notamment parce que le système fédéral impose une répartition des réfugiés à travers tout le pays et le rôle des associations (et les Églises) a été beaucoup plus fort et respecté encore que chez nous.

En France, les discours anti-immigration prospèrent sur le même terreau : celui d’une société qui doute de sa capacité à protéger ses citoyens et qui subit, ces dernières décennies, la désindustrialisation et un affaiblissement du filet social.

Loin de résoudre la question sociale, la stigmatisation de l’immigration la déplace. Elle permet de justifier des politiques économiques qui creusent les écarts, tout en donnant l’illusion d’une fermeté régalienne. Les gouvernements successifs ont parfois cédé à ce double jeu : s’affirmer sur la sécurité et la maîtrise des frontières tout en favorisant des politiques libérales qui accroissent la précarité. Le résultat est une explosion symbolique où l’immigré tient la place du bouc émissaire d’un modèle social en recomposition.

1INSEE, Les revenus et le patrimoine des ménages : https://www.insee.fr/fr/statistiques/7941405?sommaire=7941491

La France au cœur des tensions : entre fantasmes et réalités

En France, les mythes ont la vie dure. Celui du « grand remplacement » en est devenu le plus persistant. Popularisé par Renaud Camus puis repris par Éric Zemmour, il postule qu’une population étrangère s’apprêterait à supplanter la population « historique ». Cette thèse catastrophiste et décliniste relayée par la récente pétition de Philippe de Villiers rejoint donc dans l’outrance les mots d’ordre de la manifestation anti-immigration de Londres. L’outrance transparaît également dans le fait qu’Éric Zemmour, devenu tout à fait marginal avec ce même discours sur la scène politique française, ait tenu à y faire connaître sa présence. Outrance également avec la présence par vidéo interposée d’Elon Musk et d’un discours apocalyptique : « Que vous choisissiez ou non la violence, la violence viendra à vous, il faut agir, sinon vous mourrez. »

Pourtant, les données contredisent ce récit. L’Ined rappelle que la proportion d’immigrés dans la population française est passée de 6,5% en 1990 à environ 10,3% en 2024, une progression lente et comparable à la moyenne européenne. Le nombre de naturalisations a plutôt diminué ces dernières années, ce qui va à l’encontre d’un discours d’ouverture incontrôlée. Quant aux réfugiés, la France en accueille environ 150 000 sur une période annuelle donnée – un chiffre inférieur à celui de l’Allemagne, qui a, pour mémoire, pris plus d’un million de personnes durant la crise migratoire de 2015-2016.

L’idée d’un « peuple menacé » ignore aussi la dynamique d’intégration et de mixité familiale. Les enquêtes de l’Insee montrent que 31% des adultes vivant en France ont au moins un grand-parent immigré, mais seulement 5% ont quatre grands-parents étrangers. Autrement dit, le métissage est courant et s’accroît génération après génération. L’histoire sociale est claire : chaque arrivée massive (Italiens, Espagnols, Polonais, Maghrébins après 1945) a d’abord suscité rejet et peur avant de s’insérer dans le creuset national.

C’est là que le bât blesse : la France a progressivement désinvesti dans les politiques d’intégration. L’AME, les programmes d’apprentissage du français, les subventions aux associations d’insertion ou aux structures locales de formation ont subi des coupes ou des ajustements administratifs qui ralentissent l’accueil effectif. Faute d’accompagnement, les difficultés sociales se figent et confirment l’image d’une intégration « ratée », alors qu’il s’agit souvent d’un déficit d’action publique. La boucle se referme : l’État, moins présent sur le plan social, laisse le terrain aux opérateurs privés et aux discours simplificateurs.

Le cas Philippe de Villiers : symptôme d’une instrumentalisation médiatico-politique

La pétition lancée par Philippe de Villiers à l’automne 2025 constitue un cas d’école d’instrumentalisation. Présentée comme une initiative citoyenne, elle s’inscrit en réalité dans une stratégie médiatique sophistiquée et polarisante. Hébergée sur un site dédié, elle aurait recueilli « plus d’un million deux cent mille signatures » en quelques semaines, selon ses promoteurs. Mais ces chiffres n’ont jamais été vérifiés : des tests de journalistes ont montré qu’on pouvait signer plusieurs fois avec de fausses adresses. La viralité des plateformes et la porosité des vérifications rendent ces compteurs peu fiables ; leur vertu principale est politique : construire une preuve par l’apparence.

Le texte même de la pétition est un condensé de rhétorique identitaire : « Nous sommes en train de changer de civilisation. Il faut sauver les derniers Français avant qu’il ne soit trop tard. » Ce vocabulaire apocalyptique emprunte directement à la rhétorique du « grand remplacement » et au registre conspirationniste. Populicide, c’est le titre de son dernier livre publié ce mois d’octobre 2025. La traduction sans fard de l’expression « génocide blanc », théorie conspirationniste d'extrême droite associée aux idéologies racialiste, néonazie, identitaire, nationaliste blanche, suprémaciste et séparatiste blanche, qui soutient que l'immigration de masse, l'intégration raciale, le métissage, de faibles taux de fécondité des Blancs, l’avortement, la confiscation de terres des Blancs, la violence organisée contre eux ou leur élimination y compris dans les pays à majorité blanche seraient hypothétiquement encouragés. Cette théorie d'ultradroite soutient que ces actions visent à remplacer, éliminer ou liquider délibérément les populations blanches, à démanteler le pouvoir collectif blanc, à rendre la race blanche minoritaire et à faire en sorte que les Blancs disparaissent par assimilation forcée ou par un génocide violent.

La publication de ce nouvel « essai » chez Fayard, maison désormais intégrée à la galaxie Bolloré, a bénéficié d’un relais massif : CNews, Europe 1 et Le Journal du dimanche ont multiplié les segments dédiés, transformant la pétition en feuilleton médiatique. Ce point est important : la convergence entre relais éditoriaux puissants et acteurs politiques permet de propulser un thème du hors-sol à la première page du débat public.

Sur le plan politique, cette campagne vise autant à concurrencer le Rassemblement national qu’à repositionner la droite conservatrice. Laurent Wauquiez, par exemple, a choisi de s’affirmer publiquement en déclarant sur les réseaux : « J’ai signé la pétition pour un référendum sur l’immigration, et vous ? » – une posture qui le place à la droite du RN dans le but évident de trouver une audience. Pourtant, l’action reste marginale sur le plan institutionnel : le Conseil constitutionnel et plusieurs juristes ont rappelé que la question de la politique migratoire ne se prête pas au référendum tel qu’imaginé par Villiers, et que la procédure d’initiative démocratique exigerait des garanties et un cadre constitutionnel différents.

L’immigration entre réalité sociale et instrumentalisations politiques : l’Europe et la France à l’épreuve du regard déformant

Mais pour ces protagonistes qu’importe ! Au-delà des chiffres et du droit, c’est la performativité qui compte : occuper l’espace médiatique, nourrir la peur et imposer des mots. Dans ce cadre, la pétition Villiers fonctionne moins comme un instrument de décision que comme un révélateur : elle montre la manière dont la scène politique se déplace sur le terrain émotionnel, où la véracité statistique cède le pas à la dramaturgie identitaire. Elle montre aussi combien certains acteurs sont prêts à instrumentaliser la détresse réelle de citoyens (logement, emploi, sécurité) pour en faire un levier électoral, sans jamais chercher à répondre à la réalité concrète de cette détresse.

La pétition Villiers a cependant un mérite : elle fait voler en éclat l’hypocrisie des extrême droites françaises. Voilà maintenant une quinzaine d’années que le Front National puis le Rassemblement National ont nettoyé leur programme sur l’immigration. Longtemps, il a mis en cause les naturalisations accordées depuis 1974 ; en 1995 le FN proposait de « cesser toute immigration » et un rapatriement de 3 millions d'immigrés dans leur pays d'origine. Mais dès 2007, il se limite à un objectif d'arrêt de l'immigration. Depuis lors, et dans la stratégie de dédiabolisation mise en œuvre par Marine Le Pen dès 2011, le FN puis le RN ont finalement porté sur l’immigration et l’intégration un programme de droite radicalisée, tout en continuant de prêcher la haine des étrangers et tous ceux présentés comme tels et en faisant pression sur la droite « dite républicaine » qui s’est progressivement acculturée au programme de l’extrême droite (ou retour en arrière si on se souvient des campagnes contre « l’invasion migratoire » du RPR de la fin des années 1970 à Paris et du radical virage anti-immigration du même parti en 1990).

Depuis 2002, on ne compte pas moins de onze lois promulguées relatives à l’immigration, les expulsions, l’asile ou la nationalité. La tendance générale est au durcissement, accompagnée par un discours justificatif que l’insuffisante maîtrise des flux et des frontières qui accroît l’angoisse plutôt que d’en résorber les causes. Il me faut ici faire un peu de provocation : l’opinion publique, bombardée de lois et d’arguments qui expliquent que chacune des lois antérieures étaient laxistes et que la situation serait devenue ingérable, réagit comme un toxicomane. Sur les électeurs visés par les droites et le RN (quelle que soit leur origine sociale, religieuse ou politique), la dose apaise pour un temps, toujours plus court, et les passions reprennent le dessus ; il en faut toujours plus, car l’antalgique ne répond jamais à la cause de l’angoisse : politiques, commentateurs, influenceurs et médias ont convaincu depuis des années que l’intégration était un échec, que les enfants et les petits-enfants d’immigrés maghrébins ou africains n’étaient en réalité pas vraiment Français et que les banlieues françaises étaient toutes devenues des « territoires perdus de la République », des Molenbeek-sur-Saône, nids de la cinquième colonne islamiste.

L’arrivée au pouvoir du Rassemblement National (et ses alliés actuels ou futurs) poserait à ce parti un dilemme certain. Il est déjà débordé en discours sur sa droite par ses propres soutiens médiatiques. Un nouveau durcissement des politiques migratoires, tel qu’il le réclame aujourd’hui, ne satisferait pas la tendance de l’opinion publique qu’il a nourri et fait croître pendant des décennies. Il serait donc condamné soit à favoriser l’émergence d’un nouveau concurrent plus radical sur son extrême droite, nourri par les déçus de sa politique, soit à mettre en œuvre son programme initial (élaboré quand toute prise du pouvoir semblait illusoire) qui ressemble furieusement au programme actuel de l’AfD, celui de la « remigration » (avec des camps de concentration qui ne disent pas leur nom) et les dénaturalisations massives en plus. Un véritable déclencheur de guerre civile.

La logique de surenchère permanente dans laquelle le débat public s’est engagé devrait faire réfléchir ceux qui à gauche croient qu’il suffirait d’un discours dur sur l’immigration pour reconquérir électoralement les classes populaires : les politiques migratoires ne sont pas l’attente de l’opinion publique. Il n’est pas interdit – il est même recommandé – de ne pas céder aux fantasmes gauchistes du no border ; il est utile de rappeler que la gauche n’est pas laxiste en matière de maîtrise des frontières ou de combat contre les filières clandestines ; il serait utile de compléter ce dispositif par la réduction de l’inertie administrative qui crée des « sans papiers » et fabrique des OQTF non expulsables (en termes de démonstration de l’impuissance de l’État voilà qui est dévastateur). Mais surtout, il est urgent et vital d’imposer un contre-récit positif sur l’intégration républicaine, adossé à des politiques publiques concrètes, pour résorber une vision raciste de la société qui s’est largement développée. Ce serait une erreur mortelle pour la République française de considérer que les secteurs de l’opinion publique mis en position d’« insécurité culturelle » seraient perdus pour la cause : les pouvoirs publics, les associations et les organisations politiques progressistes doivent impérativement réfléchir à la manière de redonner confiance à nos compatriotes dans l’efficacité du modèle républicain.

L’universalisme en question : la bataille culturelle et le sens du commun

Au-delà des polémiques, c’est le socle philosophique de la République qui est en jeu. Le discours universaliste, fondé sur l’idée d’égalité des citoyens indépendamment de l’origine, semble perdre du terrain face aux logiques d’appartenance et d’exclusion. La bataille culturelle engagée par les droites identitaires – en France comme ailleurs – consiste à substituer au principe d’universalité celui d’homogénéité culturelle. Ce glissement est dangereux car il fait coïncider la qualité de citoyen et l’appartenance à une origine supposée « naturelle ».

Les droites (en France comme ailleurs) prétendent combattre une « hégémonie culturelle » de la gauche : c’est une forme de discours unificateur des Réactionnaires à travers l’occident. Finalement, la radicalisation des discours sur l’immigration et l’intégration serait une forme de retour au « bon sens près de chez vous », après des années Mitterrand coupables de naïveté humanitaire et d’arrière-pensées politiques. Ce serait une erreur de croire que nous aurions vécu dans les années 1980 et 1990 sous une hégémonie culturelle anti-raciste, avec le symbole des concerts de SOS Racisme et du badge « Touche pas à mon pote ». Il ne s’agit pas d’une question de mode, avec une époque où l’anti-racisme aurait été à la mode, mode qui serait passée aujourd’hui. En réalité, la raison de la visibilité du mouvement anti-raciste en France dans les années 1980, certes avec le contexte favorable d’un gouvernement socialiste, c'est que la France était alors très en retard dans la lutte contre le racisme.

L’histoire montre pourtant que les intégrations et le melting pot se sont faits. Les États-Unis, qui comptent aujourd’hui environ 15% d’immigrés, se sont construits après coup1 sur la diversité. Il y a un siècle les Irlandais, les Catholiques, les Slaves, les Juifs ne faisaient pas partie de l'identité américaine. L’élection du premier président catholique, John Fitzgerald Kennedy, a fait sensation en novembre 1960. Aujourd’hui, personne ne doute que quelqu'un qui porte un nom juif, polonais, un nom italien, etc. est réellement américain. La construction politico-raciale des États-Unis d’Amérique continue cependant d’interroger sur leur capacité à dépasser réellement les discriminations et les ségrégations à l’égard des Afro-américains et des Amérindiens.

La France, quant à elle, porte la trace de vagues migratoires successives qui ont modelé son tissu social. Le récit national s’est toujours recomposé. Les enseignements des enquêtes de l’INSEE et de l'INED que nous évoquions plus haut le disent : les populations ne se séparent pas, elles se rapprochent. et ça, c'est quelque chose de fondamental. Mais à mesure que l'intégration se fait, plus il y a des réactions contre cette intégration et plus la bataille culturelle continue. Mais c'est une bataille culturelle complètement rétrograde, qui ne correspond pas du tout à la réalité structurelle du rapprochement des populations et qui ne correspond pas non plus à notre identité républicaine et à l’histoire de notre pays depuis 150 ans. Car, malgré certains réflexes ethnoculturels dont notre pays n’est pas immunisé (même si dans un pays aussi divers que le nôtre, la Réaction identitaire se prend elle-même les pieds dans le tapis : Charles Maurras, inspirateur nationaliste des identitaires actuels, ne jurait que par la latinité, les régionalismes breton, basque ou germanique n’avaient pas voix au chapitre), la Nation française s’est originellement, par la Grande Révolution puis par sédimentation sur ce marbre, définie comme politique : est Français, deviendra Français, celui ou celle qui partage le projet universaliste de la République française. Contrairement aux États-Unis, l’ambition française ne se contente pas de de prêcher un individualisme et la coexistence communautaire – « que chacun reste chez soi et les vaches seront bien gardées ». La République française prétend créer une communauté nationale unique, qui ne nie pas les identités de chacun mais n’a de signification que civique et non ethnoculturelle ; on pourrait ainsi renverser le texte La découverte ou l’ignorance de Morvan Lebesque mis en musique par Tri Yann : « [Breton, Ch’timi ou banlieusard] sans problème, il me faut donc vivre [la République française] en surplus ou pour mieux dire en conscience. Si je perds cette conscience, la [République Française] cesse d'être en moi ; si tous les [Français] la perdent, elle cesse absolument d'être. » C’est une vision, une définition de la nation beaucoup plus exigeante : elle nécessite dans l’absolu de chacun mais surtout des pouvoirs publics plus d’investissements, car elle n’est pas acquise en soi et pour l’éternité.

1Les États-Unis d’Amérique ne seraient certes pas ce qu’ils sont devenus sans l’apport migratoire de tous les damnés de l’Europe, quelles que soient leurs origines ou leurs religions, leur intégration fut particulièrement difficile et violente, tout comme la « conquête de l’Ouest » : le rejet des Irlandais catholiques a été popularisé par Gangs of New York de Martin Scorcese, mais il ne faut pas non plus oublier que les juifs et les catholiques (italiens et hispanophones) étaient la cible des campagnes de haine du Ku Klux Klan de la fin du XIXème siècle jusqu’à la seconde guerre mondiale. Cependant la construction de la « nation américaine » à son origine n’a pas été construite dans l’objectif d’accueillir de nombreux migrants pour conquérir des terres infinies : la conception dominante des « Pères fondateurs » est celle d’une nation anglo-écossaise protestante, qui protège les différentes dénominations confessionnelles (et fait un peu plus que tolérer les juifs et les catholiques). Mélange d’aristocratie terrienne et de démocratie républicaine, les États-Unis naissant ont défini le périmètre du peuple appelé à participer aux délibérations ; construction nouvelle, il fallait affirmer, une fois la métropole coloniale chassée, qui en faisait partie et qui en étaient exclus : or si la Révolution française a défini un « peuple politique », la Révolution américaine a fondé une césure raciale : sont étrangers les esclaves « nègres » et les Amérindiens.

L’immigration entre réalité sociale et instrumentalisations politiques : l’Europe et la France à l’épreuve du regard déformant

Par contre, nos sociétés sont de plus en plus déstructurées par des effets de mondialisation, de concurrence, de déstructuration des acquis sociaux ; dans ce contexte, certaines pressions migratoires peuvent donner le sentiment que ça s'accentue, notamment quand elles sont utilisées en partie par les détenteurs du pouvoir économique et leur fondés de pouvoir politiques, qu’on trouve à droite comme à l’extrême droite. Le rôle politique de l’extrême droite en lien avec une partie du patronat pour détourner l’attention de nos compatriotes tout en continuant l’exploitation d’une main-d’œuvre dépendante est assez évident.

Où se fait l’intégration des immigrés ? Là où ils s’installent et là où leurs enfants grandissent… Comme précédemment dans l’histoire, ce sont les villes, sources d’emploi, et leurs banlieue, leurs quartiers populaires qui accueillent d’abord les immigrés puis leurs familles. À ce titre, le quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV)1 doivent être regardés avec attention, car les immigrés y sont relativement sur-représentés2. L’Insee a étudié les trajectoires résidentielles des habitants des QPV entre 2011 et 2020 grâce à un échantillon démographique permanent3. Les habitants de ces quartiers ont déménagé plus souvent que ceux de l’environnement urbain (53% contre 47%), sauf chez les 18-29 ans, moins mobiles. Cette moindre mobilité des jeunes en QPV s’explique par une décohabitation familiale plus tardive et une insertion plus difficile sur le marché du travail. L’étude visait à déterminer si les QPV jouent un rôle de « sas » temporaire ou de « nasse » durable pour les populations en difficulté (des études complémentaires, et plus ciblées territorialement, sont en cours, pilotées notamment par des centres de ressources de la politique de la ville pour identifier les trajectoires résidentielles des habitants des QPV4). L’Insee conclut que les deux effets coexistent : 48% des habitants sont restés en QPV durant toute la période, tandis que 52% en sont sortis ou y ont transité. Les résidents stables et les entrants ont un niveau de vie intermédiaire, tandis que les mobiles ont les niveaux de vie les plus faibles. Le taux de pauvreté des sortants est inférieur à 20% en 2020, contre plus de 40% pour les mobiles restés en QPV. L’effet « sas » est illustré par l’amélioration du niveau de vie des sortants et passagers après avoir quitté un QPV. Les locataires du parc privé sont les plus mobiles, suivis des locataires du parc social, les propriétaires étant les moins mobiles. Le logement social joue un rôle central dans la dynamique des QPV, puisqu’il concerne 69% de leurs habitants, contre seulement 17% ailleurs.

Alors que nombre de médias présentent les quartiers populaires comme étant systématiquement des lieux de relégation, de violence, d’insécurité, de narcotrafic, de communautarisme ou de séparatisme, ces « quartiers prioritaires » jouent le rôle qu’ont toujours joué tous les quartiers populaires au XXème siècle : on passe en QPV quand on arrive en France ou que sa situation sociale est précaire, on s’y intègre culturellement et socialement, car les logiques de solidarité y sont souvent plus fortes – on y retrouve des personnes de son origine ou de sa classe sociale, on y trouve des acteurs associatifs engagés, les collectivités et l’État y ont développé des dispositifs – mais qui peuvent souffrir du recul général des services publics et des mouvements d’éducation populaire (avec une évolution idéologique de ces derniers), et on évolue ensuite vers d’autres quartiers.

Certes ces quartiers conservent des situations difficiles parce que les populations qui se sont intégrées socialement et culturellement les quittent et sont remplacées par de nouveaux entrants5. Car il n’y a pas que les revenus qui y sont moins élevés :

  • les QPV sont aussi ceux où sont concentrés les problèmes de qualité du logement ;

  • ceux où les services publics (et moins de services tout court) sont les moins présents ou insuffisants par rapport à d’autres qui ont moins de difficultés sociales : éducation, santé, sécurité, culture, emploi, CPAM, etc. Le rapport Cornut-Gentille/Kokouendo de 20186 avait établi qu’un enfant de Seine-Saint-Denis perdait un an de scolarité sur tout son parcours par défaillance de services publics – rapport confirmé en octobre 2020 par celui de l’Institut Montaigne7 qu’on peut difficilement décrire comme une officine gauchiste ;

  • les QPV sont aussi ceux où il y a moins d’emploi ;

  • les QPV sont aussi ceux qui sont les moins bien desservis en transports.

Cette situation n’est pas du ressort des habitants mais d’une défaillance accumulée des pouvoirs publics durant plusieurs décennies et d’efforts de rattrapage et de mobilisation de l’action publique de « droit commun » très largement insuffisants. Les majorité des communes où se trouvent ces quartiers connaissent donc des situations sur des décennies qui pourraient décourager plus d’un élu local. Raison de plus pour soutenir fortement ces communes, afin de renforcer les dynamiques d’intégration économiques, sociales, culturelles et civiques. Finalement les QPV ne seraient-ils pas des quartiers « plus républicains » que les autres (en tout cas que les villes qui refusent obstinément par exemple d’agir pour atteindre les 25 % de logements sociaux) ? L’expression de « Plan Marshall pour les banlieues » a été très largement galvaudée – car jamais suivi d’effets ; il ne me paraît pas non plus imaginable de s’engager dans une logique de déconstruction/restructuration/reconstruction de l’ensemble des agglomérations françaises pour en faire un paradis du « vivre ensemble » (une sorte de Programme national de renouvellement urbain puissance 10) : par contre, l’effort budgétaire de rattrapage et de mobilisation du droit commun pour la cohésion sociale urbaine est bel et bien d’un niveau « PNRU10 ».

1Ces quartiers sont définis par la Loi dite Lamy de 2014 selon des critères précis : être situé dans une unité urbaine de plus de 10 000 habitants ; regrouper au moins 1 000 habitants ; présenter un revenu inférieur à la moyenne nationale et à celle de l’unité urbaine. La géographie prioritaire a été actualisée par deux décrets (décembre 2023 et décembre 2024) dans l'hexagone et en outre-mer : on en compte désormais 1609 et plus de 6 millions de personnes y vivent.

2INSEE, Immigrés et descendants d'immigrés – Édition 2023 – Conditions de logement : https://www.insee.fr/fr/statistiques/6793286?sommaire=6793391

3La moitié des personnes ayant habité en quartier prioritaire entre 2011 et 2020 y restent tout au long de la période - Insee Première • n° 1996 • Mai 2024 - https://www.insee.fr/fr/statistiques/8188284#onglet-1

4Pour savoir ce qu’est un centre de ressources de la politique de la ville : https://www.reseau-crpv.fr/les-crpv/

5Et les quartiers qui sortent de la politique de la ville le font trop souvent pour de mauvaises raisons : déprise démographique ; évacuation d’une partie des populations socialement défavorisées par changement de l’habitat et gentrification… rarement élévation du niveau social général et amélioration de la situation économique du territoire.

6Rapport d'information déposé en application de l'article 146-3 du règlement, par le comité d'évaluation et de contrôle des politiques publiques sur l'évaluation de l'action de l'État dans l'exercice de ses missions régaliennes en Seine-Saint-Denis, n° 1014 : https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/rapports/cec/l15b1014_rapport-information

7Les quartiers pauvres ont un avenir - Institut Montaigne, octobre 2020 : https://www.institutmontaigne.org/publications/les-quartiers-pauvres-ont-un-avenir

L’immigration entre réalité sociale et instrumentalisations politiques : l’Europe et la France à l’épreuve du regard déformant

L’universalisme républicain n’est pas une injonction abstraite ; il est un projet matériel : scolarité renforcée, éducation populaire, accès au logement, politique de l’emploi ciblée, formation professionnelle adaptée, soutien aux associations locales, désenclavement. Sans ces instruments, les principes restent papillons. La gauche universaliste a vacillé parce qu’elle n’a pas su, ces dernières décennies, préserver le lien social face aux transformations économiques : dérégulation, précarisation, tertiarisation de l’emploi. Redonner consistance à l’universalisme demande donc une réaffirmation des politiques publiques tout en renouvelant et en renforçant le plaidoyer idéologique.

Quelques pistes de travail pour sortir de la polarisation

  1. Relancer l’investissement dans l’accueil et l’intégration : financer massivement les dispositifs d’apprentissage du français qui ne peuvent être portés à bout de bras par des associations, réduire les délais d’instruction des demandes d’asile et des titres de séjour (ce qui suppose un renforcement massif des effectifs déconcentrés de l’État – pas de recours à l’IA, merci), et renforcer les partenariats avec les acteurs associatifs de terrain. Une montée en puissance budgétaire – voire une enveloppe exceptionnelle pluriannuelle – permettrait d’accompagner des cohortes de primo-arrivants sans créer de tensions supplémentaires. Il faudra également redonner une nouvelle impulsion politique aux politiques publiques de lutte contre les discriminations et le racisme. Depuis plusieurs années, sans pour autant que l’on constate une dégradation, c’est un angle mort de l’action publique ; il suffit de se rappeler l’échec récurrent à mettre fin aux contrôle au faciès, mais surtout il s’agit de rétablir les conditions de l’émancipation sociale : la République ne peut tolérer qu’une partie de ses citoyens subissent de fait des discriminations à l’orientation scolaire ou à l’embauche du fait de leur adresse ou de leur origine supposée.

  2. Restaurer l’émancipation par l’école : l’école ne peut pas se retrouver en charge de traiter tous les maux de la société, mais si elle ne fonctionne pas bien alors les logiques de fracture sociale et civique ne pourront que s’aggraver. Sans école publique, pas de citoyens, et sans citoyens, pas de République. Pas d’intégration réelle non plus. Une grande partie des problèmes qui touchent l’école française a partie liée avec cette précarisation grandissante des professionnels de l’Éducation nationale, à qui l’on délègue pourtant de plus en plus de missions autrefois dévolues à d’autres institutions. L’effort budgétaire de rattrapage doit être spectaculaire : si l’on manque de candidats au concours, si l’on recrute parfois en dépit du bon sens pour combler les trous, si trop d’enseignants absents ne peuvent plus être remplacés, c’est que la fonction a perdu toute attractivité salariale et tout prestige social. Les dispositifs REP et REP+ doivent être étendus en harmonisant par le haut les géographies prioritaires de l’éducation nationale et de la politique de la ville. Le nombre d’élèves par classe doit baisser dans le primaire. Il faut travailler à réduire les possibilités de contournements de la carte scolaire, par incitation (moyens mis à disposition, options, etc.) et par contrainte, avec un nouveau découpage des secteurs en fonction de la mixité sociale. Enfin il faudra adopter une loi visant à conditionner les subventions versées aux établissements privés sous contrat à des critères de mixité sociale et aller plus loin si cela n’est pas suffisant : il faut arrêter d’avoir peur de son ombre, la guerre scolaire ne s’est jamais arrêtée, elle est menée par l’école privée et ses soutiens politiques, contre l’école de la République et les enfants les plus défavorisés de notre pays. La République n’a plus le luxe de financer le séparatisme scolaire : les ressources récupérées ou économisées devront être réinvesties dans l’école publique.

  3. Redéployer la politique du logement : le dossier du logement, et notamment du logement social, est l’un des grands absents du débat budgétaire de cet automne 2025 … à croire que l’absence de gouvernement au moment du congrès du mouvement HLM est une métaphore annonciatrice de la suite. Mais il ne suffira pas de construire et réserver une part de logements sociaux pour les ménages précaires, coupler les programmes de rénovation urbaine avec des dispositifs d’accompagnement social, afin de limiter la ségrégation territoriale qui alimente les ressentiments. Il faut évidemment accentuer la pression sur les collectivités qui refusent obstinément l’accueil du logement social, en transférant si nécessaire les pouvoirs du maire en matière d’urbanisme au préfet. Il faut cesser de s’enfermer dans le mythe de la « mixité sociale ». C’est la raison par laquelle tant que l’offre de logement très social ne sera pas suffisante (si ce n’est massive) hors des quartiers prioritaires, il faut mettre un terme à la mesure décidée à l’automne 2023 qui empêche d’y loger des foyers DALO : cette mesure a encore aggravé la précarité. En regard, les villes (et en leur sein, les acteurs sociaux) qui accueillent massivement les populations modestes ou à intégrer doivent être massivement soutenues et non encouragées à envoyer dans des territoires où l’accompagnement est plus insuffisant encore pour les foyers en difficulté.

  4. Adapter la politique de l’emploi : reconnaître et faire valoir les compétences des migrants, faciliter la validation des acquis professionnels, et promouvoir des filières de formation accélérée vers les métiers en tension (santé, BTP, services à la personne). La mobilité professionnelle doit être soutenue par des parcours sécurisés. Et surtout, il faut s’attaquer réellement au drame de la désindustrialisation au moment où la poudre de perlimpinpin macronienne se dissipe. L’ubérisation du salariat, avec l'utilisation d'une partie de l'immigration pour déconstruire la situation salariale est un symptôme visible. L’industrie est une activité dont l’emploi est qualifié, relativement bien rémunéré, et porteuse d’innovations. Un pays qui se désindustrialise perd surtout un écosystème riche et diversifié avec l’activité d’une multitude d’entreprises, des emplois non précaires, de nature collective, à haut niveau de syndicalisation. Le développement de l’emploi industriel a fait émerger une classe moyenne nombreuse et a favorisé en parallèle la conquête de nombreux droits sociaux. La désindustrialisation s’accompagne de la précarisation de l’emploi, de la stagnation salariale, de la perte de certains droits sociaux et de l’estime de soi collective (ce qui favorisent les logiques de boucs émissaires).

  5. Refonder le débat public : instaurer des formats de débat assurant information vérifiée et modération (contrôles factuels, débats publics locaux, commissions d’experts) pour résorber la défiance envers les élites et combattre la viralité des fake news. Cela pose la question de la régulation d’internet et de la propriété des médias par des groupes capitalistes, dont les intérêts propres (sans compter les lubies idéologiques de Bolloré) ne sauraient prendre en compte l’intérêt général et l’exigence démocratique ; donc cela pose la question d’un financement collectif des médias, dans un cadre qui sécurise l’indépendance des lignes éditoriales et du travail journalistique.

  6. Préserver l’universalisme par l’action et par la réaffirmation des principes : traduire l’idéal d’égalité en politiques publiques concrètes. La cohésion nationale se construit par la réduction des inégalités, la justice sociale et l’accès effectif aux droits et aux services publics. La réimplantation de mouvements d’éducation populaires d’inspiration laïque dans les quartiers populaires doit constituer une priorité pour créer une culture populaire commune ; la réussite du plan « Valeurs de la République et Laïcité » initié fin 2015 a démontré par ailleurs que des initiatives publiques pédagogiques autour de la République laïque peuvent rencontrer le public.

L’immigration, loin d’être une menace existentielle, constitue un fait social durable, inscrit dans les dynamiques mondiales. Ce qui menace aujourd’hui la France, ce n’est pas l’arrivée d’étrangers, mais l’incapacité collective à articuler politique migratoire, intégration et solidarité. Les discours de peur prospèrent sur un vide politique : celui laissé par le désengagement de l’État et la fragmentation du lien social. Mais ils ne sont pas une fatalité.

L’urgence n’est pas de restreindre encore les entrées, en faisant croire à nos concitoyens que nos frontières seraient des passoires ce qui est faux, mais de reconstruire une politique d’intégration cohérente et une action publique capable de réduire les inégalités qui alimentent le ressentiment. Maîtrise des frontières, certes, mais aussi maîtrise des conditions sociales – travail, logement, école – qui donnent une réalité concrète à la promesse d’égalité républicaine. Redonner sens à l’universalisme, c’est accepter la diversité comme une ressource à organiser, non comme une menace à conjurer. C’est refuser que le débat sur l’immigration se réduise à un test d’appartenance ethnique ou religieuse, alors qu’il devrait être la démonstration que notre modèle social et républicain est capable de générer la volonté d’être ensemble et de créer de nouveaux Français.

La France n’est pas en train de disparaître : elle continue de se transformer. La vraie question n’est pas de savoir si nous serons « remplacés », mais si nous serons encore capables de faire société ensemble, en reliant une politique migratoire lucide et maîtrisée à une politique sociale et d’intégration ambitieuse fondée sur nos principes républicains. Si la réponse est oui, alors l’immigration cessera d’être un outil de polarisation pour redevenir un objet gérable par le politique – l’un de ces sujets difficiles qui demandent du courage, de la patience et des ressources. C’est ce défi que nous devons relever.

Frédéric Faravel

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25 mai 2026 1 25 /05 /mai /2026 17:52

J'ai lu avec attention la tribune publiée par l’ami Rémi Lefebvre dans les colonnes du Monde ce lundi de Pentecôte 25 mai 2026, intitulée « La gauche découpe son espace électoral en petites parts de marché dans une logique d’optimisation ». Il y pointe plusieurs problèmes idéologiques et structurels. Dès le départ, il rappelle notamment que la gauche « a vocation à les [les classes populaires] représenter dès lors que la justice sociale reste sa boussole. »

Or c’est bien ce qui pêche aujourd’hui : la Justice sociale à laquelle il faut impérativement ajouter la Justice économique n’apparaissent plus comme une priorité essentielle de ce qu’il reste des « grands partis » de gauche … ou alors à l’état de réminiscences liturgiques. Chez aucun d’entre eux – pas même LFI qui prétend porter à elle seule une radicalité politique –, je ne vois quoi que ce soit de nature à remettre en cause la situation structurelle issue de la déconstruction du modèle social européen (à plus forte raison du modèle social républicain français) accepté par tous sous forme d’abdication devant les injonctions néolibérales. Il n’y a rien nulle part sur le contrôle de l’appareil productif, sur une réelle politique industrielle et l’écologie n’est pas en reste car une transition écologique sérieuse est impossible dans un  environnement néolibéral européen. Rien sur les conditions de la production de richesses, sur leur répartition et leur pré-distribution, rien de sérieux sur les emplois à développer et la dignité des salaires – la gauche, LFI comprise, s’est convertie toute entière aux crédits d’impôts.

Structurellement, la répartition de segments électoraux et sociologiques pourrait s’entendre si – au-delà même de se diviser et de s’insulter par médias interposés et sur les réseaux sociaux chaque jour que Dieu fait – ceux qui se croient dépositaires de tel ou tel segment ne travaillaient pas à les opposer les uns aux autres dans une stratégie déconcertée mais étrangement parallèle de chercher à donner raison au RN. D’un côté, ceux qui après l’avoir dénoncé font du Terra Nova 2011 considérant que les descendants d’ouvriers sont tous des racistes irrécupérables et que les habitants des quartiers populaires des banlieues sont réductibles et assignés à leur "identité" (origine ethnique ou confessionnelle, réelle ou supposée, le concept de communauté nationale en prend un coup) - c'est la stratégie de la France Insoumise et de Jean-Luc Mélenchon ; de l’autre, ceux qui, comme François Ruffin ou l'aile droite du PS, finissent pas les rejoindre dans une logique identitaire inversée en semblant croire qu’ils pourront ramener à eux les classes populaires des secteurs périurbains, des anciens bassins industriels et des territoires ruraux, en validant une partie des analyses de la droite sur l’immigration, analyses fondées sur des données totalement fausses (le concept d'intégration républicaine, pourtant à nouveau démontré par les études de l'INED, est en PLS ; mais il est aussi nié par ailleurs par des individus irresponsables comme Sandrine Rousseau).

Tout cela se faisant en renforçant les logiques d’égoïsme social en vogue dans toutes les catégories sociales, comme l’a remarquablement décrit Camille Peugny (lire Le triomphe des égoïsmes : Une nouvelle contrainte sociale - janvier 2026, PUF)… et en abandonnant toute réponse économique aux classes populaires ainsi que toute stratégie d’éducation populaire qui nécessiteraient, il est vrai, un investissement humain de terrain et de long termes, qu’aucun parti et aucun prétendant au leadership n’a non seulement les moyens de mettre en œuvre mais, pire encore, tout simplement la volonté de le faire !

Nous n’en sortirons qu’en renversant totalement les logiques en cours avec des acteurs politiques convaincus que l’heure n’est plus au marketing mais à la construction de solutions ancrées dans un projet idéologique conséquent.

Frédéric Faravel
membre de la direction nationale de la Gauche Républicaine et Socialiste

Ressourcer d'urgence le logiciel politique de la gauche française
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19 mai 2026 2 19 /05 /mai /2026 10:08

à l'écoute de France Culture ce matin, je me suis dit qu'une partie des producteurs et des réalisateurs étaient déjà en train de lâcher les signataires de la tribune "Zapper Bolloré" (dont le nombre a doublé depuis l'annonce de possibles rétorsions par le patron de Canal+) parue le 11 mai dans Libération... le phénomène de la menace et de la peur joue à plein tube. On sent bien parmi les invités de Guillaume Erner la tentation de dénoncer une forme de sur-réaction des signataires afin de sauver leurs propres abattis.

C'est pour cela que je trouve que la tribune signée dans L'Humanité par Swann Arlaud est intéressante parce qu'elle permet de comprendre la raison de la tribune initiale. OK, le financement de la production des films français n'est pas un service public, personne ne peut forcer un groupe économique à financer ce qu'il refuse de financer (hors de la cotisation au CNC) et certains pourront considérer que Maxime Saada (DG de Canal+) est finalement dans son droit. Beaucoup diront (je l'ai entendu ce matin) qu'en fait les équipes de Canal+ sont exemplaires jusqu'ici … mais justement les équipes de ITV étaient aussi exemplaires jusqu'à ce que les ordres soient de transformer en Cnews. De même, les équipes de Grasset, Stock et Fayard faisaient un excellent travail, etc.

Il y a effectivement un problème majeur quand un acteur économique se met en position hégémonique dans le champ des médias et de la production culturelle, et qu'il utilise cette position hégémonique à des fins politiques...

Dans le programme de la Gauche Républicaine et Socialiste (GRS) adopté en septembre 2021, j'avais consciemment fait introduire une revendication relativement classique à gauche (enfin qui devrait l'être) sur les médias :
👉rétablir la portée de la loi sur la séparation de la presse et assurer l'effectivité de sa mise en œuvre en particulier au regard de la prise de contrôle des médias et des groupes de presse par des sociétés bénéficiant de la commande publique ;
👉réviser le mode de subvention publique à la presse en intégrant dans leur calcul le niveau de création originale (artistique ou journalistique).

La législation concernant l'exception culturelle et le soutien à la création artistique qui a jusqu'ici rempli son office pour soutenir la création française ne répond pas à l'enjeu actuel, je ne suis même pas sûr que le verrou proposé pour la presse concernant "des sociétés bénéficiant de la commande publique" soit aujourd'hui suffisant. On sait l'effet qu'a produit la saturation de messages d'extrême droite, pangermanistes, social-darwiniens et antisémites dans la presse et de l'industrie cinématographique contrôlées en grande majorité dès le milieu des années 1920 par Alfred Hugenberg dirigeant national-réactionnaire du DNVP : c'est une des raisons de la montée en puissance du NSDAP, dont le terrain avait été psychologiquement et idéologiquement préparé dans l'opinion (lisez Chapouteau, notamment Les irresponsables, ça sera mieux expliqué).

Je ne peux m'empêcher de faire le rapprochement avec la stratégie actuelle de Bolloré... donc oui la question est bel et bien telle que la pose Swann Arlaud : « Faut-il attendre sagement qu’il soit trop tard ? »

Frédéric Faravel
membre de la direction nationale de la GRS

Face à Bolloré, le monde du cinéma se comporte-t-il vraiment en "enfant gâté" ?
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6 avril 2026 1 06 /04 /avril /2026 12:06

Depuis plusieurs semaines, et avant même sa sortie, le film de Xavier Giannoli, Les Rayons et les Ombres, suscite le débat et parfois la polémique. C’est assez classique pour une œuvre qui se rapporte à la période de l’Occupation et de la Collaboration et qui prétend à une certaine ambition, au minimum artistique. On ne dira jamais assez en quoi la Seconde Guerre mondiale fut dans l’histoire de France une charnière majeure, une guerre civile déclenchée, à l’occasion d’une défaite militaire face au pire ennemi de l’humanité, par ceux de nos compatriotes qui espéraient plus qu’une revanche, un effacement des fondements de notre Nation à l’issue de la Révolution et la précédente guerre civile qui l’accompagna. Le sujet en est encore aujourd’hui inflammable, car les fractures et les plaies semblent sans cesse se réactiver selon des schémas récurrents.

Il était donc prévisible qu’un tel film déclenche débats enflammés et parfois polémiques nées de ces mêmes débats. Il sera toujours trop ou pas assez pour la majorité des commentateurs qui ne sont pas cinéastes. Alors sortant de la salle obscure ce dimanche de Pâques, après 3 heures 15 qui ne m’ont pas paru si longues, j’ai voulu moi aussi apporter mon écot au débat (et non à la polémique) en partageant mes impressions.

La grâce, la nausée et les mains sales

La grâce déchue

Dans les articles et commentaires que j’ai pu lire à propos des Rayons et les Ombres, je n’ai pas vu une chose essentielle et qui pourtant crève les yeux comme elle crève l’écran. C’est d’abord et avant tout un film sur Corinne Luchaire. L’artifice narratif de l’enregistrement sur bande magnétique d’une histoire à la première personne – dont on ne sait pas (et peu importe) s’il s’agit d’une invention du réalisateur et de son co-scénariste Jacques Fieschi dont l’illusion prend fin avec la pirouette des derniers écrans noirs, ou s’il fut vraiment tenté – le rythme du récit et l’organisation des personnages autour d’elle : tout tend vers une sorte de biopic d’une jeune actrice tombée dans l’oubli et écrasé par une histoire trop grande pour elle.

On pourra dire ce que l’on veut mais ce n’est pas Jean Dujardin, dont le nom est pourtant en tête de l’affiche, et sa prestation qui dominent le film, mais bel et bien Nastya Goloubeva-Carax qui incarne Corinne Luchaire. Sa fragilité, la voix éteinte et la tristesse de son regard qui marquent son interprétation sont évidemment parfaitement adaptées à l’image de ce personnage sacrificiel que veulent nous peindre Giannoli et Fieschi. Ma fille adolescente m’a dit, en sortant de la séance, qu’elle avait vu avant tout une jeune femme manipulée et c’est effectivement bien de cela dont il s’agit : Corinne Luchaire apparaît comme manipulée et utilisée par son père d’abord (on ne doute pas qu’il l’aime, mais c’est sa personnalité trouble qui finit par l’emporter là-aussi), par Otto Abetz et par ses amant(e)s ensuite. En tout cas, c’est cela que l’on veut nous raconter. Frappée d’indignité nationale, elle se défend (mal), comme se sont défendus toutes celles et tous ceux qui ont préféré l’égoïsme et l’indifférence. Mais ici aussi on nous donne à percevoir la culpabilité qu’elle ressent a posteriori ; et elle n’aura pas droit à la rédemption que vient lui offrir Léonide Mogui par-delà l’horreur de la guerre et du génocide.

J’avoue que j’ai ignoré jusqu’à récemment l’existence de Corinne Luchaire, jusqu’à l’automne dernier en réalité. Il faut croire qu’il y a une efficacité concrète à la condamnation à l’indignité nationale. C’est avec la série d’émissions réalisée par Philippe Collin – Sigmarigen, le crépuscule des bourreaux – que je l’ai découverte. L’épisode « La divine surprise », qui se situe au moment de la contre-offensive allemande dans les Ardennes à la Nöel 1944, évoque à ce moment son parcours tressé avec celui de son père Jean Luchaire. J’ai été marqué alors par le témoignage de Micheline Presle, interviewée en 2009, qui revient sur les débuts de comédienne de sa collègue et souligne sa singularité, sa modernité et le gâchis de sa carrière brisée ; je n’avais pas retenu que la maladie en fut la cause première et jusqu’au film, je pensais qu’elle était la conséquence de sa condamnation à Libération. C’est au moins une chose que l’on peut mettre au crédit du film : à aucun moment, on ne nous fait croire que la tuberculose lui sert d’excuses pour refuser de voir – même au Sanatorium alors que son récit prétend qu’elle avait son propre combat à mener, il lui est donné de comprendre et elle ne choisira qu’une forme d’accommodement.

La nausée

Les Rayons et les Ombres s’attaque donc au sujet inflammable de la Collaboration, cette tâche terrible dans l’histoire de France. Il ne faut pas se tromper d’objet ici : ce n’est pas un film sur l’Occupation, sur la Guerre, ce n’est pas un film sur la Résistance, la Shoah ou les privations imposées au peuple français… Par touches subtiles, ces éléments sont présents, mais ils ne constituent pas le propos du film. Les Rayons et les Ombres est un film qui s’attache à présenter des salauds et les petits arrangements qu’ils cherchent avec leur conscience perdue.

La politique de Collaboration et le milieu collaborationniste à Paris, petit monde distinct de celui de Vichy avec lequel Laval fera la liaison, ont été le moyen d’une revanche. Je parlais en introduction d’une revanche sur la Révolution, mais le film montre aussi assez clairement la revanche des ratés. Les ratés de la politique, du journalisme, de la littérature, les envieux qui rêvaient d’un mode de vie bourgeois et rongeaient leur frein de ne pas en avoir les moyens. La Collaboration a été le tremplin pour toute une clique d’opportunistes et d’individus qu’aucun scrupule n’étouffait, l’occasion d’une revanche sur la vie, une opportunité pour se gaver sur la misère du pays.

Car, en définitive, qu’est-ce qu’est Jean Luchaire au moment où la France bascule dans la défaite, si ce n’est un raté ? Un raté, un menteur et un irresponsable, tel qu’il nous est présenté par les scénaristes. Raté, car il se croit journaliste engagé, mais les convictions pacifistes des années 1920 semblent rapidement peu de choses, un vernis craquelé ou plus vraisemblablement une manière de faire fructifier le moment venu un pedigree qui ne lui a jamais rien rapporté, au regard de la faiblesse de son audience. Menteur, car il mène en bateau ses propres amis et collaborateurs et ruine sciemment par intérêt personnel les entreprises qu’il conduit. Irresponsable, car il choisit la décadence et la déchéance plutôt que la guérison ou la rémission, qu’il y entraîne sa fille, et que ce cycle s’accélère au fur et à mesure que le désastre devient certain. Luchaire et Abetz sont bien décrits comme des salauds qui se débarrassent finalement bien facilement de leurs convictions originelles – si tant est que les convictions prêtées à Abetz dans le film fussent bien réelles (il a été proche du NSDAP dès 1930, même s’il ne put y adhérer formellement qu’en 1937) – et adoptent par intérêt un antisémitisme qui leur permet de fréquenter ou d’exercer le pouvoir. Peu importe le respect des évolutions historiques de leurs convictions, le duo Jean Dujardin-August Diehl montre ici à la perfection la médiocrité et la bassesse des motivations et des justifications des deux amis. La séquence de la lettre à Céline est à cet égard une illustration édifiante de l’absence totale de décence.

Aussi, Les Rayons et les Ombres fait la description de ce milieu collaborationniste parisien qui fréquente les sauteries de l’Ambassade du IIIème Reich et mène grande vie à crédit dans les cabarets et les grands restaurants, permet de démasquer cette société hors-sol, qui n’a plus ou n’a jamais eu de code moral, qui fraye joyeusement avec la pègre, qui se moque bien des réquisitions et des privations subies par les Français… bien au contraire, qui est là pour profiter des miettes de la prédation systématique du régime nazi sur la France. Giannoli nous montre l’enfermement volontaire des salauds dans une réalité parallèle. La politique de Collaboration a été souvent présentée par ses promoteurs comme un moyen pour limiter les souffrances du pays et il suffit de relire Paxton pour démontrer qu’elle n’a pas apporté d’avantages comparatifs à la France par rapport à la Pologne ; au contraire, elle fut plus pressurée que les Pays-Bas, la Belgique ou le Danemark. Les Rayons et les Ombres ne tait pas cette réalité, mais insiste jusqu’à la nausée sur la complicité, l’indécence et la rapacité des collaborationnistes, qui prétendaient dans leur discours relever la France en la nazifiant et, en réalité, ne faisaient que se gaver à l’excès jusqu’à rendre sur le sol de marbre ce qu’ils avaient pillés avec leurs commanditaires.

On ne peut pas reprocher au film de faire preuve de complaisance avec ce milieu alors que la description qu’en font Giannoli et Fieschi ne peut en réalité que provoquer le dégoût.

Les mains sales

Le métier d’imprimeur, ça tâche… on a de l’encre sur les mains quand on prépare les plaques et les rotatives. C’est normalement la marque de noblesse de ce métier glorieux d’une époque révolue, qui accompagna tous les progrès de la pensée humaine de la fin du XVème siècle au XXème. Dans Les Rayons et les Ombres, Luchaire-Dujardin, quand il s’approche de la composition typographique, n’a plus que les mains sales. C’est la marque de la déchéance du journaliste qu’il prétendait être. C’est la marque de sa déchéance comme patron de presse.

Il revendique n’avoir de compte à rendre qu’à sa conscience et l’a perdue totalement. Ce qu’il écrit n’apparaît dans le film que pour satisfaire ses intérêts. Il n’est pas besoin d’attendre les réquisitions de l’avocat général (interprété par Philipe Torréton) pour le voir. Le portrait de Luchaire-Dujardin est celui d’un homme qui court après l’argent qu’il s’acharne par ailleurs à dilapider avec empressement. Il n’a aucune conviction réelle : il choisit l’antisémitisme par intérêt et croit se donner bonne conscience en facilitant la fuite de quelques proches… Laval procédera de la même manière, considérant en maquignon de la politique que cela pourrait un jour lui servir si la situation venait à se retourner.

À plusieurs reprises, on lui donne l’occasion de réagir : il ne le veut pas. Il choisit Guy Crouzet (Vincent Colombe, parfait dans l’abject) contre Pierre Labarrière. Il ment à son équipe quand il affirme que les fonds des Nouveaux Temps sont français. Son père lui donne l’occasion de retrouver sa conscience : on sent le complexe d’infériorité du fils face à l’universitaire Julien Luchaire (André Marcon), celui-ci finit par intervenir comme Dieu le Père qui intervient au travers du Figaro pour admonester son fils – c’est un peu le Dieu de l’Ancien Testament qui, par l’intermédiaire du Prophète Samuel, avertit le Roi Saül de l’impérieuse urgence de changer de comportement. Mais comme Saül, Luchaire-Dujardin est déjà trop compromis, trop souillé pour revenir en arrière : il préférera persister et en rajouter. Seule sa mort effacera la faute.

Car Jean Luchaire est allé au bout de l’abjection. Le film montre Luchaire-Dujardin fuir à Sigmaringen et entraîner sa fille derrière lui ; l’ambiance crépusculaire montre bien fugacement le ridicule macabre de cette petite société composée des plus convaincus des Collabos. Ici, il manque une pièce au puzzle (on n’était pas à un quart d’heure près) : Jean Luchaire sera nommé commissaire (ministre) à l'Information dans la Commission gouvernementale pour la défense des intérêts français, présidée par Fernand de Brinon, sorte de gouvernement en exil qui singe à l’envers la geste de la France Libre (alors que Pétain et Laval eux-mêmes s’estiment désormais prisonniers des Allemands). En même temps, directeur du journal La France, quotidien en langue française destiné aux exilés de Sigmaringen, qui paraît jusqu'en mars 1945, il dirigea également une radio, Ici la France pour relayer la propagande nazie. Luchaire fut donc de ceux qui sont allés au bout, qui ont adhéré jusqu’à la fin à l’entreprise de nazification de l’Europe et de la France et qui allait se choisir Doriot comme chef si celui-ci n’avait pas été mitraillé par un avion allié. Son portrait n’était déjà pas glorieux dans le film, mais cette précision politique n’aurait pas été inutile.

 

Les Rayons et les Ombres est un excellent film. Il est certes un peu long, mais comment décrire un tel pourrissement de l’âme en 1h30 ? Il ne saurait supporter en tout cas l’accusation de complaisance que certains veulent lui coller. Rien n’est aimable dans cette bande de médiocres, d’opportunistes et de pieds nickelés qui préfèrent fermer les yeux sur l’horreur de leur temps ou l’habiller de mots creux pour la mettre à distance. Les Rayons et les Ombres n’est pas un essai historique et je ne crois pas que les réalisateurs et scénaristes aient eu cette ambition. Mais il nous parle parce qu’il nous met face aux noirceurs de l’âme humaine, de la petite médiocrité à l’aveuglement volontaire, de l’indifférence égoïste jusqu’à la complicité criminelle, de l’envie jusqu’à la prédation… Les Rayons et les Ombres nous laisse face à cette indignité, sans chercher ou inventer des excuses, car il n’y en a aucune.

Frédéric FARAVEL

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2 février 2026 1 02 /02 /février /2026 16:41

entre égoïsmes contraints et quête de dignité

Article ci-dessous rédigé le 27 janvier 2026 pour la Gauche Républicaine et Socialiste (GRS).

Bonne lecture,
Frédéric FARAVEL

membre de la direction nationale de la GRS

La sociologie politique au secours d’une gauche en quête de renouveau ?

La publication quasi simultanée de Le Triomphe des égoïsmes1 de Camille Peugny et de C’était pas gagné !2 de Marwan Mohammed intervient à un moment charnière pour la gauche française. Ces deux ouvrages, l’un par son analyse macro-sociologique du basculement néolibéral, l’autre par son récit incarné des mécanismes de l’ascension sociale, offrent une grille de lecture indispensable pour comprendre pourquoi les valeurs de solidarité reculent, pourquoi les inégalités se creusent, et surtout, comment repenser l’action politique dans un contexte marqué par la défiance et le sentiment de déclassement. Leur force réside dans leur complémentarité : Camille Peugny dissèque les structures qui produisent l’égoïsme comme norme sociale, tandis que Marwan Mohammed, par son « auto-sociologie », rappelle que l’émancipation reste possible – mais à condition de restaurer les collectifs et les protections méthodiquement démantelés.

La sociologie politique au secours d’une gauche en quête de renouveau ?La sociologie politique au secours d’une gauche en quête de renouveau ?

Ce qui frappe, à la lecture de ces travaux, c’est l’ampleur du décalage entre les aspirations à la dignité et à la justice sociale qui traversent la société française et l’incapacité de la gauche et du mouvement social à y répondre. La gauche politique, en particulier, semble prisonnière de ses propres catégories, incapables de saisir que la question sociale ne se réduit ni à la redistribution ni à l’égalité des chances, mais exige une prise en compte des réalités socio-culturelles, une refonte en profondeur des rapports de pouvoir et des rapports de production des inégalités. Pour sortir de cette impasse, les deux ouvrages pourraient nous aider à comprendre comment l’égoïsme s’est imposé comme une contrainte structurelle, puis mesurer l’ampleur des dégâts causés par le recul de l’État social, avant d’envisager les voies d’une reconstruction politique.

L’égoïsme comme produit d’un système : quand la compétition devient la norme

L’apport majeur du livre de Camille Peugny réside dans sa démonstration selon laquelle l’égoïsme n’est pas un trait psychologique, mais le résultat d’un système qui a fait de la concurrence généralisée son principe organisateur. Pour le sociologue pas-de-calaisien, il faut revenir à notre histoire : l’État social, construit après 1945 pour protéger les individus contre les aléas de la vie (chômage, maladie, vieillesse), a progressivement reculé sous l’effet des politiques néolibérales. Ce recul n’a pas signifié la disparition pure et simple des protections sociales – la France reste l’un des pays où les dépenses sociales sont les plus élevées de l’OCDE –, mais leur transformation en un filet de sécurité de plus en plus troué, laissant les individus livrés à eux-mêmes.

Ce qui change, dans ce contexte, c’est la nature des rapports sociaux. Là où l’État-providence agissait comme une assurance collective, son affaiblissement jette les individus dans une « lutte des places » où chacun doit maximiser ses ressources pour préserver sa position. Peugny reprend ici la prophétie inquiète de Robert Castel, qui, dès 19953, craignait que le retrait de l’État ne laisse place à une société où la vie sociale se réduirait à une struggle for life, une lutte pour la survie. 30 ans plus tard, le diagnostic est sans appel : cette logique de compétition s’est imposée dans tous les domaines, de l’école au travail, en passant par l’accès au logement ou aux services publics. L’égoïsme n’est plus une déviance, mais une rationalité imposée par un système qui récompense l’individualisme et pénalise la solidarité.

L’école, laboratoire de la compétition sociale

L’école est sans doute le terrain où cette dynamique est la plus visible. La massification scolaire, souvent célébrée comme un progrès, a en réalité déplacé les inégalités plutôt que de les réduire. Dans les années 1960, la moitié d’une classe d’âge quittait le système éducatif sans diplôme ; aujourd’hui, près de trois millions d’étudiants (apprentis inclus) fréquentent l’enseignement supérieur. Pourtant, cette ouverture n’a pas conduit à une démocratisation réelle. Les filières se sont hiérarchisées (bacs généraux vs professionnels, grandes écoles vs universités), et les stratégies de contournement – recours au privé, optimisation des options, déménagements pour accéder aux « bons » établissements – se sont généralisées parmi les classes favorisées.

Les données du ministère de l’Éducation nationale, analysées par Camille Peugny, révèlent une segmentation sociale croissante : en 15 ans, la part d’élèves issus de milieux favorisés a augmenté de 15 à 20 points dans les collèges et lycées privés, tandis qu’elle stagnait dans le public. Ce mouvement n’est pas neutre : il reflète une logique d’« entre-soi » où les familles aisées cherchent à protéger leurs enfants de la mixité sociale, perçue comme une menace pour leur réussite. Le choix du privé, souvent justifié par la recherche d’une « meilleure qualité pédagogique », obéis en réalité à une forme de rationalité, mais une rationalité égoïste : en retirant leurs enfants du système public, ces familles contribuent à affaiblir les établissements fréquentés par les classes populaires, aggravant ainsi les inégalités.

Ce phénomène s’inscrit dans une tendance plus large : la marchandisation de l’éducation. Comme le note Nora Hamadi dans La Maison des rêves4, les activités autrefois portées par l’éducation populaire (clubs sportifs, centres aérés, colonies de vacances) avec le soutien des municipalités ont été remplacées par des offres privées (salles de sport, stages payants) individualisantes, réservées à ceux qui en ont les moyens. Résultat : les enfants des quartiers populaires, déjà pénalisés par les inégalités scolaires, voient aussi se réduire les espaces où ils pourraient compenser ces handicaps par des expériences collectives.

Le travail, terrain de l’individualisation forcée

Le monde du travail offre un autre exemple frappant de cette dynamique. Les transformations du capitalisme – précarisation, ubérisation, individualisation des carrières – ont fragilisé les collectifs qui structuraient autrefois les classes populaires. Les ouvriers d’hier, intégrés dans de grandes entreprises et protégés par des syndicats puissants, ont cédé la place à une myriade de statuts précaires : aides à domicile, livreurs, intérimaires, auto-entrepreneurs. Ces travailleurs, souvent isolés, n’ont plus accès aux solidarités qui permettaient autrefois de résister à l’exploitation.

Peugny illustre cette réalité par une enquête menée auprès de femmes de ménage employées par une grande entreprise de services à la personne5. Ces salariées, bien que techniquement protégées par un contrat, sont en réalité livrées à elles-mêmes : ceux qu’elles considèrent comme leurs véritables employeurs sont les clients particuliers chez qui elles interviennent, et leur temps de travail est morcelé entre plusieurs statuts (salariée de l’entreprise, employée directe d’un particulier, travail au noir). Leur stratégie ? Une forme d’« auto-assurance » : elles enchaînent les petits boulots, cumulent les employeurs, et tentent de tirer parti des failles du système (allocations chômage, travail non déclaré) pour survivre. Mais cette logique, rationnelle à court terme, les conduit droit vers la précarité à long terme : arrivées à l’âge de la retraite, beaucoup se retrouvent au niveau du minimum vieillesse, ayant cotisé trop peu pour bénéficier d’une pension décente.

Ce que révèle cette enquête, c’est l’absence de choix réel. Ces femmes ne sont pas des « profiteurs » du système, comme le suggère le discours d’un Retailleau ou d’un Wauquiez sur l’« assistanat », mais des victimes d’un modèle qui les contraint à bricoler leur survie faute de protections collectives. Leur « égoïsme » – si tant est que le terme soit approprié – est une réponse à un environnement hostile, où les solidarités traditionnelles (syndicats, mutuelles) ont été démantelées.

L’État social et l’éducation populaire : des leviers d’émancipation aujourd’hui sabotés

Le récit de Marwan Mohammed dans C’était pas gagné ! offre un contrepoint précieux à l’analyse de Peugny. Son parcours, de l’échec scolaire au CNRS, est emblématique d’une époque où l’ascenseur social fonctionnait encore, non grâce à une mystérieuse « méritocratie », mais grâce à des collectifs et des institutions aujourd’hui affaiblis. Ce qui frappe, dans son histoire, c’est le rôle décisif joué par l’éducation populaire et les politiques sociales : le BAFA, les animateurs de quartier, les dispositifs d’équivalence de bac, et surtout, la présence d’adultes engagés qui ont su repérer son potentiel et l’orienter vers des voies auxquelles il n’aurait jamais eu accès autrement étant un « mauvais élève ».

L’éducation populaire, un héritage en voie de disparition

Les années 1980-1990, période où Marwan Mohammed grandit, étaient encore marquées par la vitalité des centres sociaux, des MJC et des associations de quartier. Ces espaces, financés par les municipalités et les caisses d’allocations familiales, offraient aux jeunes des quartiers populaires des activités gratuites ou à moindre coût (sport, théâtre, soutien scolaire), mais surtout, une socialisation à la citoyenneté. Nora Hamadi présente ces lieux comme des « petits bouts de République » où se forgeaient des solidarités transcendant les origines sociales. Leur déclin, accéléré par les politiques d’austérité et la marchandisation des loisirs, a laissé un vide que comblent désormais la précarité et, dans certains cas, la délinquance.

M. Mohammed insiste sur un point crucial : il refuse d’être assimilé à un « transfuge de classe », prétendant être resté ancré dans son milieu. Contrairement à une certaine conception de l’idéologie méritocratique, qui célèbre les parcours individuels, son histoire montre que la réussite dépend de collectifs – famille, éducateurs, syndicats. Or, ces collectifs se délitent. Les classes populaires, autrefois structurées par le salariat industriel et ses solidarités (syndicats, mutuelles), sont aujourd’hui fragmentées en une myriade de statuts précaires : aides à domicile, livreurs, intérimaires. Comme le décrit Camille Peugny, ces travailleurs, souvent isolés, deviennent des « auto-entrepreneurs de leur précarité ».

L’école, entre promesse d’émancipation et machine à reproduire les inégalités

L’école, elle aussi, aurait perdu sa fonction émancipatrice. L’échec scolaire initial de M. Mohammed n’a pas été compensé par une institution capable de le « rattraper », mais par des rencontres (un animateur, un livre de Bourdieu) dans un environnement socio-culturel organisé. Pourtant, comme le montre Peugny, l’école reste le principal vecteur de légitimation des inégalités : en France, le diplôme détermine le destin social. Mais lorsque la massification scolaire se traduit par une filiarisation des parcours, et que les inégalités territoriales (comme l’écart d’une année de cours entre la Seine-Saint-Denis et Paris) ne sont pas corrigées, l’école devient un outil de reproduction plutôt que de mobilité.

Le problème n’est pas seulement que l’école ne réduit pas assez les inégalités, mais qu’elle les naturalise. En faisant du diplôme le sésame unique pour l’accès aux positions sociales, la société française donne l’illusion que les inégalités sont le résultat d’un processus « méritocratique », où chacun aurait eu les mêmes chances. Or, comme le montrent les travaux de Peugny, les inégalités scolaires sont d’abord des inégalités sociales : un enfant de cadre a toujours dix fois plus de chances d’accéder aux grandes écoles qu’un enfant d’ouvrier. La massification a simplement déplacé le problème : les inégalités ne sont plus quantitatives (accès ou non au secondaire ou au supérieur), mais qualitatives (accès à quelle filière, quel diplôme, quel réseau).

La disparition des collectifs : un appauvrissement politique

Ce qui ressort des deux ouvrages, c’est l’appauvrissement des espaces de solidarité. Que ce soit les syndicats, les associations de quartier, les partis politiques ou même les familles élargies, les collectifs qui permettaient autrefois de résister à l’individualisation forcée se sont affaiblis. Cet affaiblissement n’est pas un hasard : il résulte de politiques délibérées de démantèlement des protections sociales, de précarisation du travail et de marchandisation des services publics.

Prenons l’exemple des « embrouilles » entre quartiers, analysées en 2023 par Marwan Mohammed dans Y’a embrouille (Stock). Ces violences, souvent réduites à des « rixes » ou à de la « délinquance », s’inscriraient en réalité dans un contexte où les jeunes des quartiers popilaires, exclus des voies traditionnelles de reconnaissance (école, emploi stable), trouvent dans la rue un substitut de statut social. Les bandes, les rivalités territoriales, les « descentes » ne sont pas des phénomènes irrationnels, mais des réponses à un environnement où la dignité est niée par ailleurs. Comme l’écrit Mohammed, « l’embrouille » offre une forme de reconnaissance là où l’école et le travail échouent.

Ce qui est frappant, c’est que ces dynamiques ne sont pas nouvelles. Les travaux de Jean-Claude Monod (Les Barjots, 1968) ou de David Lepoutre (Cœur de banlieue, 2001) montraient déjà comment les bandes de jeunes compensaient l’absence de perspectives par des logiques d’honneur et de territoire. Mais ce qui a changé, c’est l’absence de contrepoids : là où les centres sociaux, les éducateurs de rue ou les syndicats pouvaient autrefois offrir des alternatives, ils ont aujourd’hui disparu ou été marginalisés.

La gauche face à ses impensés : égalité des chances ou égalité des droits ?

Le diagnostic posé par Peugny et Mohammed révèle un paradoxe : alors que les inégalités n’ont jamais été aussi visibles (80% des cadres reconnaissent leur réalité et prédisent leur aggravation), les discours et actes politiques peinent à les combattre. La gauche, en particulier, est prisonnière de ses propres contradictions. D’un côté, la plus grande partie de ses organisations politiques défend l’égalité des chances, un concept qui, comme le rappelle Peugny, légitime la compétition tant qu’elle est « juste ». De l’autre, elle néglige l’égalité des conditions, c’est-à-dire la garantie d’une vie digne pour tous, indépendamment des verdicts de la compétition scolaire ou professionnelle.

Cette tension explique en partie son déclin électoral. Les classes moyennes supérieures, qui avec les classes moyennes avaient la victoire de 1981, gagnées aux valeurs néolibérales, ne trouvent plus dans la gauche un projet mobilisateur. Quant aux classes populaires, elles se tournent vers l’abstention ou l’extrême droite, lasse d’un discours qui célèbre l’émancipation sans proposer de solutions concrètes à leur précarité. Pour Nora Hamadi, la gauche a souvent lâché les services publics au nom de la rationalité budgétaire, abandonnant les territoires (quartiers comme zones rurales) où se joue la dignité quotidienne.

Le piège de l’égalité des chances

L’égalité des chances est un concept piégé. En apparence progressiste – qui pourrait être contre le fait que chacun ait les mêmes opportunités ? –, il légitime en réalité un système où les inégalités de départ sont naturalisées. Pour Peugny, « même si l’on parvenait à construire une école parfaite où chaque enfant aurait les mêmes chances de réussir, cela ne réglerait pas le sort des ‘perdants’ de la compétition ». Autrement dit, tant que la société continuera à hiérarchiser les positions sociales (cadres vs ouvriers, diplômés vs non-diplômés), l’égalité des chances ne fera que reproduire les inégalités sous une forme plus acceptable.

Prenons l’exemple des politiques éducatives. Les dispositifs comme les « cordées de la réussite » ou les internats d’excellence visent à donner à quelques élèves issus de milieux défavorisés les moyens de rivaliser avec les enfants des classes favorisées. Mais ils ne remettent pas en cause la structure même du système, qui réserve les meilleures places à une élite. Pire : en se concentrant sur une poignée de « méritants », on laisse entendre que ceux qui n’y sont pas n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes.

La dignité comme horizon politique

Face à cette impasse, Peugny propose de faire de la dignité le socle d’un nouveau contrat social. Ce concept, plus large que celui d’égalité, permet d’articuler des revendications apparemment disjointes : salaires décents, lutte contre les discriminations, accès aux services publics, égalité réelle femmes-hommes. La dignité, c’est le droit à ne pas être traité comme un citoyen de seconde zone, qu’on soit caissière, ouvrier ou jeune de banlieue.

Cette approche rejoint les analyses de Marwann Mohammed sur l’importance des collectifs. Pour lui, la dignité passe par la restauration des espaces où les individus peuvent se reconnaître comme égaux : centres sociaux, syndicats, associations. Elle implique aussi de rompre avec l’illusion selon laquelle la croissance suffira à résoudre les tensions.

Repenser l’action publique : trois pistes concrètes

1. La pré-distribution plutôt que la redistribution
La France excelle dans la redistribution a posteriori (via les prestations sociales), mais échoue à réduire les inégalités a priori. Des mesures comme le dédoublement des classes en ZEP, efficaces mais limitées, montrent que l’école peut être un levier – à condition d’y investir massivement. De même, la formation professionnelle tout au long de la vie pourrait atténuer le déterminisme des diplômes initiaux. L’enjeu est de passer d’une logique de compensation (aider ceux qui ont échoué) à une logique de prévention (éviter que l’échec ne se produise).

2. Réinvestir les collectifs et l’éducation populaire
Le déclin des centres sociaux, des MJC ou des clubs sportifs associatifs a privé les classes populaires d’espaces de solidarité. Leur relance réelle, couplée à un soutien aux « personnalités-ponts » (élus, militants, intellectuels issus de ces milieux), pourrait recréer du lien. Comme le suggère M. Mohammed, une « sociologie populaire », alliant recherche et engagement, pourrait aider à concevoir des politiques plus ancrées dans les réalités vécues.

3. Lutter contre la patrimonialisation de la société
La transmission des 9 000 milliards d’euros du baby-boom d’ici 2040 risque d’accentuer les inégalités6. Des outils comme l’impôt sur la succession ou le plafonnement des héritages pourraient limiter cette dynamique. Plus largement, il s’agit de rompre avec l’illusion selon laquelle la croissance suffira à résoudre les tensions.

Une gauche à réinventer, entre réalisme et radicalité

Les travaux de Peugny et Mohammed offrent une boussole pour une gauche en quête de renouveau. Leur force réside dans leur refus des fausses oppositions : entre « sociétal » et « social », entre mérites individuels et déterminismes collectifs, entre classes populaires et classes moyennes. Leur message est clair : l’égoïsme n’est pas une fatalité, mais le résultat sociologique de choix politiques. Pour le combattre, il faut restaurer des protections collectives, réinvestir dans les services publics et, surtout, cesser de penser la justice sociale en termes de « chances » pour la concevoir en termes de droits.

Ce projet exige de rompre avec plusieurs illusions. D’abord, l’illusion selon laquelle il suffirait de « mieux redistribuer » pour résoudre les inégalités. Comme le montre Peugny, le problème n’est pas seulement la taille du gâteau, mais sa répartition et les règles du jeu qui la déterminent. Ensuite, l’illusion selon laquelle la gauche pourrait se contenter de « gérer l’existant » sans proposer une alternative crédible au néolibéralisme et à la situation de production actuelle. Enfin, l’illusion selon laquelle les luttes culturelles (contre le racisme, le sexisme) et les luttes sociales (pour les salaires, les services publics) seraient séparées. Au contraire, comme le montrent les « embrouilles » des quartiers, les conflits sociaux à bas bruit dans les entreprises ou le burn-out des cadres, ces combats sont indissociables.

En somme, la sociologie politique de Peugny et Mohammed rappelle que la gauche ne manquera pas d’idées à condition qu’elle sache écouter la société. Son défi ? Transformer ces diagnostics en un projet capable de redonner espoir à ceux que le néolibéralisme a laissés sur le bord de la route. Cela passe par un retour à l’État stratège, capable de pré-distribuer les ressources plutôt que de se contenter de redistribuer les miettes. Cela implique aussi de réconcilier les luttes pour la dignité, qu’elles soient culturelles, sociales ou économiques. Enfin, cela exige de rompre avec l’illusion technocratique selon laquelle des réformes marginales suffiraient, alors que la crise est systémique.

La gauche a aujourd’hui le choix : soit elle continue à naviguer à vue, prisonnière de ses propres catégories, soit elle saisit l’opportunité offerte par ces travaux et d’autres pour repenser radicalement son projet. Dans un contexte marqué par la montée de l’extrême droite, qui profite parfaitement de cette société de l’égoïsme généralisé, et la défiance envers les institutions, cette refondation n’est pas un luxe, mais une nécessité vitale.

Frédéric Faravel

1 Camille Peugny – Le triomphe des égoïsmes, Une nouvelle contrainte sociale – Presses universitaires de France, 13 janvier 2026

2 Marwan Mohammed – C’était pas gagné ! De l’échec scolaire au CNRS, histoire d’une remontada – Le Seuil, 16 janvier 2026

3 Robert Castel, né le 27 mars 1933 à Saint-Pierre-Quilbignon et mort le 12 mars 2013 à Paris 15e, est un sociologue et philosophe français, spécialiste de sociologie du travail et des questions relatives à l’exclusion sociale. L’ouvrage auquel Peugny fait référence est Les métamorphoses de la question sociale : une chronique du salariat, Fayard, Paris, 1995

4 Nora Hamadi – La Maison des Rêves. Une histoire des banlieues française, Flammarion, septembre 2025

5 Dans l’émission La Suite dans les idées sur France Culture le 22 janvier dernier, Camille Peugny revient ainsi sur l’impulsion de cette enquête : « C’est une commande syndicale de la CFDT via l’IRES : comment s’implanter donc, face aux difficultés, comment pouvoir s’implanter dans ces entreprises de services à la personne. Je me rends dans une ville de l’ouest de la France, qui est également le siège social de l’entreprise, là où il y a d’autres salariés, de la comptabilité, de la paie, etc. Je fais un certain nombre d’entretiens avec ces femmes de ménage. La commande syndicale, c’est en fait, elles sont toujours seuls, il n’y a pas de collègues, pas de collectif de travail, on ne peut pas les voi, leur parler, les rencontrer, et c’est pour ça qu’on ne parvient pas à les mobiliser. C’est vrai, bien sûr. Mais ce qu’a révélé l’enquête, c’est aussi que, finalement, ces syndicats résonnent dans le cadre du salariat, comme si l’aspiration à un contrat de travail en CDI, 35 heures par semaine, était le cadre de pensée et l’ambition, le souhait de ces femmes de ménage. »

6 Face à la « grande transmission », l’impôt sur les grandes successions – Fondation Jean-Jaurès, 27 novembre 2024 : https://www.jean-jaures.org/publication/face-a-la-grande-transmission-limpot-sur-les-grandes-successions/

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24 janvier 2026 6 24 /01 /janvier /2026 17:19

Dans cet article publié par Le Temps des Ruptures le 22 janvier 2026, j'analyse la situation de l’Europe, prise en étau entre l’agression russe à l’Est et les ambitions prédatrices de l’administration Trump à l’Ouest. Face aux menaces sur le Groenland et à l’illusion d’une OTAN protectrice, il plaide pour une refondation urgente de l’autonomie stratégique européenne. Une souveraineté qui devra s’articuler avec la justice sociale pour emporter l’adhésion populaire…

Frédéric Faravel
membre de la direction nationale de la Gauche Républicaine et Socialiste

 
L’Europe à la croisée des impérialismes : refonder une souveraineté stratégique face à la double menace américaine et russe

La France et l’Europe se trouvent aujourd’hui confrontées à une double insécurité, à la fois géopolitique et existentielle. À l’Est, la Russie de Poutine mène une guerre d’agression en Ukraine, usant tout à la fois de la force militaire, de cyberattaques et de la désinformation pour déstabiliser le continent. Cette guerre a révélé une réalité brutale : les États européens n’ont jamais cherché sérieusement à garantir leur propre sécurité sans dépendre des États-Unis. La France reste l’État membre de l’Union Européenne (UE) le plus autonome d’un point de vue géostratégique mais peut s’interroger sur l’organisation de ses capacités d’action, avec ce que l’on appelle une armée bonzaï (on couvre tous les champs avec une taille réduite) et un système militaire plus tourné vers les interventions outre-mer que d’éventuels impératifs de défense continentale. Cette dépendance des Européens est précisément ce que l’administration Trump exploite pour imposer une logique de vassalisation. À l’Ouest, les États-Unis, sous couvert d’un discours de « sécurité nationale », déploient une stratégie de prédation économique et territoriale, remettant en cause les équilibres géopolitiques et les souverainetés européennes.

Ces deux dynamiques, bien que distinctes, convergent vers un même résultat : la marginalisation des États européens, France comprise, en tant qu’acteur autonome. La guerre en Ukraine a mis en lumière l’incapacité des Européens à coordonner une réponse cohérente. Les budgets de défense augmentent, mais leur dispersion entre les États membres de l’UE et de l’OTAN rend toute action collective inefficace. Pendant ce temps, les États-Unis, sous la présidence de Donald Trump, exploitent cette faiblesse structurelle pour imposer leur agenda : ventes forcées d’armements, pressions sur les ressources énergétiques, et désormais, menaces directes sur des territoires liés (même indirectement) à l’UE, comme le Groenland.

Ce territoire arctique, riche en terres rares et en uranium, est devenu l’enjeu symbolique d’une nouvelle forme de colonialisme, où Washington ne cache plus ses ambitions annexionnistes. La crise groenlandaise illustre ainsi une réalité plus large : l’Europe est désormais un champ de bataille où se jouent les rivalités entre grandes puissances, tandis que les Européens peinent à défendre leurs propres intérêts, comme l’ont illustré l’abdication de la présidente de la commission européenne en juillet dernier sur « l’accord commercial » avec les USA ou plus récemment le vote du Conseil européen en faveur du traité de libre-échange avec le Mercosur.

Les motivations profondes de Donald Trump : ressources, domination et affaiblissement de l’Europe

L’intérêt américain pour le Groenland n’est pas une nouveauté, mais la radicalisation du discours de Donald Trump marque une rupture qualitative. En 2019, sa proposition d’achat du territoire avait été perçue comme une excentricité, voire une provocation diplomatique. Aujourd’hui, ses déclarations évoquent une annexion pure et simple, justifiée par des « nécessités de défense nationale » qui ne sont pourtant pas solides. En effet, les accords militaires existants entre les États-Unis d’un côté, le Danemark et le Groenland de l’autre permettent déjà à Washington d’y déployer ses forces sans entrave. La base de Thulé-Pituffik, opérée par l’US Air Force, couvre déjà les besoins stratégiques américains en Arctique.

La véritable motivation de Trump réside donc ailleurs : dans l’exploitation des ressources minières du Groenland, estimées à plusieurs dizaines de milliers de milliards de dollars. Terres rares, uranium, or, cuivre – ces matériaux sont essentiels à la transition énergétique et à l’industrie technologique, deux secteurs où les États-Unis cherchent à briser la dépendance à la Chine. Trump, en homme d’affaires agressif mais pragmatique, voit dans le Groenland une opportunité de contrôle économique, mais aussi un moyen de fragiliser davantage l’Europe. En s’emparant d’un territoire autonome lié au Danemark, il teste la réaction des Européens, déjà divisés et affaiblis par leur dépendance militaire et technologique. Il faut peut-être également réviser certains jugements hâtifs sur Trump et la crise climatique : il n’est peut-être pas dans le déni, mais tire des conclusions égoïstes du constat de la crise écologique. S’il va falloir faire face à une pénurie (de biodiversité, de matières premières…) et s’adapter au changement climatique, là où nous envisageons la solidarité et le dialogue, lui ne conçoit que la prédation et l’accaparement, la loi du plus fort… « il ne doit en rester qu’un » !

La méthode employée par Trump est systématique : provocation, pression économique, puis normalisation de l’inacceptable. Au Venezuela, il a justifié l’intervention américaine par la « libération » d’un peuple opprimé (ce pour quoi il n’avait aucune légitimité), mais avant tout avec l’objectif de s’emparer des réserves pétrolières. Au Groenland, si le prétexte sécuritaire ne tient pas, la logique reste identique : imposer une domination par la force, en comptant sur la passivité, la couardise, voire la complicité, des Européens. Cette stratégie s’inscrit dans une vision plus large de l’administration Trump, qui considère l’Europe non comme un allié à part entière, mais comme un marché captif et un terrain d’expansion pour ses intérêts géoéconomiques.

L’illusion de l’OTAN et l’urgence d’une autonomie stratégique de la France et des États européens

L’OTAN, longtemps perçue comme le bouclier protecteur de l’Europe, est aujourd’hui plus que jamais un instrument de soumission. Les exigences américaines – 5% du PIB consacré à la défense, achat massif d’armements made in USA – révèlent une stratégie délibérée : maintenir l’Europe dans un état de dépendance, tout en se désengageant en réalité de toute garantie réelle pour sa sécurité. La menace de Trump de laisser tomber l’Ukraine si les Européens ne paient pas davantage en est la preuve la plus flagrante. Pire encore, l’OTAN, sous pression américaine, pourrait devenir un outil de légitimation des annexions de Washington, comme le suggère le silence complice de certains États membres face aux provocations au Groenland.

Face à ce constat, une alternative s’impose : l’émergence d’une nouvelle coalition stratégique autonome entre États européens, pouvant prétendre dans un temps relativement court à une alternative à l’OTAN, et que seule la France est en situation de prendre l’initiative. Cette refonte doit s’appuyer sur trois piliers fondamentaux :

  • Une coordination militaire renforcée entre la France, l’Allemagne (dont le gouvernement de Grande Coalition est aujourd’hui un des plus sévères face au comportement de l’administration Trump), la Pologne, la Suède et peut-être l’Espagne, avec une coordination des capacités industrielles et logistiques. L’exemple des achats dispersés d’obus pour l’Ukraine, arrivés trop tard et en quantité insuffisante, illustre l’absurdité de l’absence de planification commune. Une approche coordonnée, inspirée de la gestion européenne des vaccins pendant la crise sanitaire, permettrait de négocier en force avec l’industrie de l’armement, tant sur les prix que sur les délais.
  • Un rééquilibrage des alliances, en développant un partenariat stratégique avec les pays baltes et nordiques, directement menacés par la Russie. Ces pays, historiquement méfiants envers Moscou, sont aujourd’hui en première ligne et ont tout intérêt à une coopération renforcée avec l’Europe continentale. Dans l’idéal, il faudrait, comme je l’évoquais en février 2025 dans ma contribution au débat publiée sur le site de la Gauche Républicaine et Socialiste, intégrer le Royaume Uni (2e puissance nucléaire européenne) au dispositif ; mais depuis le gouvernement de Keir Starmer a envoyé des signaux contradictoires : solidarité avec les Européens sur l’Ukraine, mais « cavalier seul » sur le chantage douanier, alignement total sur les USA dans l’agression contre le Venezuela, intervention commune mais peu légale dans l’Atlantique Nord contre un navire de la « flotte fantôme ». Cependant, la violence trumpienne des derniers jours pourrait encore faire évoluer les choses : Downing Street a qualifié de « totalement inadmissible » la menace d’imposer des taxes douanières pour forcer une annexion américaine du Groenland. Il est peut-être encore trop tôt pour juger si les Travaillistes britanniques auront le courage d’apporter une évolution dans la « Special relationship » et pour fermer la porte (il faudra faire aussi attention sur les forces d’alternance britanniques qui pourraient conduire à de nouvelles embardées diplomatiques du Royaume-Uni à moyen et long terme).
  • Une doctrine nucléaire française renouvelée qui laisse planer le doute chez les puissances impérialistes sur le fait que notre dissuasion est susceptible de s’étendre aux intérêts vitaux du continent. Cette ambiguïté sans laquelle il ne peut y avoir de réelle dissuasion est nécessaire pour rassurer les États les plus exposés, comme la Pologne ou les pays baltes. Par ailleurs, une déclaration interprétative du Conseil européen, étendant la protection de l’article 42.7 du Traité de l’Union au Groenland, enverrait un signal fort à Washington comme à Moscou.

L’objectif n’est pas de créer une « armée européenne » – une illusion politique et bureaucratique –, mais de bâtir une alliance opérationnelle, où chaque pays conserve (et finalement retrouve) sa souveraineté tout en acceptant une interdépendance stratégique. Cette approche pragmatique permettrait de surmonter les réticences allemandes ou scandinaves, tout en évitant les écueils d’une intégration militaire trop poussée, politiquement irréaliste à court terme.

Groenland : un test pour l’autonomie européenne

La crise groenlandaise est un révélateur des faiblesses européennes, mais aussi une opportunité de démontrer une capacité de résistance. Si les États européens capitulent face aux pressions américaines, elle validera la logique selon laquelle sa sécurité dépend de la bonne volonté de Washington. Or Donald Trump ne respecte que ceux qui lui résistent. Une réponse ferme, combinant présence militaire symbolique (en appui au Danemark) et sanctions économiques ciblées, est donc indispensable.

Les Groenlandais, majoritairement favorables à l’indépendance, refusent un nouveau colonialisme – qu’il soit américain, chinois – ou la perpétuation du colonialisme danois. Leur aspiration doit être soutenue par les Européens, non pas comme un prétexte pour étendre une influence, mais comme un partenariat équilibré, garantissant leur souveraineté tout en sécurisant l’accès aux ressources critiques. L’UE a déjà ouvert un bureau à Nuuk en 2024 et promis des investissements accrus ; il faut aller plus loin, en proposant un statut associatif renforcé, combinant autonomie politique et coopération économique. Ce statut pourrait s’inspirer des modèles existants pour les territoires d’outre-mer, tout en intégrant des mécanismes de protection contre les ingérences extérieures. Les États européens et le Danemark ont également un intérêt évident à trouver un partenariat qui s’assoie aussi sur la garantie d’un État social pour les Groenlandais ce que jamais les États-Unis ne lui proposeront.

Parallèlement, l’Europe doit préparer une riposte crédible en cas de tentative d’annexion. Cela passe par :

  • Un renforcement immédiat des capacités de surveillance maritime et aérienne en Arctique, en coordination avec le Danemark et la Norvège.
  • Des exercices militaires conjoints dans la région, impliquant les pays membres de l’UE et de l’OTAN (cette option aura des limites évidentes du fait de l’usage du matériel américain par la plupart des forces armées européennes), pour démontrer une volonté de défense collective.
  • Un plan de sanctions économiques ciblant les intérêts américains en Europe, notamment dans les secteurs technologiques et énergétiques, alors même que Donald Trump menace ce 16 janvier 2026 les Européens de nouvelles sanctions douanières s’ils ne plient pas sur le Groenland.

Ces mesures, si elles sont mises en œuvre de manière coordonnée, enverraient un message clair à Washington : l’Europe n’est plus disposée à accepter des diktats, même de la part de son allié historique.

Défense et justice sociale : un pacte indissociable pour États européens souverains

La question du réarmement européen ne peut être dissociée de celle de la cohésion sociale : un effort de défense légitime ne peut réussir sans l’adhésion populaire. Aujourd’hui, la hausse des dépenses militaires doit s’accompagner d’une fiscalité juste et d’une transparence démocratique sur les choix stratégiques.

Plusieurs principes doivent guider cette approche :

  • Une fiscalité redistributive : La hausse des dépenses de défense ne doit pas se faire au détriment des services publics ou des politiques sociales. Une taxation accrue des hauts patrimoines et des multinationales, ainsi qu’une lutte renforcée contre l’évasion fiscale, pourraient financer une partie de l’effort militaire sans aggraver les inégalités.
  • Un débat démocratique transparent: Les choix stratégiques, notamment en matière d’acquisition d’armements ou de déploiement de troupes, doivent être soumis à un contrôle parlementaire renforcé. Cela permettrait de légitimer les décisions prises et d’éviter les dérives technocratiques.
  • Une intégration des enjeux écologiques : La transition énergétique et la défense ne sont pas antinomiques. Les Européens doivent développer des technologies militaires sobres en carbone et sécuriser ses approvisionnements en matières premières critiques, notamment en diversifiant ses partenariats avec des pays comme le Groenland, tout en respectant leurs aspirations environnementales et sociales.

En outre, l’Europe doit éviter le piège d’une militarisation excessive, qui risquerait de saper les fondements mêmes de son modèle social. Comme le rappelait Hanna Perekhoda, dans un entretien accordé à Alternatives Économiques en novembre 2025, « la défense ne peut pas exister sans la justice sociale, et inversement ». Une politique de défense efficace repose sur la confiance des citoyens dans leurs institutions et sur leur sentiment d’appartenance à un projet commun. Sacrifier l’État-providence au nom de la sécurité reviendrait à affaiblir la France et l’Europe de l’intérieur, les rendant plus vulnérables aux ingérences extérieures et aux divisions politiques.

Enfin, l’Europe doit repenser sa relation avec les États-Unis. Il ne s’agit pas de rompre l’alliance transatlantique, mais de la rééquilibrer. Cela implique :

  • Une réduction progressive de la dépendance militaire, en développant des capacités européennes dans des domaines clés comme le renseignement, la cyberdéfense et les systèmes de missiles.
  • Une diversification des partenariats stratégiques, notamment avec les pays du Sud global, pour éviter une bipolarisation du monde entre les États-Unis et la Chine.
  • Une affirmation claire des intérêts européens, y compris lorsque ceux-ci divergent de ceux de Washington, comme dans le cas du Groenland ou des sanctions contre la Russie.

Cette approche permettrait à la France et aux États européens alliés de se positionner comme un acteur autonome, capable de défendre ses valeurs et ses intérêts sans tomber dans le piège d’une confrontation stérile avec les États-Unis.

L’heure des choix stratégiques

La France et l’Europe sont à un carrefour historique. Soit nous acceptons de rester un champ de bataille entre impérialismes, soit nous nous dotons des moyens de notre souveraineté. Cela passe par une refonte ambitieuse de notre stratégie de défense, une coordination renforcée entre États et une volonté politique sans faille. Oui, c’est loin d’être acquis.

La crise groenlandaise, la guerre en Ukraine et les pressions américaines montrent que l’Europe ne peut plus compter sur les autres pour assurer sa sécurité ; nos voisins peuvent enfin comprendre pourquoi jusqu’à la mandature de Nicolas Sarkozy la France a tenu à conserver sa singularité. Elle doit désormais prendre son destin en main, en bâtissant une défense autonome et géopolitiquement crédible. À la condition que les dirigeants européens en aient la volonté – et que les citoyens en comprennent l’urgence.

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23 janvier 2026 5 23 /01 /janvier /2026 18:47

Article rédigé le 18 janvier dernier pour la Gauche Républicaine et Socialiste.

Frédéric Faravel

Cisjordanie occupée : annexion et nettoyage ethnique rampants

Depuis l’attaque criminelle du Hamas le 7 octobre 2023, l’attention internationale s’est concentrée sur Gaza, puis sur les crimes commis par le cabinet Netanyahu dans sa punition collective infligée aux habitants de la bande de Gaza. Paradoxalement, cette situation militaire et humanitaire terrifiante a laissé le champ libre au gouvernement israélien, le plus ancré à l’extrême droite depuis la création de l’État d’Israël, pour accélérer sa politique de colonisation en Cisjordanie et éradiquer toute potentialité à terme d’État palestinien viable.

Sous la direction de Benyamin Netanyahu et de son ministre des Finances et des Colonies, Bezalel Smotrich, figure de l’extrême droite suprémaciste, le gouvernement israélien a lancé en 2025 une offensive administrative et territoriale sans précédent. Avec plus de 9 600 logements mis en appel d’offres en une seule année – un record absolu –, ce gouvernement a dépassé le total des six années précédentes, selon l’ONG Peace Now. Ces projets, notamment dans la zone E1 à l’est de Jérusalem, visent à « porter un coup de grâce à l’idée d’un État palestinien », comme l’a explicitement déclaré Smotrich. La colonisation n’est plus seulement une expansion territoriale : elle devient un outil de fragmentation systématique de la Cisjordanie, rendant impossible la contiguïté géographique nécessaire à la viabilité d’un futur État palestinien.

La stratégie est claire : profiter de la guerre à Gaza pour faire avancer des projets longtemps bloqués par la pression internationale. Le projet E1, par exemple, diviserait la Cisjordanie en deux, isolant Jérusalem-Est de Ramallah et de Bethléem. En parallèle, 19 nouvelles colonies ont été autorisées fin 2025, s’ajoutant aux 49 déjà créées depuis 2022. Ces initiatives ne relèvent pas de l’improvisation, mais d’une politique délibérée : « Sur le terrain, nous bloquons l’établissement d’un État palestinien terroriste », a ainsi affirmé Smotrich. L’objectif est de rendre irréversible l’occupation, en s’appuyant sur une combinaison de violence d’État, de lois discriminatoires et de complicités internationales.

Accompagner la violence des colons : un nettoyage ethnique organisé et impuni

En 2025, les violences des colons israéliens contre les Palestiniens en Cisjordanie ont augmenté de 25%, selon les chiffres de l’armée israélienne elle-même, avec 845 crimes recensés, faisant 200 blessés et 4 morts. Ces attaques, souvent perpétrées par des milices d’extrême droite, ne sont pas des actes isolés, mais s’inscrivent dans une logique de terreur systématique. L’ONG israélienne B’Tselem parle ouvertement de « nettoyage ethnique », décrivant des raids violents, des incendies de maisons et de champs, des vols de bétail, et des assassinats filmés en plein jour. Les colons agissent en toute impunité, avec la bénédiction tacite – voire active – des autorités. Les avant-postes illégaux, d’où partent ces attaques, bénéficient de l’électricité et de l’eau fournies par l’État, tandis que les ministres d’extrême droite, comme Smotrich, distribuent des quads et des drones aux milices.

L’armée israélienne, bien que reconnaissant la gravité de la situation, reste inactive. Un officier supérieur cité par Haaretz déplore l’absence de « réactions adéquates de la police et du Shin Bet », soulignant un « fossé entre la gravité des faits et la mise en œuvre concrète de mesures ». Pire, les forces de sécurité israéliennes participent parfois à ces violences, comme en témoignent les cas documentés de Palestiniens tués ou blessés avec la complicité de soldats. Depuis 2017, sur plus de 1 500 Palestiniens tués en Cisjordanie, une seule condamnation a été prononcée. Cette impunité systémique n’est pas un dysfonctionnement, mais un pilier du projet colonial en Cisjordanie : elle permet de chasser les Palestiniens de leurs terres, de les pousser à l’exil interne ou à l’émigration, et de libérer des espaces pour de nouvelles colonies.

L’asphyxie des institutions palestiniennes : le cas emblématique de l’université de Birzeit

L’université de Birzeit, symbole de la résistance intellectuelle et politique palestinienne, est devenue par ailleurs une cible privilégiée de la répression israélienne. Le 6 janvier 2026, l’armée a mené une opération militaire en plein jour sur le campus, tirant à balles réelles sur des étudiants réunis pour un rassemblement en solidarité avec les prisonniers palestiniens. Une douzaine de personnes ont été blessées, certaines grièvement. L’intervention, justifiée par l’armée comme une réponse à des « suspects violents », s’inscrit dans une stratégie plus large : étouffer toute velléité de mobilisation nationale.

Birzeit, fermée à 15 reprises depuis sa création et victime de 26 raids depuis 2002, incarne la volonté des gouvernements israéliens de droite et d’extrême droite de démanteler les piliers de l’identité et des institutions palestiniennes. Les syndicats étudiants, historiquement actifs, sont aujourd’hui affaiblis par les arrestations et la détention administrative. Plus de 150 membres de l’université seraient actuellement emprisonnés, souvent sans chef d’accusation. La répression ne vise pas seulement les individus, mais l’idée même d’une continuité générationnelle capable de porter un projet politique national palestinien.

Cette offensive contre Birzeit s’inscrit dans une logique plus large de destruction des institutions palestiniennes. Les camps de réfugiés, les hôpitaux, les écoles et les terres agricoles sont systématiquement ciblés, afin de briser toute capacité de résistance organisée. Comme le soulignait Abaher El-Sakka, le doyen de la faculté de lettres de Birzeit, « on n’est plus dans le néocolonialisme, on est dans le colonialisme le plus classique : ils assument d’être plus répressifs, plus violents ».

En Cisjordanie et à Jérusalem-Est, un système d’apartheid institutionnalisé

Le rapport du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, publié en janvier 2026, qualifie sans détour la situation en Cisjordanie d’« apartheid ». Volker Türk, haut-commissaire, dénonce une « discrimination systématique » et une « asphyxie des droits des Palestiniens », où chaque aspect de la vie – accès à l’eau, aux écoles, aux hôpitaux, liberté de mouvement – est contrôlé et restreint par des lois discriminatoires. Les Palestiniens sont soumis à des confiscations massives de terres, à des expulsions et à une violence structurelle, tandis que les colons israéliens bénéficient d’un régime juridique et économique privilégié.

Cette ségrégation, loin d’être accidentelle, est clairement conçue pour être permanente. Elle repose sur un double système juridique : un régime pour les colons, protégé par les gouvernements israéliens, et un régime répressif pour les Palestiniens, marqué par l’arbitraire policier et judiciaire. Les assassinats, les destructions de propriétés et les humiliations quotidiennes ne sont pas des excès, mais les outils d’un projet politique : maintenir une domination israélienne absolue sur la Cisjordanie, en éliminant toute possibilité de souveraineté palestinienne.

Sauver la solution à deux États

La Gauche Républicaine et Socialiste réaffirme avec force la nécessité d’une solution à deux États, seule issue viable et juste pour mettre fin à l’occupation et garantir la paix. La reconnaissance d’un l’État palestinien viable n’est pas seulement un impératif moral, mais une condition géopolitique indispensable pour contrer l’hégémonie des extrêmes et rétablir un équilibre régional. Cette reconnaissance doit s’accompagner de sanctions ciblées contre les responsables israéliens de la colonisation, d’un embargo sur les armes utilisées pour réprimer les Palestiniens, et d’un accompagnement actif pour restaurer des institutions palestiniennes démocratiques.

En Cisjordanie, l’urgence n’est plus seulement humanitaire, mais politique. Sans une intervention internationale forte et coordonnée, le projet d’annexion rampante de Netanyahu et de l’extrême droite israélienne deviendra irréversible, enterrant définitivement l’espoir d’une paix juste et durable. Nous ne pouvons nous résigner à ce scénario : la France et l’Union européenne doivent agir enfin à la hauteur des enjeux, en faisant de la fin de l’occupation une priorité géopolitique.

Frédéric Faravel
Membre de la direction nationale de la Gauche Républicaine et Socialiste

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23 janvier 2026 5 23 /01 /janvier /2026 18:40

Je signe pour la GRS cet article qui fait le point sur les raisons de continuer à se mobiliser contre l'accord commercial entre l'Union Européenne et le Mercosur que la commission européenne et certains gouvernements voisins cherchent à nous imposer. La saisine de la CJUE par le Parlement européen nous donne un répit de quelques semaines, mais il n'est que temporaire.

Frédéric FARAVEL

L’accord UE-Mercosur : un déséquilibre structurel et une impasse stratégique

Signé en janvier 2026 après un quart de siècle de négociations, l’accord commercial entre l’Union européenne et le Mercosur incarne les contradictions d’une politique commerciale européenne tiraillée entre libéralisation économique et protection des intérêts nationaux. La saisine de la Cour de Justice de l’Union Européenne par le Parlement européen laisse quelques semaines de répit pour consolider la mobilisation et les arguments, mais ne nous réjouissons pas trop tôt. Cet article rédigé le 18 janvier 2026 envisageait cependant cette hypothèse.

Présenté comme une avancée géopolitique et un levier de croissance, cet accord révèle en réalité les faiblesses structurelles de l’Europe, incapable de concilier ses ambitions internationales avec les réalités socio-économiques de ses États membres. Pour la France, en particulier, il représente une menace directe pour son agriculture, une trahison de ses engagements climatiques et une soumission tacite à l’hégémonie commerciale américaine. Une analyse des documents disponibles permet de démontrer pourquoi cet accord est défavorable aux Européens et d’évaluer les marges de manœuvre pour en limiter les conséquences.

Un accord commercial aux déséquilibres criants : l’agriculture française en première ligne

L’accord UE-Mercosur, négocié avec le Brésil, l’Argentine, le Paraguay et l’Uruguay, prévoit une libéralisation progressive des échanges, notamment par la suppression des droits de douane et l’ouverture de quotas d’importation pour des produits sensibles comme la viande bovine. Avec 99 000 tonnes de viande sud-américaine autorisées à entrer annuellement sur le marché européen, les agriculteurs français se retrouvent exposés à une concurrence déloyale. Les coûts de production, bien inférieurs dans les pays du Mercosur en raison de normes environnementales et sociales moins strictes, de salaires plus bas et d’un accès facilité à la terre, rendent les produits européens non compétitifs.

Les clauses de sauvegarde, censées protéger les filières européennes en cas d’afflux massif d’importations, sont rédigées de manière si imprécise qu’elles risquent d’être inefficaces. Ces mécanismes sont rarement activés et, lorsqu’ils le sont, leur mise en œuvre intervient souvent trop tard pour éviter des dommages irréversibles. Pire, les pays du Mercosur pourraient contester leur application devant les instances de règlement des différends prévues par l’accord, rendant toute protection illusoire.

La France, qui a tenté d’imposer des clauses miroirs pour aligner les normes sanitaires et environnementales, s’est heurtée à une Commission européenne déterminée à conclure l’accord coûte que coûte. En scindant le texte en deux parties pour éviter l’unanimité des États membres, Bruxelles a adopté une méthode contestable, tant sur le plan juridique que démocratique. Cette manœuvre, dénoncée par plusieurs observateurs, illustre une tendance lourde : l’Union européenne privilégie la conclusion d’accords commerciaux à tout prix, au mépris des équilibres internes et des spécificités nationales.

Une contradiction flagrante avec les engagements climatiques et sociaux de l’Union Européenne

L’Union européenne, qui se présente comme un leader de la transition écologique et de la justice sociale, adopte avec cet accord une posture profondément contradictoire. Les accords de libre-échange, présentés comme des outils de coopération internationale, sapent en réalité les efforts environnementaux des États membres. L’accord avec le Mercosur, en particulier, menace d’aggraver la déforestation en Amazonie et d’accroître les émissions de gaz à effet de serre liées au transport de marchandises sur de longues distances.

Les engagements climatiques de l’UE, déjà fragilisés par des concessions faites aux États-Unis sous la pression de Donald Trump, sont ainsi remis en question. La Commission européenne, en privilégiant les accords bilatéraux au détriment du multilatéralisme, affaiblit sa crédibilité sur la scène internationale et compromet sa capacité à promouvoir un modèle de développement durable. Cette approche révèle une absence de stratégie cohérente, l’UE naviguant à vue sans prendre la mesure des bouleversements géopolitiques en cours.

Sur le plan social, l’accord risque d’aggraver les inégalités en Europe. Les petites exploitations agricoles, déjà fragilisées par la concurrence internationale, seront les premières victimes de l’afflux de produits sud-américains à bas coût. Les grandes entreprises, mieux équipées pour tirer profit de la libéralisation des échanges, concentreront les gains, tandis que les petites structures, incapables de rivaliser, disparaîtront. Cette dynamique montre que les accords de libre-échange profonds favorisent les multinationales au détriment des PME, fragilisant ainsi le tissu économique local et exacerbant les tensions sociales.

L’ombre de Donald Trump et la soumission européenne

L’accord UE-Mercosur s’inscrit dans un contexte géopolitique marqué par la montée en puissance des États-Unis et la remise en cause du multilatéralisme. L’Europe, en signant cet accord, cherche à contrecarrer l’influence américaine en Amérique latine. Pourtant, cette stratégie apparaît illusoire : les pays du Mercosur, divisés et vulnérables aux pressions américaines, sont peu susceptibles de former un front uni contre Washington. L’Argentine de Javier Milei est ainsi plus encline à s’aligner sur les exigences américaines qu’à résister à leur hégémonie.

La soumission de l’Europe aux diktats de Donald Trump est particulièrement visible dans l’accord commercial UE-États-Unis signé en juillet 2025. L’Union européenne a cédé à des droits de douane élevés et à des engagements d’achat massifs de gaz et d’armements américains, sans obtenir de contreparties significatives. Cette capitulation, dénoncée par plusieurs capitales européennes, montre que l’Union est incapable de défendre ses intérêts face à une administration américaine de plus en plus agressive. Dans ce contexte, l’accord avec le Mercosur apparaît comme une tentative désespérée de diversifier les partenariats commerciaux de l’UE, sans pour autant remettre en cause sa dépendance vis-à-vis des États-Unis.

L’Europe ne peut prétendre soutenir un système multilatéral tout en signant des accords qui valident les pratiques protectionnistes et unilatérales de Washington. Cette contradiction affaiblit la crédibilité de l’UE et limite sa capacité à influencer les règles du commerce international. En outre, elle alimente les critiques internes, notamment en France, où l’accord est perçu comme une trahison des intérêts nationaux et une soumission aux dynamiques géopolitiques imposées par les États-Unis.

Recours juridiques et mobilisation politique ?

Face à cet accord défavorable, la France et les États membres opposés disposent de quelques leviers pour en limiter les effets. Le Parlement européen, où une majorité favorable n’est pas garantie, pourrait rejeter l’accord. Cependant, la procédure d’application provisoire, déjà utilisée par la Commission, permet d’entrer en vigueur avant même le vote des eurodéputés, rendant ce levier incertain.

Un autre recours consiste à saisir la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) pour contester la légalité de la procédure de ratification. La France, soutenue par d’autres États membres, pourrait arguer que la Commission a contourné les règles en scindant l’accord pour éviter l’unanimité. Une telle saisine, si elle aboutissait, pourrait retarder, voire bloquer, l’entrée en vigueur de l’accord. Cette voie juridique est essentielle pour restaurer la confiance dans les institutions européennes et garantir le respect des procédures démocratiques.

Enfin, la mobilisation des agriculteurs et des syndicats, déjà active, pourrait contraindre les gouvernements à adopter des mesures de protection supplémentaires. Les manifestations de 2023 et 2024 ont montré que la pression sociale peut influencer les décisions politiques. Cependant, les réponses apportées par l’exécutif restent souvent insuffisantes et tardives, comme en témoignent les difficultés rencontrées par les agriculteurs pour obtenir gain de cause dans les négociations européennes.

Un accord révélateur des faiblesses européennes

L’accord UE-Mercosur est révélateur des contradictions de la politique commerciale européenne, tiraillée entre libéralisation des échanges et protection des intérêts nationaux. En sacrifiant les agriculteurs français et en affaiblissant ses engagements climatiques, l’UE montre qu’elle est incapable de concilier ses ambitions géopolitiques avec les réalités socio-économiques de ses États membres. Face à la montée en puissance de Donald Trump et à la remise en cause du multilatéralisme, l’Europe apparaît divisée et soumise, incapable de défendre une vision alternative du commerce international.

Pour s’affranchir de cette dynamique, la France et ses partenaires devront repenser leur stratégie commerciale, en privilégiant la cohérence des politiques environnementales et sociales. Cela passe par une refonte des règles européennes, une meilleure prise en compte des réalités locales et une résistance accrue face aux pressions américaines. Sans cela, l’Europe risque de rester prisonnière d’accords déséquilibrés, au détriment de sa souveraineté et de ses citoyens. La question n’est plus seulement de savoir si l’accord UE-Mercosur est défavorable, mais bien de déterminer si l’Europe est encore capable de définir et de défendre ses propres intérêts.

Frédéric Faravel
membre de la direction nationale de la Gauche Républicaine et Socialiste

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10 janvier 2026 6 10 /01 /janvier /2026 09:34

Je signe ci-dessous cet article rédigé pour la Gauche Républicaine et Socialiste sur les enjeux de la nationalisation des sites français d'ArcelorMittal.

Frédéric Faravel

Nationaliser les sites d’Arcelor : une condition de notre souveraineté

Retour sur les enjeux autour de la survie et du rebond possible de la sidérurgie française et européenne, un peu plus d’un mois après l’adoption à l’Assemblée nationale d’une proposition de loi sur la nationalisation des sites français d’Arcelor-Mittal, que nous soutenons.

La question de la nationalisation des activités françaises d’ArcelorMittal s’est imposée au cœur des débats politiques et économiques en 2025, portée par une proposition de loi déposée à l’Assemblée nationale par la députée Aurélie Trouvé (La France insoumise) et adopté par l’Assemblée Nationale le 27 novembre 2025. Ce projet s’inscrit dans un contexte marqué par des annonces de licenciements massifs, un désengagement progressif du groupe sidérurgique en matière d’investissements, et une crise structurelle de la filière acier en Europe. L’enjeu dépasse le simple cadre économique : il touche à la souveraineté industrielle, à la préservation de l’emploi, et à la capacité de la France à maintenir une production stratégique sur son sol.

La sidérurgie française entre déclin et résilience

L’histoire de la sidérurgie française est celle d’une filière emblématique, marquée par des cycles de nationalisation et de privatisation. En 1982, sous le gouvernement d’union de la gauche installé dans la foulée de l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République, face à une crise sans précédent, l’État avait nationalisé Usinor et Sacilor, deux fleuron du secteur. L’objectif était alors de sauver des milliers d’emplois et de moderniser une industrie en difficulté où le patronat Wendel avait failli à investir malgré le soutien de l’État dès 1978.

Pourtant, malgré des investissements colossaux, la filière n’avait pas échappé à la restructuration et aux suppressions d’emplois. La privatisation intervenue en 1995 ouvrit la voie à l’OPA d’Arcelor (qui avait remplacé Usinor) par le groupe indien Mittal en 2006, scellant son destin dans un ensemble multinational. Aujourd’hui, ArcelorMittal, héritier de cette histoire, emploie encore 15 000 personnes en France, mais son engagement sur le territoire semble s’effriter. Le groupe a récemment annoncé la suspension de ses investissements dans la décarbonation des sites français, invoquant un marché fragile et un manque de soutien politique de l’Union Européenne face à l’acier chinois, doublé d’un plan social prévoyant la suppression de 600 postes. Les craintes d’un abandon pur et simple de la production d’acier en France sont fondées.

Ce désengagement s’inscrit dans un contexte international marqué par une surproduction mondiale d’acier, notamment en provenance de Chine, et par des coûts énergétiques artificiellement élevés en Europe. La filière française, déjà fragilisée, se trouve ainsi prise en étau entre une concurrence déloyale et des exigences environnementales croissantes. Pourtant, l’acier reste un matériau stratégique, à la base de nombreuses chaînes de valeur industrielles. Sa disparition signifierait une dépendance accrue aux importations, avec des risques majeurs en cas de tensions commerciales ou géopolitiques. C’est dans ce contexte que la proposition de nationalisation a émergé, trouvant un écho favorables dans les partis de gauche, les syndicats, et étant outillée par des économistes proches de la CGT1.

Le vote du 27 novembre 2025 à l’Assemblée nationale, bien que symbolique, a marqué une étape significative. La proposition de loi a été adoptée en première lecture, grâce à une mobilisation des députés de gauche et à l’abstention d’une partie de la droite et de l’extrême droite. Cependant, son avenir reste incertain, notamment en raison de l’opposition du Sénat et des oppositions farouches qui demeurent au centre et à droite. Mais ce débat dépasse le cadre parlementaire : il interroge la capacité de l’État à assumer un rôle d’actionnaire industriel.

La souveraineté industrielle comme impératif stratégique

La production d’acier brut est un pilier de l’autonomie industrielle. Sans elle, l’ensemble de la filière métallurgique française deviendrait dépendante des importations, exposant le pays à des risques de pénurie ou de hausse des prix en cas de crise. Les sites de Dunkerque et Fos-sur-Mer, derniers bastions de la production d’acier brut en France, sont perçus comme des actifs stratégiques. Leur disparition signifierait non seulement la fin d’un savoir-faire historique, mais aussi une vulnérabilité accrue dans des secteurs clés comme la défense, l’automobile ou les infrastructures. Les exemples britannique et italien, où les États ont dû intervenir pour sauver leurs sidérurgies, illustrent l’urgence de la situation. Au Royaume-Uni, la mise sous tutelle des hauts fourneaux de British Steel après l’annonce du départ des actionnaires chinois ou l’action identique en Italie pour les hauts fourneaux de Tarente face aux désinvestissements là encore d’ArcelorMittal2, a montré que même les gouvernements socio-libéraux ou très ancrés à droite peuvent être contraints d’agir pour éviter un effondrement industriel.

La défense de l’emploi sur les territoires

Les licenciements annoncés par ArcelorMittal ne concernent pas seulement les 600 postes directement menacés. Une étude citée dans les documents estime que la fermeture des sites pourrait entraîner la suppression de 84 000 emplois, en incluant les emplois indirects et induits. Le coût social d’une telle désindustrialisation serait considérable, tant en termes de chômage que de perte de recettes fiscales et de dépollution des sites. Les syndicats soulignent que la nationalisation permettrait de stabiliser l’emploi et de réinvestir dans des technologies vertes, créant ainsi des emplois durables. La nationalisation est présentée comme un moyen de rompre avec une logique de court terme, où les actionnaires privilégient les profits immédiats au détriment des travailleurs et des territoires.

Passer des subventions sans contrepartie à un modèle économique viable

Un autre argument central concerne l’utilisation des aides publiques. ArcelorMittal a bénéficié de près de 300 millions d’euros d’aides annuelles, sans que cela ne garantisse des investissements pérennes en France. Cette situation relève de la « gabegie financière », où l’argent public sert à « engraisser les actionnaires » plutôt qu’à moderniser les outils de production, comme le relevait Sophie Binet devant l’Assemblée le 27 novembre dernier.

La nationalisation est censée mettre fin à ce système, en conditionnant les aides à un engagement concret de l’entreprise sur le territoire. Certains économistes proposent même une « nationalisation rampante », où l’État acquerrait progressivement des parts du capital en échange des subventions versées. Cette approche, déjà expérimentée lors de la crise des subprimes, offrirait une alternative à la privatisation des profits et à la socialisation des pertes.

Contrairement aux idées reçues, la sidérurgie française n’est pas déficitaire. ArcelorMittal France a réalisé 1,2 milliard d’euros de bénéfices sur trois ans, prouvant la rentabilité potentielle du secteur. Les partisans de la nationalisation estiment que l’État pourrait gérer ces sites de manière plus équilibrée, en réinvestissant les profits dans la transition écologique et la modernisation des infrastructures. Le projet de décarbonation, évalué à 1,8 milliard d’euros, en est un exemple : plutôt que de dépendre de la bonne volonté d’un actionnaire privé, l’État pourrait en faire une priorité, en tirant parti des aides européennes et des mécanismes de protection contre le dumping social et environnemental.

Enfin, la nationalisation peut être un levier pour imposer des règles plus strictes en matière environnementale et sociale. En reprenant le contrôle des sites, l’État pourrait accélérer la transition vers des fours électriques, réduisant ainsi l’empreinte carbone de la production. Cela s’inscrirait dans une logique plus large de relocalisation et de résilience industrielle, conforme aux objectifs de l’Union européenne mais que la commission européenne et les gouvernements ne font rien pour soutenir concrètement.

Les obstacles et les alternatives : entre idéologie et pragmatisme

Malgré ces arguments, la nationalisation se heurte à plusieurs obstacles, à commencer par une opposition politique et idéologique. Les macronistes de tout bois et LR, ainsi qu’une majorité de l’extrême droite (ceux qui croient que le RN défend les intérêts nationaux devraient y voir la démonstration inverse), y voient une régression vers un dirigisme économique dépassé. Pour eux, la solution passe par une meilleure régulation du marché, plutôt que par une intervention directe de l’État. Le gouvernement Lecornu invoque également le coût de l’opération, estimé entre un et trois milliards d’euros, et les risques liés à la gestion publique d’une industrie en crise.

Une alternative souvent évoquée est la mise sous tutelle, comme au Royaume-Uni. Cependant, cette solution présente des limites : elle ne garantit pas que l’actionnaire privé investira à long terme, et elle place l’État dans une position inconfortable, où il assume les coûts sans en tirer les bénéfices. L’extension du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières ou l’instauration de quotas d’importation devraient être également sur la table, pour protéger le marché européen.

Un débat qui dépasse le cadre de la sidérurgie

Le débat sur la nationalisation d’ArcelorMittal dépasse largement le cadre de la sidérurgie. Il interroge le rôle de l’État dans l’économie, la place de l’industrie dans la stratégie nationale, et les moyens de concilier transition écologique et compétitivité. Si la proposition de loi Trouvé a marqué un coup d’arrêt symbolique, son issue reste incertaine.

Quoi qu’il en soit, elle a le mérite de replacer la question industrielle au cœur du débat public, alors que la désindustrialisation a souvent été perçue comme une fatalité en France. Comme le soulignait Jean Le Garrec en septembre 1981, « Nous ne pouvons faire face à cet avenir que si nous donnons aux salariés dans l’entreprise une responsabilité grandissante. » Il ajoutait la France « n’a plus le droit d’un gâchis d’homme, d’énergie, de potentialité, de volonté ».

45 ans plus tard, cette phrase résonne avec une actualité brûlante.

Frédéric Faravel
Membre de la direction nationale de la Gauche Républicaine et Socialiste

 

 

1 https://act.univ-spn.fr/dossier-de-presse-et-rapport-nationaliser-les-sites-francais-darcelormittal/

2 On peut à ce propos légitimement s’interroger de la stratégie du groupe indien qui semble sciemment défaire les derniers éléments de la sidérurgie européenne…

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