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sur l'auteur

Je m'appelle Frédéric Faravel. Je suis né le 11 février 1974 à Sarcelles dans le Val-d'Oise. Je vis à Bezons dans le Val-d'Oise. Militant socialiste au sein de la Gauche Républicaine & Socialiste. Vous pouvez aussi consulter ma chaîne YouTube.
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Gauche Républicaine & Socialiste

12 mars 2020 4 12 /03 /mars /2020 08:59
LE CORONAVIRUS, LA MONDIALISATION NÉO-LIBÉRALE ET LA BATAILLE CULTURELLE

Le texte publié ci-dessous est une analyse géopolitique et économique de la Gauche Républicaine & Socialiste rédigée le mercredi 11 mars 2020

Les places financières mondiales se sont effondrées en ce début mars. Une telle violence des baisses d’indices, de l’ordre de 20% en quelques séances, n’avait plus été observée depuis le krach de 2008. Plusieurs facteurs se sont conjugués pour aboutir à ce désastre : des anticipations de croissance moroses, l’arrêt de l’activité en Chine pour cause de coronavirus et un vif désaccord entre Saoudiens et Russes sur la production de pétrole.

Chronologiquement, c’est ce dernier facteur qui a précipité la chute. L’Arabie Saoudite était plutôt encline à réduire la production et soutenir ainsi les cours du baril. La Russie se disait pour sa part qu’un baril durablement sous les 40 dollars pourrait détruire l’industrie américaine du pétrole de schiste (dont le seuil de rentabilité se situe au-delà des 50 dollars). C’est le point de vue de cette dernière qui a finalement prévalu. Mais les cours du pétrole étaient déjà bas, reflétant la faiblesse de l’économie réelle, dès avant l’impact du coronavirus. La gestion de la maladie par la Chine n’a fait qu’aggraver une situation latente de surproduction – et donc de survalorisation des cours de bourse.

A présent, on ne peut que redouter les effets dévastateurs de la crise financière sur la sphère productive. Les banques vont essuyer des pertes colossales et réduire encore davantage l’accès des entreprises au crédit (investissements et surtout trésorerie). De l’autre côté, le coronavirus entraîne non seulement des ruptures d’approvisionnement mais aussi des reports voire des annulations pures et simples d'événements, de transports, de voyages touristiques et professionnels, etc. Ce premier trimestre 2020 subit donc à la fois un choc d’offre et un choc de demande. Tout (en tout cas beaucoup) dépend maintenant de la vitesse de récupération de la Chine, atelier du monde.

Si l’Empire du Milieu se remet en marche d’ici quelques semaines, peut-être que l’économie repartira. Mais ça n’est qu’un « peut-être » car pour de très nombreuses entreprises et secteurs d’activité, « quelques semaines » veut dire une éternité. Faute de clients, de pièces détachées et de crédit, des milliers d’entreprises pourraient avoir entre temps déposé leur bilan.

Mis à part les mesures conjoncturelles que prendront les gouvernements pour atténuer ces chocs (inondation de liquidités sur les marchés, dégrèvements fiscaux et sociaux, voire même des relances budgétaires), la grande question que pose évidemment cette crise est celle de notre dépendance matérielle à la Chine. La consommation mondiale et notamment occidentale, s’appuie sur une production dont la chaîne de valeur remonte presque toujours 

là-bas. Hormis quelques niches de type armement ou centrales nucléaires, toute notre industrie contient du Made in China. Si la Chine s’effondre, nous ne pouvons plus produire de voitures, d’avions, d’appareils électroniques, de machines, de médicaments, ni même de vêtements ou de maisons.

C’est si vrai que l’effet le plus catalyseur, intellectuellement, du coronavirus a été de convertir des amoureux de la mondialisation heureuse comme Thierry Breton ou Bruno Le Maire aux vertus de la souveraineté économique. C’est à peine s’il faut se pincer, pour être sûrs de bien les entendre expliquer aujourd’hui le contraire de ce qu’ils nous infligeaient hier. Ils prononcent le mot « relocalisation ». Ils ne font plus des sauts de dix mètres sur leur chaise lorsqu’on leur suggère que le concept de « démondialisation » n’est pas si stupide, ni soviétique, ni vénézuélien que tous les idéologues néolibéraux nous l’enseignaient jusqu’il y a deux mois. On commence à se dire que passer des accords de libre-échange avec l’Australie pour lui acheter du bœuf ou la Nouvelle-Zélande pour lui acheter du lait, n’est pas forcément d’une rationalité économique évidente.

Même l’Union européenne bruisse de ces réflexions sacrilèges – lesquelles ne sont certes pas encore parvenues au cerveau du Commissaire au Commerce international (ce qui s’explique sans doute par la lenteur des influx nerveux chez les dinosaures). Même l’Allemagne (!!!!) convient que la règle d’or budgétaire est un peu trop rigide.

Nous assistons donc aux prémices d’une victoire culturelle. Les faits nous donnent raison. La tension extrême dans laquelle se déploient les flux économiques et financiers mondiaux est en train de se rompre, nous laissant momentanément à poil, et honteux – par exemple de devoir compter sur la Chine pour fournir l’Italie en appareils de réanimation médicale, ou Sanofi en principes actifs médicamenteux.

Tout cela, toutes ces innombrables choses qui nous permettent de vivre dans un confort à peine imaginable pour les humains d’il y a un siècle et demi, nous pouvons le produire nous-mêmes, chez nous. Sans supprimer la mondialisation, nous pouvons et nous devons rapatrier des industries et les compétences, les savoir-faire et les salaires qui vont avec. Le coronavirus vient de nous montrer que la démondialisation n’est pas qu’une question idéologique, ni même principalement sociale; c’est une question de survie.

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18 octobre 2019 5 18 /10 /octobre /2019 14:43

On dit parfois que quand quelqu’un montre la lune les idiots regardent le doigt... certains aussi pensent qu’on peut éteindre une mauvaise polémique par une autre mauvaise polémique. De la part d’une élue comme Madame Laurence Rossignol, sénatrice PS de l'Oise et ancienne ministre de François Hollande, se revendiquant du camp de l’émancipation et du progrès, il serait cependant utile d’éviter les grosses ficelles et de parler de choses qu’on ne connaît pas du tout en procédant à des généralisations et des amalgames aussi abusifs qu’insultants.

Je ne partage pas grand chose avec les Églises évangéliques (que la sénatrice en question renomme « églises évangélistes » 🤔) et sûrement pas leur caractère conservateur moral qui me débecte ; mais il serait lamentable de les dénoncer pour une « rage » dont elles ne sont pas porteuses ... ou alors il faut assumer de vouloir les tuer.

Si ces Églises assument parfaitement leur nature prosélytes – ce qui somme toute est assez logique pour une religion – il convient de regarder les faits :
• aucune des dénominations membres du Conseil national des évangéliques de France (CNEF) ne prône une remise en cause des enseignements de l'école républicaine, comme la parlementaire semble l’affirmer. Ils peuvent être très conservateurs sur le plan des mœurs, ce qui peut effectivement mettre mal à l'aise une institution nécessairement laïque et ouverte comme l'école. De là à prôner le créationnisme par exemple, franchement, c'est très minoritaire et ces extrêmes existent dans toutes les religions.
• les atteintes à la laïcité en milieu scolaire sont finalement rares. Du côté du ministère de l'Education nationale, on nous indique que "les atteintes à la laïcité ne sont pas classées par religion". Seules des données globales existent : les fameux 900 cas remontés sur le dernier trimestre et évoqués ces derniers jours dans les médias. Parmi eux, 61% sont du fait des élèves, 19% de la part des parents. Sans parler d'une confession religieuse en particulier, le ministère souligne : "900 cas sur 12 millions d'enfants scolarisées, cela reste très minoritaire". "Pour chaque cas, un suivi auprès des élèves et des parents est effectué", ajoute-t-il. Les contestations d'enseignement oscillent entre 11 et 20% des signalements, depuis avril 2018. Les organisations membres de la CNEF quoi que l’on puisse leur reprocher n’ont dans leur discours et dans leurs pratiques pas de volonté d’entre soi et de mise à l’écart des enfants de leurs famille par rapport à l’école républicaine. Ils fréquentent très majoritairement celle-ci.
• "Quelques églises évangéliques, non affiliées au Conseil national des évangéliques de France (qui rassemble plus de 70% des églises évangéliques) et des petites églises pentecôtistes, le plus souvent créées par des pasteurs auto-proclamés, font craindre de graves dérives (...). Discours millénariste, recours fréquent à l'exorcisme, mise en scène spectaculaire du pouvoir miraculeux du fondateur, création d'émotions collectives en sont les marqueurs. Ils provoquent chez certains adeptes des états d'hystérie et des traumatismes. Au-delà du risque sectaire, le repli communautaire et la vision apocalyptique véhiculés par les discours de ces pasteurs est une menace pour la cohésion de la société", rapporte la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires), dont le gouvernement actuel n'a pas remplacé son dernier président (parti à la retraite en 2018) et qu'il a décidé de dissoudre dans les services du ministère de l'intérieur au 1
er janvier 2020.

Cette disparition en tant que telle pose un énorme problème car la lutte contre les sectes et contre la radicalisation sont deux combats différents. La motivation de cette décision se trouve exclusivement dans la volonté de réaliser des économies budgétaires ; on se prive ainsi d’un outil fondamental et l'on fait disparaître la lutte contre les sectes. De leur coté, des acteurs du monde associatif que nous avons contacté craignent de ne plus pouvoir accompagner les victimes correctement. Si je voulais faire du mauvais esprit face à cette situation désastreuse, je pourrais expliquer que la Miviludes est malheureusement plus utile que les propos approximatifs de la sénatrice PS ; malheureusement c'est elle que France Inter a choisi d'interroger à une heure de grande écoute mardi 15 octobre 2019. Il serait donc utile de retourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de l’ouvrir quand on veut paraître plus intelligente que tout le monde.

Tous ces gens qui s’effraient de la progression des thèses des Frères Musulmans ou des Évangéliques les plus réactionnaires parmi nos voisins et concitoyens devraient plutôt s’interroger sur une partie des raisons (celles sur lesquelles nous pouvons agir) qui ont permis ou permettent encore la progression facile de leurs idées. Si on n’avait pas failli sur la promesse républicaine, sur la République sociale, on en serait sans doute pas là... venant de gens qui en plus ont collaboré avec des gouvernements qui ont accru cette faillite politique, je trouve cela d’autant plus croquignolet.

Moi je n’aurais aucun mal à dire qu’il faut être anticlérical et qu’il faut faire reculer l’influence dans les têtes et dans les rues de ces obédiences, mais on ne réussira (que ce soit pour l’islamisme ou les fondamentalistes protestants) qu’à la condition de ne pas se tromper de diagnostic, de ne pas élargir au-delà du réel le nombre des adversaires, et surtout en redevenant crédibles sur le projet politique et social qu’on défend : la cohésion nationale ne se bâtit pas uniquement sur des injonctions mais sur le fait que chacun puisse trouver dans son quotidien la preuve positive qu’il est membre de la Nation.

Frédéric Faravel

un culte au sein de l'église évangélique Martin-Luther King

un culte au sein de l'église évangélique Martin-Luther King

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15 octobre 2019 2 15 /10 /octobre /2019 13:04

Il y a plusieurs choses qui me gênent profondément dans la façon dont le débat public tourne ces derniers mois, et en fait ces dernières années :

1- Comment peut-on accepter de réduire les "musulmans" (si tant est qu'on puisse définir précisément une telle catégorie) vivant en France, ou les Français de confession musulmane (tout comme il y a des Français de confession juive, protestante, catholique, bouddhiste et surtout majoritairement sans confession), à l'image qu'en donnent celles et ceux qui ont une interprétation particulière, qui ont par ailleurs parfaitement le droit de l'avoir dans le respect du cadre républicain mais qui sont également minoritaires au sein de leur propre confession en France ?

2- Doit-on également, parce que c'est aussi cela qui est en jeu, assigner explicitement ou implicitement les immigrés d'origines maghrébine, sub-saharienne et moyen orientale, les Français dont les parents ou grands parents immigrés sont de ces origines, à une confession comme on assigne des personnes à résidence ? Ne vous est-il jamais venu à l'idée que parmi eux il y en a des nombreux qui sont agnostiques ou athées ?

3- Ne vous est-il jamais venu à l'idée qu'en procédant ainsi, souvent par fainéantise intellectuelle, qu'en validant de telles réductions et raccourcis, on facilite le travail de sape de l'extrême droite (qui a trouvé une diversion facile pour renommer son racisme anti-maghrébin et anti-africain "lutte contre l'Islam") et des islamistes contre la République et la cohésion nationale ?

4- Ne vous est-il jamais venu à l'idée que si nous voulons d'un point de vue républicain procéder à une reconquête de l'hégémonie culturelle perdue face aux diverses facettes de l'obscurantisme (message de soumission de la femme et de supériorité de la loi religieuse sur celle de la République d'un côté ; racisme et inégalitarisme de l'autre), cela ne pourrait fonctionner en assignant une partie de nos compatriotes à une identité réductrice, en refusant de discuter rationnellement et de manière argumentée avec celles et ceux dont la pratique religieuse nous "dérange", et sans redonner sens et réalité à la vocation sociale de la République ?

Soyons sérieux : tout le monde sait que l'Islam autour du monde vit aujourd'hui une période de tensions géopolitiques, sociales et théologiques, qui forcément atteint par ricochets certains de nos concitoyens. Est-ce que ceux qui ne sont pas musulmans peuvent décider de comment doit évoluer cette situation (vous imaginez vous expliquer au Pape et aux cardinaux ce que DOIT devenir le catholicisme romain ?) ? Je ne le crois pas... par contre, c'est aux Républicains sincères d'être convainquant sur le type de société qu'ils défendent et cela ne peut l'être qu'en rendant concret ce qui crée du commun.

Jaurès avait dit au lendemain du vote de la loi de 1905 : "La République est désormais laïque, elle doit devenir sociale. C'est parce qu'elle sera devenue sociale qu'elle restera laïque." Réfléchissez y bien...

Frédéric Faravel

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12 octobre 2019 6 12 /10 /octobre /2019 19:24

Sortant du cinéma après avoir vu le nouveau film de Todd Phillipps, dont je comprends désormais aisément qu'il ait reçu le Lion d'Or à la Mostra de Venise, l'effet qu'a produit « Joker » sur moi a sans doute inhibé ma faible capacité à trouver un titre original. Ceux qui auront vu le film ou qui auraient lu des critiques trouveront sans doute que je sombre dans la banalité ou la facilité ; ils auront sans doute raison, mais je vais essayer de traduire dans les lignes qui suivent quelques impressions fortes qui me paraissent être transmises par cette interprétation originale d'un anti-héros emblématique des Comics américains.

Joaquin Phoenix, ayant achevé sa transformation

Joaquin Phoenix, ayant achevé sa transformation

Évidemment, la composition de Joaquin Phoenix – dont on ressent bien qu'il ait pu manquer de sombrer dans la folie avec ce personnage, quand on connaît sa propension à s'immerger dans ses rôles – est proprement époustouflante, tous les autres Jokers qui l'ont précédé (sauf peut-être Heath Ledger) peuvent aller se rhabiller, ils ne lui arrivent pas à la cheville ; le scénario, la mise en scène, la photographie, la bande sonore et le reste du casting sont à l'unisson. Autre originalité à souligner, l'histoire de ce « Joker » n'a jamais de près ou de loin été contée dans une quelconque version BD des Comics, dont il décrit ici la genèse d'un des personnages phares. C'est donc une œuvre originale dans tous les sens du terme. Or donc ce qui est intéressant dans toute œuvre originale, c'est ce qu'elle semble raconter de la société dans laquelle nous vivons.

Je m'écarterai de ce qui semble faire prioritairement polémique, notamment aux États-Unis, sur le fait que d'aucuns y verraient une implicite apologie de la violence, dans un pays tout à la fois rudement touché par les meurtres de masse, la prise de conscience qui en découle et le déni pathologique d'une partie de ses institutions et de sa population. Pourtant s'agissant du portrait et du passé d'un criminel psychopathe, on pouvait s'attendre à ce que le film en lui-même ne soit pas exactement une bluette pour adolescent ; la production cinématographique américaine propose suffisamment d'images de violence gratuite, sans aucun recul, pour qu'on ne fasse pas ce procès au « Joker » plus qu'à un autre. Au contraire, comme dans The dark knight rises (qui avait pour le coup été frappé par des agressions et des fusillades au moment de sa sortie), « Joker » est suffisamment explicite dans sa manière de mettre en scène la folie et l'insanité du personnage principal pour que le recul existe sur la violence qui s'affiche. Je considère qu'ici c'est la société américaine qui se sert du film comme d'un miroir à ses propres angoisses et impensés.

Il me semble que le film développe un propos social pour le coup assez appuyé et transparent. Le Gotham city décrit de manière évidente le New York du début des années 1980, celui de la crise sociale, des immeubles décrépis et presque insalubres, des rues sales soumises à la criminalité, celui de la crise morale également, quand l'Amérique avait mauvaise conscience de la guerre du Viet Nâm, rejetait ses vétérans (c'est le pitch du premier Rambo) et que la police new-yorkaise semblait irrémédiablement gangrenée par la corruption.

#Joker, une fable sociale... et politique

Le décor est cohérent avec les deux messages principaux.

Le premier se greffe sur la compréhension de la fabrique d'un monstre. Comédien raté, avec un passé psychiatrique déjà chargé (on découvrira dans le dernier tiers du film à quel point), Arthur Fleck est suivi par les services sociaux de la ville de New York, ce qui l'empêche de sombrer totalement.

Évidemment, la vie qui lui est promise sur ce chemin n'a rien de réjouissant, le personnage est un loser, qui semble condamné aux brimades et à la médiocrité. Il n'y a pas d'angélisme dans la présentation des services sociaux : le metteur en scène ne laisse aucun doute sur le fait que les psychologues qui accompagnent Arthur sont dépassés, désabusés, pas forcément à l'écoute, mais pas forcément sans conscience de leur utilité sociale, de leur rôle et de leur place. C'est la suppression de tout ou partie des services sociaux municipaux pour coupes budgétaires qui va être l'un des éléments rendant possible la dérive délirante et la naissance du Joker, Arthur choisissant sous l'effet de sa dérive psychiatrique de considérer que la folie lui offre la possibilité de se réaliser plus pleinement.

On pourra considérer que le propos reprend des discours psycho-pédagogiques que certains disent éculés et qui viseraient selon eux à excuser les criminels et feraient preuve de naïveté quant aux peines qui leurs sont infligées... On pourra juste rappeler à quel point presque toutes les prisons des pays démocratiques (il y a une exception US, qui a trait à l'enfermement des hommes noirs américains, je ne vais pas entrer dans les détails, mais lisez Emmanuel Todd) sont remplies majoritairement d'individus atteints de sévères troubles psychologiques ; c'est sans doute l'une des raisons, parmi d'autres, pour lesquelles la mission de correction, de rachat ou de rééducation qu'on leur fixe est aujourd'hui en échec. On ne dira jamais à quel point les politiques de prévention psychologique et sociale sont des outils essentiels pour éviter des parcours criminel ; on ne redira jamais à quel point certains des pires tueurs de ses dernières années avaient un pedigree psychologique chargé dès l'enfance et témoignent donc d'un échec ou plutôt d'un abandon du suivi social et psychologique de l'enfance en difficulté... n'oublions jamais qu'un enfant violenté a besoin d'être accompagné pour faire preuve de résilience.

Le film dit d'abord cela : l'austérité détruit nos capacités à prendre soin, à soigner ceux de nos prochains qui sont les plus fragiles, l'austérité accouche de fous dangereux et criminels, donc l'austérité détruit à court et moyen terme notre sécurité individuelle et collective, notre tranquillité...

#Joker, une fable sociale... et politique

Le second s'engage sur le terrain de la morale économique et sociale, de la morale ramenée à une forme de lutte des classes. On pourrait y voir une forme d'illustration de la notion de common decency, proposée tout au long de son œuvre par l’écrivain britannique et socialiste George Orwell.

Cette notion postule une « décence ordinaire », un sens inné de l’entraide et de l’éthique propre à la classe ouvrière – ou aujourd'hui (dans une époque où le sentiment d'appartenance de classe a fondu) aux catégories populaires  –, cette dernière, de par sa condition, serait plus encline que les autres à l’entraide, à la fraternité, à un comportement « moral ». La notion est aujourd’hui reprise et abusivement exploitée par toute sorte d’intellectuels plus ou moins réactionnaires qui tentent de transformer le concept en « signifiant vide » qui réceptionnerait une forme de xénophobie bon teint quand il s'agit juste au départ d'une forme de rejet de la mondialisation libérale ou plutôt de ses conséquences. Il fallait que je signale cette instrumentalisation du concept orwellien pour qu'il n'y ait pas de confusion : cette dérive est absente du film. On peut par contre rapprocher l'interprétation qui en est donnée dans un autre film récent et très réussi « Alice et le maire » (de Nicolas Pariser), la jeune collaboratrice y rappelant au maire fictif de Lyon à quel point le militant de gauche éduqué et favorisé ne saurait être en capacité d'édicter un point de vue moral ou politique aux catégories sociales défavorisées qu'il prétend défendre (certains ne le prétendent même plus) s'il n'a pas réellement conscience ou s'il ne partage pas d'une manière ou d'une autre leur vie quotidienne et leur réalité sociale. Sans tomber dans la caricature de la notion « d''établissement » des jeunes militants maoïstes français des années 1970, il s'agit de dire que les jugements politiques définitifs des Bobos du XIème sur le comportement électoral ou civique des catégories populaires des banlieues, du nord ou de l'est de la France n'est pas toujours frappé au coin de la pertinence et de la légitimité, qu'ils gagneraient sans doute à partager un peu concrètement leur vie en s'installant à leurs côtés pour mettre en œuvre cette diversité sociale qu'ils défendent intellectuellement si souvent.

« Joker » applique la « décence ordinaire » à l'élite libérale et financière. Le mépris affiché par les puissants, par ceux que les « populistes de gauche » pourraient désigner comme la caste ou l'oligarchie, le mépris de leur représentants politiques (en France, Macron en est un archétype absolu), leur absence d'empathie quelconque pour la réalité quotidienne de la vie du plus grand nombre, des 99%, est indécent. La dérision et la caricature de média sombrant dans l'entertainment permanent est tout aussi indécent. La dignité voudrait qu'ils se taisent ou se mettent de côté. Mais évidemment les rapports de pouvoir et la facilité à manipuler avec « du pain et des jeux » les masses leur offrent une garantie de long terme. Ainsi Thomas Wayne peut prétendre se présenter à la mairie de New York tout en traitant la majorité des habitants de la ville de clowns et en les comparant à un assassin, dont il charge lui-même le crime d'une valeur sociale. Il a les médias pour lui.

Arthur devenu Joker suggère une solution quelque peu définitive à cette indécence, mais il s'agit d'un personnage psychopathe ne l'oubliant pas. Cependant, il est intéressant de noter que le portrait des New-yorkais dressé dans le film les montre LE moment où cette indécence de l'oligarchie, de ses médias et de ses fondés de pouvoir est devenu insupportable : c'est l'émeute et c'est la projection des masses (au sens arendtien) à travers la personnalité d'un leader possible mais délirant. Le mépris peut conduire les foules à choisir un clown, celui-ci ne sera par forcément drôle. Il est certain que le mépris a joué dans l'élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis d'Amérique ; quels que soient les talents et les qualités personnelles ou politiques de Barack Obama (surtout comparé à G. W. Bush), il a mené une politique de fondé de pouvoir de l'oligarchie libérale bien pensante américaine ; le mépris a transparu durant toute la campagne d'Hillary Clinton en 2015, les intérêts du monde de la finance étant largement représentés parmi ses soutiens (avec une situation de « subjugation » de l'électorat noir par sa propre élite sociale qui la convint depuis deux décennies de voter Clinton contre ses intérêts, plutôt que de voter Sanders par exemple) ; il est probable que cela se reproduise avec Joe Biden.

George Orwell ; Hannah Arendt

George Orwell ; Hannah Arendt

La violence des rapports de pouvoir entre les masses et l'oligarchie sont parfaitement visibles également que ce soit dans la manière dont le pouvoir a traité le phénomène des Gilets Jaunes ou le refuge d'une large partie du vote populaire auprès de la famille Le Pen qui présente toute une panoplie de clowns sinistres et dangereux. L'un des enjeux de la gauche est bien de sortir d'une logique de "masses" pour retrouver une dynamique de "front de classes" qui rétablisse nos intérêts collectifs face à l'oligarchie.

À méditer...

Frédéric Faravel

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26 septembre 2019 4 26 /09 /septembre /2019 09:31

J'ai beau ne pas être membre de la France Insoumise et déplorer parfois certains emportements du personnage, force est de reconnaître que Jean-Luc Mélenchon sait parfois élever le débat bien au-dessus des querelles politiques quand des enjeux philosophiques, anthropologiques et culturels déterminants sont en jeu.

Je reproduis donc ici en vidéo et par écrit l'intervention qu'il a faite hier vers 16h dans l'hémicycle de l'Assemblée nationale lors du débat sur le projet de loi bioéthique. Il mériterait d'être étudié dans toutes les classes de philo.

Frédéric Faravel

M. Jean-Luc Mélenchon. Après avoir entendu mes collègues, je veux compléter et renforcer les propos que j’ai tenus tout à l’heure. Sur le sujet dont nous débattons, lorsque l’on a des certitudes, c’est qu’on les a construites : on n’a pas de certitudes a priori. Pour être plus exact, si l’on a des certitudes a priori, ce sont des préjugés.

J’admets qu’il s’agit de préjugés très forts : l’évidence plaide pour affirmer qu’il y a un père et une mère. C’est un fait évident. Nous sommes les héritiers d’une longue tradition dans ce domaine. Pour autant, si nous examinons cette situation, devons-nous conclure à son caractère indépassable ? C’est tout le sujet. C’est la question même du progrès – je ne parle pas du progrès matériel ou du progrès technique, qui sont d’un autre ordre, quoiqu’ils viennent souvent bousculer notre perception du progrès humain. Ce progrès humain existe bel et bien, et son existence se mesure à l’évolution des lois – qui sont parfois régressives et parfois progressistes. Et, en la matière, que de chemin parcouru !

Notre collègue Blandine Brocard a évoqué la nécessité d’une présence masculine dans la vie et la construction de la psyché des enfants. Ce n’est pas un homme qui lui dira que cela n’a aucune espèce d’importance ! Je suis moi-même père et grand-père…

M. Thibault Bazin. Félicitations ! (Sourires.)

M. Jean-Luc Mélenchon. et j’espère jouer un rôle. À vrai dire, j’ai fait ce que j’ai pu, comme beaucoup d’entre nous. Il reste que je veux récuser l’argument selon lequel la situation prévue par le texte exclurait la présence des hommes. Ce sera certes le cas du père, y compris de manière formelle pour l’état civil, mais ce ne sera pas une exclusion des hommes, car celles qui forment un couple de femmes ont des frères, des pères, et peut-être parfois des fils. Des hommes seront donc bien présents, tels qu’ils sont.

Mais bien malin qui peut dire ce que sont les hommes, parce que ça change d’une génération à l’autre : le genre masculin est aussi une construction, mais j’ai eu l’impression qu’on le présentait comme une essence. Or, ce n’est pas du tout le cas ! Une seule de mes collègues plus jeunes que moi éduquerait-elle aujourd’hui son fils en lui donnant une gifle lorsqu’il a les larmes aux yeux, en lui disant : « Tu n’es pas une femme ; au moins maintenant, tu sais pourquoi tu pleures ! » (Sourires.) Dans ma génération, c’était courant : on était un homme, on ne pleurait pas. Du coup, nous gardions nos sentiments pour nous. On nous apprenait cela : nous étions dressés pour cela. On évoque souvent la dictature des modèles culturels sur les femmes, mais l’équivalent existe pour les hommes.

Mme Anne-Christine Lang. Très bien !

M. Jean-Luc Mélenchon. Les hommes doivent être comme cela, se comporter de telle manière ou de telle autre… Le genre masculin est une construction, comme le genre féminin.

M. Marc Le Fur. Ce ne sont pas des genres ; ce sont des sexes !

M. Xavier Breton. Nous parlons de corps !

M. Jean-Luc Mélenchon. La paternité et la filiation sont un rapport social. Je viens de vérifier un point avec mon collègue Bastien Lachaud, qui est un éminent historien. Même si elle est aujourd’hui remise en cause, selon la règle de la présomption de paternité consacrée par l’état civil napoléonien, lorsque votre femme donne naissance à un enfant, c’est le vôtre : c’est votre femme, donc c’est votre fils ! Disons que c’est un credo.

M. Marc Le Fur. C’est pour la paix des ménages !

M. Jean-Luc Mélenchon. En tout cas, c’est comme cela. C’est la loi. Moi, je trouvais ça très bien.

Dans la Rome antique, le paterfamilias avait le choix : il pouvait prendre l’enfant dans ses bras et prononcer la formule sacrée « c’est à moi ! », et c’était alors son fils, ou le mettre à la poubelle. Dira-t-on aujourd’hui qu’il s’agissait d’un modèle indépassable ? Non, bien sûr !

M. Marc Le Fur. C’est pourtant ce que nous recréons !

M. Jean-Luc Mélenchon. Je ne l’évoque pas pour le jeter à la figure de qui que ce soit – de quel droit le ferais-je ? –,  mais pour montrer que les rapports sociaux, les rapports de filiation, de paternité et de maternité sont des faits sociaux et culturels. Comme tels, il faut s’en réjouir, car cela signifie qu’ils sont à notre portée.

Ainsi, monsieur Brindeau, il faut reconnaître que votre raisonnement est formellement implacable : il enchaîne des faits. Mais, non, collègue ! Ce que nous allons voter ne forcera pas notre conviction et personne ne sera obligé de renoncer au père du fait du vote de la loi : il y aura toujours des pères, et il y aura toujours des mariages hétérosexuels. Il s’agit là uniquement d’une catégorie de personnes, en vérité peu nombreuses. Quelqu’un a parlé de révolution de civilisation mais, de grâce,…

M. Marc Le Fur. C’est vous qui en parlez !

M. Jean-Luc Mélenchon. On peut toujours dire cela, mais nous n’en sommes pas là ! Ce qui va changer, monsieur Le Fur, c’est qu’au lieu d’avoir un seul modèle possible de filiation, il y en aura plusieurs. Le seul mal qui résultera de cela…

Mme Constance Le Grip. Comment écrivez-vous « mal » ?

M. Jean-Luc Mélenchon. …serait celui que pourraient éventuellement faire ceux qui viendraient ultérieurement discuter de la légitimité de telles filiations.

J’appartiens à une génération pour laquelle le divorce était rarissime. Les enfants de divorcés pouvaient lire dans les yeux des autres une sorte de consternation douloureuse. On nous disait qu’il fallait s’apitoyer sur eux. Personnellement, cette situation ne m’a causé aucune souffrance et je me demandais de quoi je pouvais bien me plaindre. Je comprends ce regard, qui était plein de bienveillance. Aujourd’hui, dans une classe de CM2 ou de CP, on a plus vite fait de compter les enfants dont les parents sont toujours en couple que ceux dont les parents ont divorcé.

M. Xavier Breton. 70 % des enfants vivent avec leurs père et mère !

M. Jean-Luc Mélenchon. Nous sommes en train d’augmenter les droits des personnes, des pères et des mères, qui constituent les familles recomposées – quatre personnes sont concernées. Nous voyons bien que les choses ont évolué.

Nous ne ferons rien d’autre que de voter. Un vote, ce n’est pas un oukase, c’est seulement une décision. Une fois le vote acquis, chacun peut conserver son opinion. Si vous pensez que nous commettons une erreur terrible… D’ailleurs, peut-être avez-vous raison et peut-être dirons-nous, dans quatre ou cinq ans, que nous avons fait une horrible gaffe et rendu malheureux des milliers de jeunes gens – mais nous ne le croyons pas.

Nous avons beaucoup réfléchi avant de prendre notre décision et il ne faudrait pas faire croire que c’est une décision prise au débotté. Cette mesure n’est même pas partidaire : elle se trouvait dans le programme que j’ai eu l’honneur de défendre lors de l’élection présidentielle, dans celui de M. Macron, et peut-être dans d’autres – j’en oublie –, comme celui de M. Hamon. Nous avons tous pris le temps d’y réfléchir.

Mais la force de l’idéal républicain et de la démocratie laïque – et j’insiste sur cet adjectif –, c’est qu’elle ne place pas un Dieu ou une ethnie au-dessus de nos têtes : la loi est réversible, provisoire. La démocratie et l’humanisme ne proclament pas de vérité : nous ne prétendons pas que nous connaissons la vérité, mais que nous la cherchons.

Monsieur Brindeau, vous m’expliquez aussi, par un raisonnement que j’entends, que si nous sommes partisans de l’égalité, nous serons partisans de la GPA. Formellement, vous avez raison, mais nos décisions cheminent entre nos principes : à côté du principe d’égalité, un autre principe intervient, selon lequel le corps humain n’est pas une marchandise. Croyez bien que si ce projet de loi comportait un quelconque élément de marchandisation, je ne le voterais pas !

M. Marc Le Fur. Alors, vous ne le voterez pas !

Plusieurs députés du groupe LR. Vous ne le voterez pas !

M. Thibault Bazin et M. Xavier Breton. Nous allons vous expliquer !

M. Jean-Luc Mélenchon. En fait, comme beaucoup de gens ici, je vais voter ce texte, parce qu’on n’y trouve pas trace de marchandisation.

Si, demain, des collègues proposent d’autoriser la GPA, tout en disant d’avance que je respecterai leur point de vue et en reconnaissant l’ambiguïté de certaines de nos positions, je serai contre et mon raisonnement sera le suivant : présentez-moi une femme milliardaire prête à faire un enfant pour le bonheur d’une femme habitant un bidonville, et j’accepterai de discuter du principe de la GPA. Cela n’existe pas ! La GPA ne sera jamais autre chose qu’une forme de marchandisation, et nous nous y opposerons absolument.  Ah ! » sur les bancs du groupe LR. – Applaudissements sur les bancs du groupe LT.) Nous ne serons pas les seuls. Il y aura des oppositions sur tous les bancs. Vous aussi vous voterez contre !

Voilà ce qu’est une décision politique : il ne faut pas en faire une vérité absolue, sous peine de tomber dans le dogmatisme et, forcément, dans le sectarisme. Toutefois, puisque Marc Le Fur est venu sur ce terrain, et que vous avez aussi évoqué le droit aux origines, je me permets de vous demander de quoi vous parlez – mais je ne veux désigner personne ni mettre aucune polémique dans mon propos.

Peut-être celui ou celle qui est capable de remonter à ses origines sur cinq, dix ou vingt générations pourra-t-il parler du droit aux origines en citant ses ancêtres jusqu’aux croisades. Les miens devaient sans doute s’y trouver aussi – par la force des choses, puisque je suis aujourd’hui devant vous –, mais ils ont oublié de le mentionner. Peut-être n’étaient-ils pas du « bon côté » mais, à la vérité, je m’en fiche, car le droit aux origines est une illusion ou, plus exactement, une idéologie.

C’est pourquoi tout à l’heure je repartais du discours de Mme Le Pen, parce qu’elle est cohérente. À sa manière, M. Le Fur l’est aussi, pour de tout autres raisons, comme M. Brindeau – je m’empresse de le dire, car nous sommes unis, avec Marc Le Fur et Claude Goasguen, par des polémiques à propos de l’interprétation des événements de la Révolution de 1789.

Vous avez raison de dire, monsieur Le Fur, que nous sommes des nains sur les épaules des géants, mais vous vous trompez sur un point : ce n’est pas parce que les autres étaient plus grands, mais parce qu’ils étaient plus nombreux…

M. Marc Le Fur. C’est parce que nous leur sommes redevables !

M. Jean-Luc Mélenchon. Le sens de cette métaphore, c’est que nous sommes tous des nains parce que nous succédons à des générations qui nous précèdent. Comme vous le savez, puisque vous vous êtes chrétien, Christophoros, qui veut dire, en grec, « qui porte le Christ », ne signifie pas que Christophe est plus grand que le Christ – ce serait une hérésie –, mais que nous sommes les héritiers d’une histoire collective, et non individuelle. Moi, comme tout le monde le sait ici, je suis l’héritier de Robespierre, avec qui je n’ai aucun lien de parenté.

M. Claude Goasguen. Ce n’est pas sûr ! (Sourires.)

M. Thibault Bazin. Il faudrait faire un test ADN !

M. Jean-Luc Mélenchon. Je suis l’héritier d’Épictète, que je n’ai jamais rencontré, et de Karl Marx, que je n’ai jamais vu,…

Mme Danièle Obono. Lui, il existe !

M. Jean-Luc Mélenchon. …et ainsi de suite. Notre passé, nous le choisissons, et même la mémoire que vous croyez en avoir est une reconstruction – il y a parmi nous quelques médecins qui me donneront raison à ce propos. La mémoire n’a jamais été un enregistrement, et l’histoire, si elle est une science – et c’en est une – n’établit, là non plus, aucune certitude, sans quoi elle ne serait pas une science.

Acceptons donc la splendeur du relativisme ! C’est ce dont je me fais l’avocat à cet instant. Nous sommes grands parce que nous décidons de vivre de telle ou telle manière, et de le faire de façon honorable. C’est la seule chose qui compte ; nous ne devons rien à personne, sinon pour les sacrifices qui ont été consentis pour nous, mais cela ne nous crée pas une identité.

M. Marc Le Fur. Cela crée une dette !

M. Jean-Luc Mélenchon. L’identité est une construction. Je suis d’accord, monsieur Le Fur, pour dire que nous sommes en désaccord sur ce point : je ne vais pas vous attribuer une position qui ne serait pas la vôtre, que  je ne connais pas exactement, mais je sais qu’il y a un lien profond – et j’invite ceux qui siègent de votre côté de l’hémicycle à y réfléchir – entre le droit aux origines, le droit du sang, l’ethnicisme et le communautarisme. Je ne vous le reproche pas, collègue, et je ne suis pas en train de vous faire un procès, mais ceux qui sont les plus cohérents sont ceux qui vont d’un bout à l’autre du spectre : du droit aux origines au droit du sang, pour terminer par l’ethnie, qui fonderait l’identité. L’histoire est longue et moi, je suis l’héritier d’une histoire – qui n’est pas celle-là dont je ne veux pas.

La vraie frontière qui traverse l’Europe est celle des lignes de l’Empire romain : d’un côté, c’est la cité, la citoyenneté et le droit du sol – celui qui arrive et qui est là a droit à la parole comme tout le monde – ; de l’autre, c’est le droit du sang, et tout ce qui va avec.

Je ne suis pas étonné par la position de mes collègues conservateurs. Il n’y a d’ailleurs aucune honte à être conservateur et je me demande pourquoi cela semble en déranger certains. C’est un point de vue politique respectable et honorable, et il n’y a pas de démocratie si nous sommes tous d’accord ! Il n’y a de démocratie que parce que nous sommes dans un rapport de conflictualité, qui nous fait réfléchir et nous oblige à affiner nos arguments.

On peut donc être conservateur et vous l’êtes, chers collègues, quand vous proclamez la prééminence du passé. (Exclamations sur les bancs du groupe LR.)

M. Thibault Bazin. Nous sommes pour le progrès éthique !

M. Jean-Luc Mélenchon. Quant à nous, nous proclamons la prééminence de l’autoconstruction !

M. Marc Le Fur. La prééminence de la transmission, c’est autant le passé que l’avenir.

M. Jean-Luc Mélenchon. Nous ne disons pas qu’elle sera une réussite à tous les coups, mais que si nous ne sommes pas dans cette logique-là, cela signifie – et cela vous a échappé, monsieur Le Fur – que chacun d’entre nous n’a d’autre mission dans la vie que de reproduire des modèles. Or, reproduire des modèles, ce n’est pas exister, c’est imiter.

M. Claude Goasguen. Ce n’est pas vrai ! Syllogisme !

M. Jean-Luc Mélenchon. La vie n’est pas une imitation, et elle le sera moins que jamais à l’avenir.

Vous me verrez peut-être d’accord avec vous, Marc Le Fur, quand nous aborderons les questions terribles posées par les eugénistes et par ceux qui se disent transhumanistes.  

M. Marc Le Fur. C’est ce que vous nous préparez avec ce texte !

M. Jean-Luc Mélenchon. Ceux-là non plus n’ont rien compris à ce qu’est la nature humaine telle que l’humanisme historique la décrit.

Nous n’avons jamais dit que nous allions dépasser les limites physiques de l’humanité, mais celles qui tiennent à sa culture, à ses préjugés, à sa violence, à ses obsessions et à ses dogmes. Voilà ce que l’humanisme se donne comme projet.

C’est pourquoi ce modeste article, qu’on aurait tort de présenter comme le changement du siècle, est un petit bout du chemin que nous construisons étape après étape, tâtonnant dans la pénombre pour trouver la bonne direction. Nous sommes comme la chouette qui, lorsque le jour tombe, passe entre l’ombre et la lumière pour trouver le côté où elle va s’en aller.

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3 avril 2019 3 03 /04 /avril /2019 08:41

Je me permets de diffuser ici pour sa grande qualité intellectuelle le débat organisé par l'association "Critique de la Raison européenne" de l'Institut d'Etudes politique de Paris. Marcel Gauchet et Emmanuel Todd débattent  le 26 mars 2019 dans une conférence intitulée "La France sous Macron : de la fracture sociale à l'explosion ?".

Les deux intellectuels échangent sur l'impasse politique dont l'accession au pouvoir de Macron et la réaction sociale qu'il a provoquée (la crise des "Gilets Jaunes") sont les symptômes terminaux.

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25 septembre 2014 4 25 /09 /septembre /2014 11:43

Dravisseurs-gourdel-2838146-jpg_2471967_652x284.JPGepuis hier soir et l'annonce de l'assassinat d'Hervé Gourdel par les "soldats du Califat" en Kabylie, je lis sur les réseaux sociaux des déclarations à l'emporte pièce toutes plus affligeantes les unes que les autres. Qu'elles émanent parfois de responsables politiques, qui sont censés avoir un peu de recul et de jugeotte, me paraît d'autant plus consternant.

Pour la plupart, elles se fondent sur l'idée que l'ensemble des religions - tout particulièrement les trois "religions du livre" - seraient intrinsèquement violentes et totalitaires. D'aucuns condamnent en soi Dieu (quelle que soit la forme que lui donnent les humains), la foi et les différentes confessions en raison des exactions qui sont et ont pu être commises en leur nom tout au long de l'Histoire. C'est oublier que les textes "révélés" sont avant tout sujet à interprétation et exégèse, donc les enseignements qui en sont tirés sont largement facteurs du regard humain qui se porte dessus. Si certains veulent avoir une lecture littérale des passages et citations les plus violents du Coran, de "l'Ancien Testament" ou des Evangiles, c'est leur seule responsabilité qui est en cause. Ce serait comme lire Nietzsche et en tirer la conclusion que seule une minorité aristocratique de l'humanité aurait droit de vivre et de gouverner, en oubliant que le grand philosophe allemand n'appelait qu'au dépassement de soi, dans un message profondément anti-militariste et anti-autoritaire...

Dans le même mouvement, ils exigent que les "croyants" prennent enfin leurs responsabilités et combattent avec la dernière des fermetés ceux qui massacrent au nom de Dieu. C'est donc que les religions ne seraient pas en soi totalitaires puisque des "fidèles" pourraient avoir une autre vision de la foi que celle qui conduit au massacre. Mais c'est à nouveau les comparer aux assassins, donc les insulter, tout en oubliant les combats incessant entre tous ceux qui ont toujours cru au message d'Amour contenu dans les textes incriminés, qui ont toujours combattu les intégrismes, et qui souvent ont été les premiers à en faire les frais, qui d'ailleurs le payent encore aujourd'hui.

Je suis dans le même ordre d'idée fort mal à l'aise quand j'entends des responsables politiques ou des représentants d'organisation diverses exiger des musulmans français qu'ils suivent l'exemple de leurs correligionnaires anglophones qui ont lancé depuis quelques semaines sur les réseaux sociaux la campagne #notinmyname, pour condamner les exactions et la perversion des "fous de Dieu" au Moyen Orient et partout ailleurs. Ce n'est pas de l'extérieur d'une "communauté" qu'il convient d'indiquer à ceux qui en sont membres quel est leur rôle, leur tâche, leur devoir. C'est à eux seuls de se déterminer en fonction de leur conscience et de déterminer quel est le meilleur viatique pour être utile et efficace dans le combat contre l'intolérance et la violence. Pour ma part, je préfère que nous nous prononcions d'abord et avant tout en tant que citoyens français, membres de la seule communauté qui vaille, la communauté républicaine. Si je participe de manière personnelle et privée à la vie d'une organisation confessionnelle, c'est en son sein que je parlerai des choix et des alternatives qui nous sont posées, pour éventuellement déboucher sur la parole publique de l'organisation concernée ; mais hors d'elle je ne suis qu'un citoyen français, un républicain aux convictions socialistes, qui seules doivent s'exprimer en mon nom propre sur la place publique. Cette réaffirmation de la prégnence de la communauté républicaine est d'autant plus nécessaire quand un de nos concitoyens a été mise à mort, lâchement égorgé, parce qu'il en était membre.

Enfin, j'ai pu aussi lire que le gouvernement, voire le Parti Socialiste, porterait une part de responsabilité dans l'assassinat d'Hervé Gourdel. C'est abject ! C'est vouloir trouver des excuses à ses assassins, c'est considérer qu'ils leur aurait manqué un prétexte si la France n'était pas intervenue au Mali et en Irak. Mais ces "fous de Dieu" n'auront jamais besoin de prétextes pour appliquer leur doctrine de mort ! Leur idéologie politique qui veut se draper du voile de la religion n'est rien de moins qu'un "nouveau" fascisme qui cherche par tous les moyens à instaurer son pouvoir territoriale et/ou culturel sur l'ensemble de la planète ; il renouvellera ses massacres quelles que soient les forces qui s'opposent à lui et le fera d'autant plus aisément que nous ferions preuve de faiblesse ou d'indifférence à son égard. Nous n'aurons de repos que lorsque nous aurons éradiqué un tel ennemi. Eradiquer cela veut dire remporter de manière radicale et définitive la bataille politique et culturelle qui se joue à l'échelle mondiale. Cela veut dire rétablir la stabilité et l'Etat de droit là où les interventions militaires américaines, fondées sur l'idée du "choc des civilisations", ont apporté tout au long des années 2000 le chaos et la division.

Frédéric Faravel

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20 août 2014 3 20 /08 /août /2014 16:31

MoranoL'inénarrable Nadine Morano a provoqué une polémique en cette fin d'été en postant sur son compte twitter en dénonçant photo à l'appui la présence d'une femme voilée sur la plage de ses vacances, au milieu des autres baigneurs et estivants. Ce buzz médiatique qui permet à l'ancienne ministre de Nicolas Sarkozy de refaire surface à l'occasion de la période de creux du mois d'août, quand les journalistes qui ne sont pas spécialistes des questions internationales et économiques sont un peu désœuvrés, a connu un rebondissement inattendu lorsqu'Harlem Désir, sous-ministre aux affaires européennes – qui a laissé un si bon souvenir comme premier secrétaire du PS entre novembre 2012 et avril 2014 – a indiqué sur BFM TV et RMC info «comprendre sa réaction».

Dans les deux cas, ces prises de position ont suscité un déferlement de commentaires tant de soutien que de réprobation sur les réseaux sociaux ; Harlem Désir s'est particulièrement exposé à l'ire de jeunes députés socialistes sur twitter qui voient dans le harcèlement contre l'ancien premier secrétaire une manière facile de se refaire une virginité politique, quand ils n'ont pas grand chose à proposer face aux errements de la politique économique du gouvernement. Ce brave Harlem a cependant reçu le soutien de son ancien comparse de SOS Racisme et de feu la Gauche Socialiste, Julien Dray considérant sur RTL que le voile n’était «pas seulement un signe religieux»mais «d’abord et avant tout un signe d’oppression des femmes».

Dans tous les cas, le caractère liminaire et hâtif des réseaux sociaux n'est pas le bon format pour répondre à notre lorraine et notre sous-ministre. On peut y faire des bons mots mais en aucun cas sortir par le haut de cette polémique nauséeuse, ce n'est d'ailleurs pas l'objectif de ces twittos parlementaires qui ne cherchent qu'à attirer l'attention médiatique à cette occasion.

Il faut prendre le temps pour développer quelque peu son argumentation et explique pourquoi Nadine et Harlem ont tort.

Morano et le dévoiement de la laïcité par la droite

Coupons court à toute mauvaise interprétation : je n'ai aucune sympathie pour le fondamentalisme religieux et je ne pense pas que l'on puisse traiter la question abordée par l'ex-ministre UMP par la simple invocation du «droit à l'indifférence» et de la «liberté culturelle». Oui, le développement du port du voile dans toutes ses variantes nous pose question collectivement, cette pratique me choque comme elle choque la très grande majorité de nos concitoyens ; oui le port du voile du hidjab jusqu'à la burqa en passant par le niqâb est clairement un symbole d'oppression de la femme. Non, le voile n'est pas inhérent à l'islam qui n'est pas en soi une religion plus misogyne que les autres et l'on peut très bien vivre l'islam sans le voile.

La première remarque nous permet de rappeler qu'au regard de la loi républicaine, aucune tenue vestimentaire n'est interdite dans l'espace public sauf le voile intégral – niqâb ou burqa – et les femmes voilées et très couvertes qui profitent de la plage fréquentée par Madame Morano ont parfaitement le droit de le faire et ne contreviennent en aucun cas ni à la tradition française, ni aux lois de la République. Pour dédramatiser, on dira que si elles veulent «crever de chaud» sur la plage c'est leur affaire et réécouter la très belle chanson de Zebda «Le dimanche autour de l'église».

20130728-100921.jpgD'ailleurs, cette propension de Nadine Morano a tout d'un coup se draper dans la laïcité et l'égalité femmes-hommes ne peut pas manquer de faire sourire, il est plus que probable qu'elle n'aurait pas eu la même réaction en regardant des bonnes sœurs déambuler sur une plage et qu'elle n'aurait jamais posté la photo ci-contre sur son mur facebookpour pousser un cri d'alarme. La laïcité n'était pas non plus dans ses principales préoccupations lorsqu'elle portait aux nues son Nicolas chéri, qui avait commis, en décembre 2007, le fameux discours de Latran, expliquant que "l'instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur" (le pauvre pasteur en cette occasion vaticane n'avait pourtant rien demandé). Nadine nous avait habitué paradoxalement à promouvoir sa pratique culturelle (et peut-être confessionnelle) chrétienne en regrettant le 24 décembre 2011, qu'il n'y ait "plus de films sur la nativité" diffusés à la télévision, remarque qui n'a pas sa place sous le clavier (oui c'était encore sur les réseaux sociaux) d'un(e) ministre de la République.

L'égalité femmes-hommes n'a pas plus été sa préoccupation principale jusqu'ici : on ne l'a guère entendue protester contre son propre parti qui préfère payer des millions d'euros d'amende plutôt que de présenter des femmes aux élections législatives ; de même, elle s'est récemment élevée contre l'amendement visant à modifier la loi Veil, supprimant la notion de "détresse" pour recourir à l'IVG.

Non, le propos et l'objectif de Nadine Morano est ailleurs et il est très explicitement exprimé par sa phrase : « A la vue de cette scène, on ne peut s’empêcher de ressentir une atteinte à notre culture (…) », écrivait-elle. « Lorsqu’on choisit de venir en France, État de droit, laïc, on se doit de respecter notre culture et la liberté des femmes. Sinon, on va ailleurs !! »

Plusieurs enseignements sont à retirer de ces admonestations :

  • -> Nadine réduit l'islam à sa sensibilité fondamentaliste pour expliquer qu'il est radicalement incompatible avec la culture et la République françaises, ce qui est pire qu'un raccourci ;

  • -> Nadine mélange allègrement droit et culture qui sont des notions différentes et l'on a vu plus haut que, dans tous les cas, cette pauvre femme à la présence gênante pour notre lorraine n'enfreint pas le droit ;

  • -> les musulmans sont forcément des gens venus d'ailleurs, et comme leur pratique culturelle et confessionnelle serait incompatible avec «la nôtre», ils ne sont donc décidément pas intégrables.

On voit bien ainsi où aboutit le raisonnement de notre égérie de la droite des réseaux sociaux. C'est bel et bien un buzz médiatique extrêmement calculé pour, dans la droite ligne des débats lancés par Nicolas Sarkozy et l'UMP sous le précédent quinquennat, dénoncer l'étranger ou plutôt celui dont elle considère que sa nature est étrangère au «corps national». S'attaquer à ce qu'elle croit, ou veut faire croire à nos concitoyens, être l'essence de sa pratique religieuse lui permettrait de ne pas être taxée de racisme. Allons ! Elle ne s'attaque pas aux maghrébins, aux africains ou aux turcs, mais aux islamistes, vous voyez bien qu'elle prend la défense des femmes... Amalgames et raccourcis habillent la haine, et je reprends les mots de Jean Baubérot interrogé sur cette polémique : «La droite ne cesse de détourner les termes de cette loi, et à force de répéter des mensonges, elle fait croire à l'opinion publique que la laïcité n'a plus rien à voir avec ce qu'elle était à l'origine. Ainsi, il ne faut pas s'étonner que la laïcité glisse de gauche à droite, voir à l'extrême droite. C'est du Nadine Morano tout crachée, Marine Le Pen aurait pu dire la même chose.» La France tu l'aimes ou tu la quittes c'est toujours le même programme, on ne saura sans doute jamais, si Nadine le pense vraiment ou si son alignement sur les thèses du FN est un simple calcul politique visant à conserver et/ou reconquérir un électorat. Dans le deuxième cas, on a déjà vu l'inefficacité de ce type de posture, les gens préférant toujours l'original à la copie par accoutumance. Dans tous les cas, cela ne vise à répondre et à résoudre aucun des problèmes évoqués au début de ce chapitre, d'autant que notre Nadine nationale oublie largement que ces «pratiques culturelles» fondamentalistes qu'elle fait mine d’exécrer ne sont pas réservées à des gens qui «viennent en France» mais touchent un nombre grandissant de «gaulois» convertis, ce qui devraient largement nous interroger sur l'évolution de notre société.

Harlem-Desir-assure-qu-il-sera-toujours-patron-du-PS-apres.jpegHarlem se prend les pieds dans le tapis

Je l'ai dit en introduction la charge lancée sur les réseaux sociaux contre l'ancien et mauvais premier secrétaire du PS est facile et mesquine. En tout, même avec des personnes dont on désapprouve les actes et la stratégie, il faut se garder des mots blessants, ainsi quand on lit sur le compte d'un ancien président du MJS «Ce qui est rassurant dans le fait qu'Harlem Désir comprenne Morano ? Le fait qu'il comprenne quelque chose...», cela peut faire sourire mais pas plus et en tout cas cela ne fait en rien avancer le débat. On a connu l'auteur de la saillie mieux inspiré. C'est sans doute le travers de twitter mais bon...

Je n'ai aucun doute sur les bonnes intentions du sous ministre des affaires européennes dans cette affaire. Son engagement à gauche et comme ancien Président de SOS Racisme ne sauraient être mis en doute et il a sans doute voulu exprimer les mêmes sentiments que ceux que je développais en introduction du premier chapitre.

Cependant, un responsable politique de cette «envergure» n'aurait pas dû faire preuve d'autant de légèreté dans sa réponse. Surtout avec une personnalité aussi sulfureuse que Nadine Morano. Si l'on avait été devant un coup de gueule soudain d'une personnalité centriste (pas comme le Maire de Cholet, hein !) ou d'un représentant de ce qu'il reste de la droite républicaine, on aurait pu à la rigueur comprendre qu'il dise «comprendre». Mais la simple citation retranscrite plus haut démontre déjà la perversité du propos de Madame Morano et il était impensable dans cette configuration de faire preuve de compréhension et paraître ainsi cautionner le raisonnement qui sous-tend le propos. Je l'ai déjà dit nous ne sommes pas devant un simple coup de gueule et une éructation soudaine à laquelle Nadine nous a habituée (parfois avec une vulgarité sans égal) en 140 signes sur twitter ; le propos est construit et avant même la réaction du sous ministre il a été longuement développé sur la page Facebook de l'intéressée. Harlem Désir a donc ici commis une nouvelle faute politique.

Par ailleurs, l'ancien premier secrétaire n'apporte dans cette interview aucune réflexion qui fasse avancer le débat. Il démontre ainsi à quel point la gauche est en train de perdre le combat face au dévoiement de la laïcité organisé par la droite et l'extrême droite. Ici aussi, je me permets de citer Jean Baubérot : «La droite va continuer de surfer sur cette thématique. C'est à la gauche de reconquérir l'hégémonie intellectuelle sur la laïcité. Aujourd'hui, la gauche a beaucoup de mal à répondre à cette perversion car elle-même n'est pas au clair sur la laïcité, et bien qu'elle invoque souvent la loi de 1905, elle ne la connaît pas vraiment. Il y a un combat à mener. Je regrette d'ailleurs que l'on ne soit pas suffisamment nombreux à le mener à gauche. Après les propos de Nadine Morano, la gauche devrait se sentir interpellée car la laïcité lui échappe – ce qui est de sa faute.[…] Elle doit rappeler que la laïcité est une règle politique et pas du tout un conformisme culturel. Tant que la gauche fera preuve de paresse intellectuelle, il ne faudra pas s'étonner que la laïcité soit prise en otage par des gens comme Nadine Morano – qui pourtant n'est pas très brillante sur plan intellectuel. C'est à la gauche de réagir

Il y a donc nécessité de faire un retour clair à la lettre et à l'esprit de la loi de 1905, que nous avons largement perdus de vue depuis quelques années, dans des débats publics où couvert par les meilleures intentions du monde qui ont présidé à l'évolution récente de la législation sur le voile, la droite et l'extrême droite ont réussi à faire du sujet une arme de dénonciation ethnique contre une partie de nos concitoyens d'origine immigrée – cette partie étant présentée comme la représentation du tout.

000_par7355636_0.jpgDans le précédent chapitre, j'évoquais ceux qui ne sont pas issus de l'immigration maghrébine, turque ou subsaharienne (oui parce que parmi les «petits blancs», n'oublions jamais qu'il y a eu aussi des immigrations belge, italienne, espagnole, polonaise, etc. sans parler des autres apports anciens qui font la richesse actuelle de notre République) qui se convertissant à l'islam – ce qui en soi n'est pas répréhensible – choisissent pour certains la voie fondamentaliste pour exprimer leur nouvelle foi. Hommes et femmes, ils font partie de cette minorité islamiste qui sert à stigmatiser l'ensemble des musulmans et les nos voisins issus des immigrations venus du sud de la Méditerranée (bien loin de leurs supposées racines donc). Ce choix de rejoindre la pratique la plus fermée, la plus communautariste, celle qui met le plus en cause l'égalité entre citoyens et entre femmes et hommes, devrait bien plus nous inquiéter. Il est pour moi le symbole des reculs de la République engagés depuis plusieurs années. Lorsque la République, qui doit porter le message universel de la Liberté et de l'Égalité (une fois réalisé celles là, on pourra expérimenter concrètement la Fraternité), laisse sans réponse sérieuse et durable se gripper l'ascenseur social, se creuser les inégalités, au point d'empêcher parfois l'égalité des droits, lorsqu'elle laisse se consolider des espaces de relégations sociale, il est évident que les forces sournoises qui abhorrent la République se proposent de la remplacer et parfois de la combattre. Partout où la République recule, partout où la solidarité républicaine fait défaut communautarismes et extrémismes fleurissent. Quarante année de chômage de masse et de ségrégation sociale, ethnique et spatiale nous présente aujourd'hui la facture, et parmi ceux qui nous présentent la note l'islamisme est l'une des forces qui souhaitent en tirer parti. Dans les classes populaires, les dégâts sociaux ont touché les uns et les autres quelle que soit la couleur de la peau ou l'origine géographique des aïeux. Ces nouveaux convertis à l'islamisme font partie des déshérités d'un système où les défaillances de la solidarité républicaine se sont doublées du déclin de la conscience de classe.

Malgré quelques tentatives (parfois timides) pour relancer la machine du progrès en 1981, 1988 ou 1997, nos concitoyens ont subi 30 ans de reculs sociaux, 30 années de recul de la République dans les têtes et sur le bitume. L'accélération de ses reculs à la faveur de l'abdication de la puissance publique devant la vulgate néolibérale ne peut donc avoir comme seule conséquence celle de l'aggravation du phénomène qui nous occupe ici.

Cela aussi devrait plaider pour changer radicalement de politique économique et pour reprendre la bataille idéologique et culturelle.

Frédéric FARAVEL

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23 octobre 2013 3 23 /10 /octobre /2013 13:35

Depuis plusieurs mois, toute la gauche est à nouveau bousculée par les contradictions qui s'expriment en son sein sur les questions de l'immigration et de l'intégration. Ceci serait moins dramatique si nous n'étions pas aujourd'hui en charge de conduire les destinées de la République.

Quel effroi lorsque en septembre dernier, le Ministre de l'intérieur Manuel Valls, un socialiste, a expliqué sur une radio publique qu'une catégorie de la population résidant sur le territoire de la République n'avait «pas vocation à s'intégrer» mais retourner dans leurs pays d'origine (la Bulgarie, la Roumanie, essentiellement), sur la base de leur «culture trop différente». Cette déclaration ethnicisante n'est pas conforme selon nous à la tradition républicaine d'une part et aux valeurs humanistes de la gauche d'autre part.

Elle entre pourtant dans une stratégie construite de créer le clivage et la polémique par la triangulation.

leonarda.jpgL'expulsion d'une famille rrom au Kosovo, alors que leur pays d'origine n'était pas clairement identifié, l'interpellation de la jeune Leonarda Dibrani en marge d'une activité scolaire, avant sa reconduite à sa frontière, a suscité une grave polémique dont toutes les retombées ne sont pas encore connues. L'arbitrage final et public du Président de la République – après avoir pris connaissance des résultats de l'enquête administrative demandée par le Premier Ministre, qui a démontré à la fois une application stricte du droit mais également un manque de discernement dans l'appréciation humaine de la situation – est également troublante : en proposant à la jeune fille et «à elle seule» de rentrer en France pour poursuivre sa scolarité, nous sommes en contradiction avec le droit international, avec la convention internationale des droits de l'enfant.

Non seulement la droite et l'électorat conservateur, qui n'auraient en tous les cas jamais soutenu la décision gouvernementale, accusent désormais le Président de laxisme, mais surtout une large partie des militants et des électeurs socialistes ont mal à leurs valeurs humanistes.

Mais au-delà de la légitime émotion que l’expulsion de cette famille, alors que sa volonté d’intégration se traduisait clairement par la scolarisation assidue des quatre enfants, suscite, il est temps d’interroger notre politique en matière d’immigration irrégulière.

Le cas de la famille de Leonarda n'est que la partie émergée de centaines d'expulsion de famille de sans papier, dont les enfants sont le plus souvent scolarisés dans les écoles de la République.

Ce n’est pas seulement l’application des textes qu’il faut discuter, mais aussi les textes eux-mêmes. C’est aussi l’état du droit en matière d’immigration que cette triste affaire révèle. Le parlement devait légiférer, mais les délais ont été repoussés.

Pendant cinq ans, les socialistes ont, aux côtés des associations, milité pour un assouplissement des critères de régularisation des sans papiers et l’abandon d’une politique du chiffre. L’abrogation du délit de solidarité, celle de la circulaire Guéant sur les étudiants étrangers ou encore la circulaire d'août 2012 sur les campements nomades illicites (qui s'adresse essentiellement aux populations Rroms) ont incontestablement marqué une rupture avec le sarkozysme. Mais ces mesures sont peu ou mal appliquées.

Pour l’essentiel, la politique de l’immigration menée aujourd’hui est malheureusement comparable à celle de la période précédente, car notre législation continue à « fabriquer des sans papiers » et des familles ni régularisables, ni expulsables. Un des problèmes provient de ce que l'immigration relève de la compétence du ministère de l’intérieur. Penser l’immigration au seul titre de la sécurité est en soi un non sens. Ce n’est pas au ministère de l’intérieur de définir une politique migratoire. Quand tout est entre les mains du ministère de l’intérieur, cela donne une vision presque policière de l’immigration.

Aujourd’hui, il faut aller plus loin.

lampedusa1.jpgCar «l'affaire Leonarda» ne peut pas masquer le drame récent de Lampedusa, qui a rappelé après bien d'autres naufrages, que la mer méditerranée était en train de devenir un cimetière marin pour des milliers d'immigrants originaires du Moyen Orient et d'Afrique. La réponse de l'Union Européenne, en cette circonstance, n'a pas été à la mesure du défi : en proposant uniquement d'augmenter les crédits de l'agence Frontex, dont le rôle est de surveiller les frontières extérieures de l'UE, les Européens démontrent qu'ils ne cherchent qu'à repousser au loin ces migrants, quelle que soit leur situation sanitaire ou humanitaire, condamnant des dizaines de milliers d'entre eux à la misère et parfois à la mort.

naufrage-de-lampedusa.JPGSoyons clair : il n'est pas possible de dresser sur la Méditerranée un "mur" comme les Américains ont échoué à en dresser un sur le Rio Grande. Il n'est pas possible de décréter la fin des flux migratoires au regard de la détresse économique, politique, humanitaire et sanitaire des populations concernées. Cette question ne peut donc pas se régler par les seules réponses policières. Personne ne peut penser qu’à l’inverse, ce sujet sera réglé sans frontières et sans entraves. La question du développement avec le soutien des Européens des pays au sud de la Méditerranée est une donnée essentielle du problème : mais ne nous y trompons pas, le rythme et la qualité de ce développement ne suffiront pas à stopper ces flux migratoires. À nous de définir comment on régule la mobilité légitime des personnes et comment nous nous donnons collectivement, Français et Européens, les moyens d'accueillir dignement ces migrants.

Dans ce cadre, il faut d’abord définir notre projet européen. On ne peut plus continuer à organiser la concurrence entre nous, à nous exclure les uns les autres, selon l’origine ou le degré de pauvreté. Pourtant, on continue avec une logique européenne qui nous impose de nous faire du mal.

Le Parti Socialiste, ses parlementaires et notre gouvernement doivent retrouver la boussole qui semble leur faire défaut aujourd'hui et qui doit nous conduire collectivement à réformer en profondeur notre politique migratoire. Cette boussole n'est pourtant pas loin : elle a été réactualisée en conformité avec les valeurs émancipatrices et humanistes de la gauche lors des conventions que le PS a organisées en 2010 et 2011, validée lors de l'adoption du projet socialiste en juin 2011.

Il est temps d’agir.

Frédéric FARAVEL

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5 février 2013 2 05 /02 /février /2013 08:18

Cochin_Port_royal.jpegLa mort d'un bébé in utero à la maternité Cochin-Port-Royal de Paris a déclenché une émotion énorme dans l'opinion.

On n'a pas encore les résultats complets des différentes enquêtes commandées par l'Assistance Publique Hôpitaux de Paris (APHP), le ministère de la santé ou consécutive à la plainte du compagnon de la femme qui a perdu le bébé.

Cependant, les premières conclusions de l'APHP transmises hier soir sont pourtant inquiétantes : aucun défaut de moyens et aucun défaut de personnel. On retrouve ici le même processus qu'en octobre dernier, lorsqu'une famille avait perdu son enfant sur l'autoroute A20 en cherchant à rejoindre la maternité de Brives depuis Figeac... La grossesse était à risque, la famille n'en veut à personne, c'est la "faute à pas de chance", la faute à tout le monde et à personne en même temps... Circulez, y a rien à voir !

On touche pourtant les limites d'une logique comptable de la santé publique et notamment de la maternité. Il est préoccupant que dans une maternité réputée excellente, au coeur de Paris, on échelonne les priorités, en considérant qu'une grossesse à risque proche du terme peut être renvoyée au domicile. Il est bon que certaines de nos maternités disposent de moyens concentrés et exceptionnels mais on ne peut aboutir à une forme d'"industrialisation" (le terme est impropre) des naissances, alors que des territoires ruraux ou périurbains deviennent des déserts médicaux, hospitaliers et maternels (l'Etat vient d'ailleurs être condamné après la fermeture en 2009 de la maternité Valréas dans le Vaucluse et devra la rouvrir dans les mois prochains).

Une fois encore, Patrick Pelloux, président de l’Association des médecins urgentistes de France (Amuf), posait hier les bonnes questions. Il est nécessaire de déterminer si «la France a les maternités et le niveau qu’elle doit avoir pour l’accueil des femmes et de la petite enfance», a-t-il expliqué à l’AFP. «Lorsque l’on passe de la 7e à la 20e place en Europe pour la mortalité infantile comme le dit la Cour des comptes, ça doit interpeller le politique. Les Samu prennent de plus en plus en charge des accouchements inopinés parce que les centres où les femmes sont suivies ne peuvent pas les prendre en charge, c’est pareil en néonatalogie», a-t-il précisé.

Le Dr Pelloux souligne qu’il est indispensable de «rouvrir des maternités, des lits, installer des maisons de naissance, réinvestir dans l’humain de manière à accompagner les femmes et améliorer leur accueil au niveau des maternités». Et d’ajouter : «Le personnel fait ce qu’il peut, il est sans arrêt au taquet et on ne sait plus où mettre les malades. Nous avons toujours très peur de commettre une faute ou une erreur parce que nous n’avons pas les moyens de travailler».

Le gouvernement et la gauche doivent rompre franchement comme l'envisageait le projet du Parti Socialiste avec les logiques des 10 années précédentes : la santé n'est pas rentable. La ministre Marisol Touraine a emporté 1,5 milliards € supplémentaires pour le budget de la santé, c'est une bonne chose. Il est temps désormais de rompre également avec la loi HPST qui continue de détruire la santé publique en France.

Frédéric FARAVEL

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